15e Rencontres d’Aix en Provence : Bande dessinée ou Art contemporain ?

23 avril 2018 0 commentaire
  • Au croisement du 9e Art et des autres arts, les Rencontres d’Aix-en-Provence confrontent plasticiens, illustrateurs et auteurs de bande dessinée, alors même que dans les milieux respectifs de la BD et de l’Art contemporain, beaucoup de gens n'imaginent pas que cela puisse être le produit d'une seule et même personne.

Je me rappelle une conversation avec une célèbre galeriste parisienne qui consacre des centaines de m² à l’Art contemporain. Un échange éminemment sympathique jusqu’au moment où je prononçai le vocable maudit de « bande dessinée ». Son visage se figea de déplaisir. La conversation s’arrêta net.

En dépit des nombreuses tentatives de ces vingt dernières années, les échanges entre bande dessinée et Art contemporain ne se font pas facilement et un festival comme celui d’Aix établit depuis 15 ans des ponts entre ces différentes disciplines.

Ainsi l’exposition Black Medicine de Helge Reumann au Musée des tapisseries (jusqu’au 19 mai 2018). Né en 1966 près de Zürich en Suisse, Reumann fait le parcours classique du plasticien qui passe des Arts Décoratifs à l’atelier de peinture et à l’illustration. Publiant chez Atrabile, il reçoit en 2002 le très convoité Prix Töpffer. Un rapide parcours de ses œuvres, peintures, dessins et installations, montre qu’il porte les angoisses contemporaines : fanatismes religieux, attentats, violence endémique, peur de l’accident nucléaire ou chimique… Chez lui reviennent souvent les motifs de la pointe, du couteau, de la batte de baseball, de la kalachnikov... Les couleurs, comme les thématiques, sont violentes, non sans laisser poindre une touche d’humour acidulé.

15e Rencontres d'Aix en Provence : Bande dessinée ou Art contemporain ?

"Black Medicine" de Helge Reumann a fait l’objet d’un beau-livre publié par Atrabile

Le travail de l’Allemand Atak, né en 1967, n’est pas moins amusé. Il aligne des images criardes et déconstructives inspirées de Tintin ou de Dick Tracy qui deviennent comme des halos de souvenirs de jeunesse sans la nostalgie qui va avec. Il retrouve cette naïveté pimpante de l’enfant qui joue avec ses figurines, sérieux, détaché du monde des adultes. Ce sont d’ailleurs les enfants qui profitent le plus de cet univers qui leur parle sans chercher à les impressionner, sans solliciter un quelconque rappel à la référence, mais qui leur tire parfois, du fait de sa candeur, un sourire complice. L’exposition est présentée jusqu’au 26 mai à la bibliothèque Méjanes.

Atak enquête sur Tintin et Dick Tracy

L’atelier de Cézanne est l’un des passages obligés des Rencontres du 9e art à Aix-en-Provence. On se souvient de la résidence fantasque que Herr Seele y avait tenue il y a cinq ans. Cette année, le travail de Yann Kebbi (Americanin, un chien à New York, Ed. Michel Lagarde) ne cherche pas la couleur en touches pleines et nourries comme le faisait Cézanne. Son trait finement coloré sonne comme une barcarolle cristalline avec ses personnages fantomatiques qui font penser aux premiers travaux de Pat Andrea. Dans le jardin de Cézanne, Kebbi gambade.

Yann Kebbi chez Cézanne

Depuis plusieurs années, Philippe Dupuy et Charles Berberian, le seul duo qui ait jamais reçu le Grand Prix d’Angoulême (2008), avaient décidé de faire œuvre en solo. Philippe Dupuy s’est notamment fait remarquer récemment par une étonnante Histoire de l’art (Professeur Cyclope/Dupuis) tandis que Charles Berberian s’est intéressé de près au Bonheur occidental (Fluide Glacial). Mais leur carrière en parallèle ne les empêche pas de réaliser, entre 2009 et 2018, avec un troisième complice, le journaliste et musicien Joseph Ghosn, une revue tirée à 500 ex., Impossible, dont la publication se poursuit sur 12 numéros, le dernier faisant l’objet d’une exposition à la galerie Arts Factory. Ces neuf années expérimentales sont réunis dans une édition en coffret ultra-limité dont cette exposition donne un aperçu à L’Office du tourisme d’Aix jusqu’au 27 mai 2018.

"Impossible" une revue créée par Joseph Ghosn, Charles Berberian et Philippe Dupuy.

Tout l’enjeu des Rencontres d’Aix est là, dans ces échappées hors des sentiers balisés d’une création. Au-delà de la bande dessinée, au-delà de l’illustration, au delà de l’Art contemporain... En toute liberté.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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