Jacques Noël, le libraire du Regard Moderne, s’est éteint

3 octobre 2016 8 commentaires

Jacques Noël, le libraire du Regard Moderne, s'est éteintC’était un capharnaüm à la Gaston Lagaffe, vous savez : dans cette séquence où Prunelle, progressant dans des galeries d’archives entassées, arrive jusqu’à Gaston et son Chat Dingue en train de profiter de la quiétude de leur retraite. Il y avait un peu de cela quand on allait chez Jacques Noël, dont nous avons appris la disparition hier, quelques heures après celle de Ted Benoît.

Située rue Gît-le-Coeur dans le Quartier Latin, j’allais toujours dans sa librairie en levant le nez, en reniflant, me souvenant que juste en face de la boutique, à quelques mètres, se situait l’hôtel où trente ans plus tôt, Brion Gysin et William Burroughs, les chantres de la Beat Generation, s’étaient fait arrêter par la police parce qu’ils fumaient du shit toutes fenêtres ouvertes, parfumant toute la rue… Jacques n’était donc pas là par hasard...

On peut lire une bonne interview de ce grand libraire SUR CE LIEN, le site Gonzaï.com auquel nous empruntons ces images.

J’avais découvert la librairie grâce à Charles Berberian alors que je venais d’arriver à Paris, il y a trente ans. C’était un endroit fascinant, pavé de trouvailles graphiques en tous genres : de l’édition sérigraphiée à trois exemplaires venue des Beaux-Arts tout proche au fanzine Underground japonais le plus improbable. Chaque centimètre de cette boutique était une expérience ébouriffante qui décrassait l’œil et le cerveau. Jacques savait tout sur tout et connaissait chaque recoin de sa caverne d’Ali Baba.

Chaque fois que je recevais un hôte de marque, par exemple mon ami Paul Pope, j’allais faire découvrir ce lieu unique qui suscitait surprise et admiration. Il en était baba. On ne dit pas assez que chaque librairie est pour un amateur un lieu de découverte, une université.

Jacques Noël a ses successeurs certes, des esprits curieux et des cerveaux fertiles. Mais ils sont plus pros, plus gestionnaires, plus informatisés, plus… modernes ? Sans doute, mais la modernité du regard de Jacques était incontestablement unique. In Memoriam.

DP

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8 Messages :
  • Jacques Noël, le libraire du Regard Moderne, s’est éteint
    3 octobre 2016 10:40, par Alain Geoffroy

    J’ai aussi appris cette nouvelle consternante hier par un ami.

    Combien de découvertes y ai-je fait au fil des décennies ! Combien d’heures ai-je conversé avec lui dans ce qui pouvait sembler au néophyte un chaos (où il pouvait parfois être périlleux de slalomer entre des piles toujours plus hautes d’ouvrages improbables). Mais , quel que soit le titre éventuellement cherché (même si je préférais fouiner à l’aventure), Jacques savait toujours exactement d’où extraire la perle rare. Il savait toujours, aussi, proposer à ceux dont il connaissait les goûts des livres sur mesure, ouvrant néanmoins toujours sur de nouveaux horizons.

    Ceux qui clament que nul n’est irremplaçable n’ont certainement pas rencontré Jacques.
    Passeur, homme de culture à la passion sans emphase, oiseau rare, il est parti dans la discrétion mais la nouvelle s’est aussitôt propagée comme une trainée de poudre car nous sommes nombreux à porter le deuil de Jacques et sa caverne magique.

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  • "Sans doute, mais la modernité du regard de Jacques était incontestablement unique."

    Sans doute parce que dans sa caverne d’Ali Baba cohabitaient les modernités…

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  • Jacques Noël, le libraire du Regard Moderne, s’est éteint
    3 octobre 2016 18:31, par Patrick GAUMER

    Sale temps.
    En 1983-1984, Jacques venait quasi quotidiennement à Temps Futurs, rue Dante. Moi, presque tous les jours, je passais chez lui, aux Yeux fertiles, rue Danton. Entre les deux "greniers" quelques centaines de mètres. Nous nous échangions nos bons plans, nos bouquins improbables… sur la bande dessinée, la S-F… ou les pelures d’orange. J’ai quitté la librairie ; Jacques a ouvert Un Regard Moderne.
    Ces dernières années, nous passions le voir de temps à autre, ma compagne et moi. Jacques réussissait à chaque fois à extraire de ses piles — Comment, sans tout faire tomber ? Cela est toujours resté pour nous un mystère —, des livres que l’on ne trouvait nulle part ailleurs, dont nous ignorions l’existence et qui — c’est à cela qu’on reconnaît un bon libraire — nous correspondaient.
    Nous ressortions toujours de chez lui avec le sentiment que le jour où il ne serait plus là, un pan entier de notre (contre-)culture disparaîtrait. Une page se tourne. Tu vas terriblement me (nous) manquer, l’ami.
    Patrick Gaumer

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    • Répondu par Philippe Pissier le 4 octobre 2016 à  02:06 :

      J’arrive pas à croire que tu es parti. Toutes ces années à passer te voir depuis ... je ne sais même plus la date.

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  • Non, Jacques, tu ne t’es pas éteint. Tu brilles toujours. Par la force, tant de souvenirs me reviennent, là, en vagues, me brisant le cœur. Depuis nos jeunes années chez Gibert Jeune, nos rencontres, nos amitiés, nos découvertes, nos à peu près, nos certitudes, nos soirées collés au radiateur à inventer des jeux qui n’existent toujours pas, nos impromptus, nos silences, nos révélations, nos délires et nos chemins de traverse. C’était il y a longtemps, Jacques, c’était hier.
    Aujourd’hui, c’est encore là, gravé dans la brume. Et rien ne l’effacera.

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  • Très triste d’apprendre la disparition de ce grand Monsieur, érudit, humble et d’une grande gentillesse. J’aimais le saluer quand je passais rue Gît-le-coeur. Avec lui s’éteint un bout de l’histoire de Paris. Pensées à sa famille.

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  • Jacques Noël, le libraire du Regard Moderne, s’est éteint
    9 octobre 2016 12:20, par jean-françois p

    Merci pour votre amour si bien partagé. Votre caverne, impressionnante, était, grâce à vous, très accueillante, si l’on osait y pénétrer. Merci d’avoir contribué à m’ouvrir les yeux, même en les tranchants ! Votre travail était d’utilité publique et j’aurais dû vous inviter auprès des enfants de mon école populaire...

    J’attend toujours votre retour, concernant des exemplaires 90’s de Pierre La Police chez Mr Faur....

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    • Répondu par Kkrist Mirror le 10 octobre 2016 à  15:03 :

      Oui un grand môssieur et un haut lieu...
      Je ne crois pas qu’actua BD n’ait parlé de la disparition cet été de Lulu Larsen ? Co-fondateur de Bazooka (le plus discret et le plus fou du groupe sans doute), souvent fourré dans la dite caverne rue Gît-le-Coeur. Un nom à cet instant approprié pour un hommage à mon vieil ami compagnon de route et frère Lulu, à ces deux êtres de Cultures,
      KM

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