Cher Luc
Je n’ai jamais écrit d’autre que ça. J’ai écrit que ta défense de Dupuis t’entraîne à mettre en accusation l’équipe éditoriale de Dargaud et à minimiser le travail de Guy Vidal, laissant croire ainsi que tous les livres qui te plaisent et qui sont aujourd’hui chez Dargaud y seraient arrivés par hasard. Je n’aimerais pas qu’après ma mort on vienne dire que ce que j ai fait je l ai fait par hasard, je crois que Vidal en serait très peiné lui aussi.
J’ai malheureusement bien lu tes posts sur bd paradisio, de même que je lis fréquemment et depuis des moins tes innombrables interventions sur certains forums. Une fois encore, ça n’enlève rien au fait que je te considère comme un excellent scénariste et comme un bon copain. J ai juste besoin de me pincer pour être sûr que c’est toi qui t’abaisses à écrire ces choses là.
Je t’aurais écrit cette lettre uniquement à toi si je n’avais pas vu la gêne de l’éditorial Dargaud qui se trouvait bien seul face à tes attaques injustes. Il m’est apparu que la moindre des choses qu un auteur pouvait faire, c’est dire à cette équipe toute sa sollicitude.
Si tu persistes à ne pas comprendre ce qui est inacceptable dans tes interventions, ça me dépasse. Tous tes livres montrent que tu es un homme intelligent et je te connais depuis assez longtemps pour savoir que tu es un type bien. Alors est ce que ça te paraît normal de critiquer de façon aussi virulente l’équipe éditoriale de Dargaud ? Comme si actionnaires, éditeurs et employés divers constituaient soudain une seule entité maléfique contre laquelle tu aurais décidé de partir en guerre. Quand je lis tes mails, j ai le sentiment que tu fais tout pour jeter de l huile sur le feu et pour transformer les rapports difficiles qu’entretient Dupuis avec ses actionnaires en une bagarre entre deux équipes éditoriales. Venant d’un élément extérieur au microcosme, on pourrait s’autoriser à ne pas prendre ça au sérieux mais tu es auteur...et éditeur !
Si tu ne vois pas ce qu’il y a de honteux à raconter à tout le monde la carrière de Guy Vidal alors que tu ne la connais pas, en expliquant le peu d’importance que selon toi on lui a donnée de son vivant, je ne peux rien faire.
Pour mémoire, j’ai rencontré Guy Vidal au moment ou Média-Participations (tiens, tiens) venait de se payer Dargaud. Ca s’appelait alors le groupe Ampère et ces braves gens avaient en tête de moraliser le petit monde des bandes dessinées en expliquant aux auteurs ce qu ils devraient dorénavant mettre dans leurs bouquins. Je peux t’affirmer qu’à cette époque, Didier Christman, François Lebescond et Guy Vidal ont eu un rôle héroïque. C’est grâce à eux que Dargaud n’a pas totalement disparu à ce moment là. Et c’est grâce à l’arrivée de Claude de St Vincent que les éditions Dargaud ont toujours eu une totale indépendance éditoriale. Cette équipe a parfois risqué gros pour garantir à ses auteurs une absolue liberté. Je peux te promettre que Vidal ne travaillait pas dans l’ombre et qu’il avait la confiance de tous. Bien avant que je rapporte un centime à Dargaud, c’est à dire pendant les longues années où mes bouquins et ceux de mes copains leur coutaient un pognon considérable, Christman, Vidal, Lebescond et Claude de St Vincent m’ont toujours défendu. J’ai toujours pu avoir un rendez vous avec eux ou les avoir au téléphone quand c’était important. Ils pensaient que mes livres et ceux de Lewis et ceux de David et de Christophe et d’Emile ne risquaient pas de leur rapporter beaucoup d’argent mais ils aimaient ce qu on leur faisait lire et ils le publiaient. La collection Humour Libre de Dupuis, qui a publié La Fille Du Professeur n’a pas bénéficié de plus de moyens que Poisson Pilote : c’étaient des collections expérimentales, novatrices, et chaque maison les a défendues comme elle pouvait. Je peux témoigner que l’une comme l’autre tenaient à coeur des gens qui les ont lancées. Et si tu crois qu un éditeur peut lancer une collection sans le soutien de ses dirigeants, c’est de la naïveté. Je crois que Poisson Pilote a perdu de l’argent pendant près de trois ans (beaucoup). Cela n a jamais entamé le moral de quiconque et tu serais sans doute surpris d’apprendre que nous avons eu dès le départ en Eric de Montliveau, le chef marketting de Dargaud, un allié acharné. Jamais je n ai vu une équipe aussi contente de faire des bouquins. Ca amusait tout le monde de faire du Poisson Pilote. Je ne vois pas ce qui t autorise à prendre la parole sur ce sujet et à venir dénigrer ce qui furent pour beaucoup de mes proches des moments inoubliables. Ca n est pas eux qui ne croyaient pas au succes de ces livres, c’est moi : lorsque j ai présenté le chat du rabbin à Osterman et Vidal et Lebescond, ça leur a plu et ils m ont dit « on le fait ». Je leur ai dit qu il fallait pas s attendre a en vendre beaucoup et que je ne voudrais pas qu ils soient déçus. Vidal m a dit que l’important c’était de faire un beau livre. Pardon de remuer le couteau dans la plaie mais quand j ai fait lire les trente premières pages du chat du rabbin à Dupuis on m a dit que le scénario était bon mais que je devrais le faire dessiner par quelqu un d’autre.
Pour en revenir à cette idée si importante qu’évoque Maëster, la fragilité des auteurs. Je suis d’accord à mille pour cent. Le rôle d’un éditeur, selon moi, c’est de protéger ses auteurs quoi qu’il arrive. Vidal et Claude de St Vincent font ça depuis qu’ils sont en poste. C’est grâce à eux que Dargaud existe encore et que les auteurs de diverses générations s’y sentent bien. Il y a des vilains financiers au-dessus ? tant qu’ils ne regardent pas derrière mon dos quand je dessine, ça ne me dérange pas, qu’ils fassent leur cuisine, moi je travaille librement parce que je sais qu’Osterman et Lebescond et Ragon et Claude de St Vincent me protègent. A l’inverse, si tu insistais pour me demander mon avis sur l’attitude récente du staff de Dupuis, je te dirais qu’ils n’ont rien fait d’autre que prendre tous leurs auteurs en otage. Sous couvert de défendre leurs intérets, j’ai la désagréable impression qu’on utilise les auteurs Dupuis comme une monnaie d’échange et comme des boucliers humains. Peut être que Kennes a eu raison de faire ça, je n’en sais rien, je ne connais pas les détails de cette histoire trop complexe pour moi. Ce que je sais en revanche avec certitude, c’est que ni Vidal ni Claude de St Vincent n’auraient jamais permis que leurs auteurs se retrouvent ainsi utilisés comme des gosses au milieu d’un divorce.
Cher Luc, une fois encore dans la vie, je suis pret a témoigner que tu es un type merveilleux. Je persiste à penser qu’internet t’amène à écrire des bêtises. Je n’ai pas voulu te blesser en répondant a ton message mais bien te faire sentir que derrière les entités contre lesquelles tu cognes, il y a des gens qui ne t ont rien fait et qui n ont parfois pas la possibilité de rendre les coups. Je crois que maintenant que tu es une « personnalité » tu dois faire attention a ce que tu racontes.
Ps : pardon pour expresso. Je ne trouve pas ça honteux que des auteurs s’inscrivent dans une école graphique préexistante. Ca n était pas une attaque contre un auteur en particulier mais plutôt la constatation désabusée que rien ne change. Les auteurs qui inventent des choses vraiment nouvelles aujourd’hui ont de grosses difficultés à être publiés chez Dupuis mais ceux qui s’inscrivent dans un courant déjà salué par la presse et le public signent plus facilement leurs premiers contrats. Mon affection pour Vidal provient avant tout de ça : quand je lui ai amené des projets, il n’a jamais vu mon dessin comme un problème, même si ce dessin bizarre n’avait jamais fait ses preuves, ni aupres du public ni auprès de la presse. J’adore qu’un éditeur n’attende pas l’autorisation du microcosme pour lancer une chose un peu nouvelle. Contrairement à ce que tu dis, ces choses là ne se font jamais par accident et jamais sans le soutien d’une équipe.
En espérant que ce mot aura un effet bénéfique et que ça n’en rajoutera pas dans le merdier (oui, bon.)
Joann Sfar
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Répondu par Kris le 27 mars 2006 à 23:13 :
Cher Joann,
Non, je ne pense pas que ton message en "rajoutera dans le merdier". Il me semble au contraire totalement sincère et a le mérite de lever certains doutes à propos de ton premier message (toujours à cause du fameux bug, il était tout à fait possible d’imaginer que ta réaction était dûe à des propos rapportés donc potentiellement déformés).
Ceci dit, je suis également persuadé de la sincérité de Luc quand il affirme ne jamais avoir voulu minimiser l’action de Guy Vidal. En te lisant, je peux comprendre les raisons de ton courroux d’hier. Mais, ainsi que plusieurs internautes l’ont fait remarqué, les écrits de Luc pouvaient être interprétés bien différemment.
Ce qui veut dire quoi ? Qu’il y avait maladresse ? Sans doute et Luc l’a reconnu très vite. Qu’il y avait sciemment mauvaise intention et tant qu’à faire mauvaise opinion ? ça je suis certain que non. Et crois-moi, si tu connaissais Guy Vidal (heureux homme), je connais Luc Brunschwig.
Je suis par contre d’accord avec toi sur autre chose : que cette affaire entraîne des déchirements qui n’ont pas lieu d’être, notamment entre équipes éditoriales (cf Claude Gendrot - Yves Sente), voire entre leurs auteurs (cf toi - Luc bien sûr et certainement bien d’autres).
Que ta lettre y mette donc un point final car elle me semble idéale pour ça. Nous avons tous des rapports éminements subjectifs avec nos éditeurs. On ne trouvera jamais une seule boîte à propos de laquelle aucun auteur n’aurait quelque colère ou reproche à mettre en exergue (moi-même, si je pouvais... mais non rien, pardon).
Revenons en donc aux faits objectifs : Dupuis est une maison d’édition qui marche bien et au sein de laquelle l’énorme majorité de ses auteurs se sent bien. Et c’est tout simplement (ou presque) celà que lesdits auteurs veulent conserver par-dessus tout.
Ils ne sont pas des enfants au milieu d’un divorce. Non, certainement pas. Plutôt des frères de travail, traversant quotidiennement une jungle de passions et qui ne voient aucune raison de se séparer de leurs guides qui ne les ont pour l’instant, autant que faire se peut, pas perdu en chemin.
Enfin, Dimitri Kennes, Claude Gendrot et le reste du personnel de Dupuis concerné par ce conflit, n’ont pas pris les auteurs en otages.
Dans une situation analogue, Guy Vidal ne serait jamais venu vous demander de faire rempart. Sans doute.
Mais toi, sincèrement,ne me dis pas que tu serais resté le nez collé à tes planches, levant uniquement la tête pour serrer la main de son inconnu successeur.
Bien à toi,
Kris.
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Répondu par luc Brunschwig le 28 mars 2006 à 10:05 :
Soyons tout de suite clair : je ne viens pas de mon côté rajouter d’huile sur le feu. Au contraire.
Quelque chose m’a beaucoup touché dans la lettre de Joann : c’est l’idée que j’ai pu amalgamer Dargaud, ses employés et ses actionnaires, en en faisant une entité unique et monstrueuse. Sur ce point, Joann a entièrement raison.
Si j’ai pu donner ce sentiment, si j’ai pu blesser ne serait-ce qu’un personne par mes propos, lui donnant l’impression de dévaloriser son travail, sa fonction ou sa passion pour notre média, j’en suis très sincèrement désolé.
J’aurai dû être plus précis dans mes attaques.
Depuis deux semaines, je défends une idée, une idée toute simple de la bande dessinée faite de pluralité, de diversité, ce que semble vouloir nous soustraire une maison d’édition devenue trop énorme.
Il ne s’agit donc pas pour moi d’opposer Dargaud et Dupuis, mais d’espérer la totale indépendance de l’une par rapport à l’autre, afin que les auteurs aient le choix d’une équipe, d’une façon d’encadrer, de commercialiser, d’aimer et défendre les albums, qui heureusement, ne sont pas identiques.
Je travaille depuis 7 ans sur Mic Mac Adam avec l’équipe de Dargaud Benelux. Même si la proximité de mes liens avec l’équipe n’a pas toujours été celle que j’aurai aimée, j’ai toujours eu une grande admiration pour le travail réalisé par Yves Schlirf (qui est, selon moi, le sauveur de Dargaud après le procès Astérix) et Christel Hoolans. Je tiens à les saluer tous les deux et à les remercier pour leur soutien quotidien à André Benn.
Je tiens aussi et surtout, à m’adresser à toutes les équipes Dargaud pour leur dire mon amitié, mon plaisir à travailler avec eux et mes plus profondes et sincères excuses si j’ai pu les choquer, les blesser d’une façon ou d’une autre.
Ce que j’ai pu dire ne devait pas les atteindre, car ces choses dites ne visaient que leurs dirigeants ou plus clairement encore les dirigeants de Media Participations qui essaient en ce moment même de nous priver de ce que nous avons de meilleur : un vaste champ de possibilités.
Je vous fais à tous une très grosse bise. Et je vous dis à bientôt.
luc
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Répondu par jeandive le 5 avril 2006 à 21:21 :
une chose est sur : messieurs , vous devriez parler ou " mailler" entre vous , afin de mieux vous comprendre , avant de déblatérer sur le net !
Car beaucoup de blabla pour de simples incomprehensions . Et a vous lire , on peut penser que l’ego des créateurs de bd aujourd’hui est un peu surdimensionner ! un auteur qui parle de lui (J.S. ), cite ses oeuvres en veux-tu en voila dans une lettre censée etre une réponse à une attaque sur une autre personne ...et qui " interprete" les propos des autres en les attaquant , sans meme un principe de précaution quand a sa propre compréhension dudit texte ...le succes monte vite a la tete et le talent n’excuse pas la prétention !
je comprend la réaction de certains " anciens " de la BD , qui trouvent parfois que la nouvelle génération ne se prend pas pour de la m....
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