2016, l’année où Bécassine revient

28 décembre 2016 0 commentaire
  • 2016 aura été une année importante pour une centenaire formidable : Bécassine, qui revient avec de nouveaux auteurs et sous une forme complètement modernisée. Une des reprises les plus réussies de ces dernières années qui s’accompagne d’un hommage signé de plusieurs dizaines d’auteurs qui montrent que la servante bretonne n’est pas oubliée et reste une des références marquantes de la bande dessinée française.
2016, l'année où Bécassine revient
Les Vacances de Bécassine de Corbeyran et Béjà - Ed. Gautier-Languereau

La jeunesse est souvent stupide. Pour la génération des critiques des années 1980 et les suivantes qui tourne autour de la définition de la bande dessinée sans la lire vraiment, elle paraissait, à l’instar des Pieds Nickelés de Louis Forton, comme un « vieux machin » pittoresque, bardé de références désuètes, pour ainsi dire illisible. Imaginez que ces BD, comme les images d’Épinal, avaient des textes sous les images, péché mortel ! Son attache régionaliste –et donc forcément rétrograde- et pire, sa réputation de « livre de prix » offrant ses « leçon de choses » aux demoiselles de la bourgeoisie, en faisait une série méprisable, pour les féministes comme pour les autres, une littérature pour vieille fille qui ne méritait pas l’intérêt.

Un livre d’histoire

En ce qui me concerne, l’admiration que lui portait Francis Lacassin, fin connaisseur des littératures populaires qui m’avait fait connaître tant d’auteurs estimables, en bande dessinée comme ailleurs, m’a évité de me détourner de cette série majeure de l’histoire de la bande dessinée : « Surgissant d’un monde oublié qui, tel un ancien catalogue de la Samaritaine ou un vénérable album de photographies, s’entrouvre et laisse échapper un cortège de marquises majestueuses et distinguées, d’érudits distraits, et d’enfants ornés de chapeaux, de rubans, de dentelles et de mousselines : voici la Bécassine de notre enfance… » [1]

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L’édition de luxe des Vacances de Bécassine de Corbeyran et Béjà - Ed. Gautier-Languereau

Dans Le Magazine littéraire, Lacassin la situait entre la comtesse de Ségur et la duchesse de Guermantes, dans la tradition du Candide de Voltaire, soulignant l’incroyable justesse de sa galerie de personnages où certes, les classes laborieuses étaient absentes, sauf en cas de mésaventure domestique, mais néanmoins le témoignage d’une époque révolue : «  Images retrouvées dont l’intrigue, l’aigreur, l’ennui se sont évaporés pour laisser place à l’optimisme, à la simplicité malicieuse. » De l’anti-Zola en quelque sorte, un beau mensonge qui repeignait de rose la Guerre de 1914, l’entre-deux Guerres et ses troubles, sans pour autant les ignorer.

Car si Bécassine déployait ainsi son univers «  floréal, feutré et apaisant », d’une « candeur exquise », colportant bien évidemment les clichés de son époque, il ne faut pas croire, pour qui sait la lire, qu’elle ne portait pas un regard critique sur son temps. Tout y est en filigrane : les privations de la guerre, la situation internationale, la marche du progrès (l’électricité, le gramophone, le téléphone, l’automobile, l’avion…) Une lecture attentive nous donne un cours d’histoire et même de sociologie qu’aucune académicien ne pourra jamais rendre avec la même précision.

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L’Hommage à Bécassine (Ed. Gautier-Languereau) où Uderzo, Zep, Margerin, Catel et quelques autres rendent hommage à la Bretonne.

La raison ? Cette qualité documentaire servie par une ligne claire qui en faisait, comme le dit Lacassin, à l’instar de Christophe souvent oublié dans cette filiation, «  un précurseur de l’École belge. » C’est de cette école belge dont se réclame Béja qui dessine merveilleusement la Bécassine d’aujourd’hui.

Une succession difficile

Comme souvent, Bécassine survit difficilement au décès de son principal créateur, Maurice Languereau (1861-1941), neveu de l’éditeur Henri Gautier qui reprit le scénario des mains de Jacqueline Rivière (la rédactrice en chef de la revue où Bécassine est née : La Semaine de Suzette) qui en avait fait une sorte de Gaston Lagaffe breton au féminin multipliant les bévues au rythme d’un gag par numéro quand le matériel éditorial venait à manquer. Languereau en reprit lui-même les rênes du scénario en 1913, conférant à la série un récit, une cohérence et une régularité, matière à de beaux albums. Il signait sous le pseudonyme de Caumery, une anagramme de son prénom, et en conçut 25 épisodes jusqu’en 1939. On lui doit aussi le nom de l’héroïne : Annaïck Labornez.

Le dessinateur Joseph-Porphyre Pinchon (1871-1953), qui la dessinait depuis ses débuts en 1905, refusa de jamais orner ses cases de bulles, afin, toujours selon Lacassin, de donner à ses planches « l’illusion de la fresque ». Au décès de Caumery, Pinchon en dessina deux nouveaux épisodes sur le scénario d’un journaliste du Figaro resté anonyme.

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Le dessin animé de 2001.

À la mort du dessinateur, on confia la série au charmant Jean Trubert qui y introduit le premier –sacrilège suprême !- des bulles sous prétexte de la moderniser. Son principal défaut est d’avoir troqué un schématisme illustratif contre la ligne claire documentée qui faisait la caractéristique de la série jusqu’ici. Ses scénaristes (dont un certain Pierre Tchernia qui ne s’en vantait pas) n’avaient pas non plus conservé le même rythme en doubles pages qui scandait la série régulière.

Bécassine devenait une héroïne du passé pourvoyeuse de pauvres primes à Chantal Goya (1979) qui incita néanmoins Hachette, propriétaire de Gautier-Languereau, à réactiver la licence en publiant un premier inédit en album en 1992 et un deuxième en 2005 à l’occasion du centenaire de l’héroïne. Entretemps, en 2001, un dessin animé plutôt réussi (Bécassine et le trésor des vikings), relança l’intérêt pour le personnage qui fit l’objet de 32 volumes édités en kiosque entre 2012 et 2013 qui incluent les ouvrages dérivés (Alphabet, Chansons…) et les deux titres de Trubert.

Le nouvel album paraît alors que Bruno Poladylès s’apprête à tourner en 2017 un long métrage avec l’héroïne.

Miracolo !

On sait ce qu’il advient souvent des reprises : graphisme approximatif et scénarios hasardeux sont quelquefois le prix à payer pour la survivance des grands héros de la bande dessinée... Mais il arrive parfois que le miracle survienne. La renaissance de Bécassine sous la plume de Béja au dessin et de Corbeyran au scénario en est un.

Éric Corbeyran, il faut bien le dire, on ne l’attendait pas là. L’auteur du Chant des Stryges ou de Châteaux Bordeaux semble bien éloigné de l’univers de la Bretonne. C’est oublier que ce scénariste chevronné n’ignore rien de la bande dessinée populaire (on lui doit un XIII Mystery), ni de la bande dessinée jeunesse (il a travaillé, par exemple, sur Boule & Bill). Et pour donner un peu de punch au récit au long cours qu’il inflige à la Bretonne, il décide de lui faire prendre des vacances en Provence, ce qui la pour la bonne bonne, est une aventure en soi !

Et la voici qui crapahute en train jusqu’à l’autre bout de la France, occasion de brassages sociaux et de découvertes culinaires. C’est rondement mené, sans temps mort, très bien dialogué et très finement documenté. Un ravissement !

Mais c’est surtout du côté du dessin que le miracle survient. Béja que nous aimons depuis ses débuts dans les années 1980, arrive à renouveler complètement le trait de Pinchon en redonnant, sans jamais la trahir (il ne dessine pas la bouche, par exemple), de la modernité à l’héroïne.

Du dessinateur amiénois, Béja garde le principe des personnages en pied isolés dans des icônes sans gouttière, délicatement enluminées de couleurs pastel. Mais il leur impulse une vérité rarement atteinte dans le rendu des costumes, des décors. Sans que jamais l’image soit surchargée, on découvre une Bécassine enjouée, intelligente quoique peu instruite, entendant chaque mot à sa façon bornée bien que curieuse et ouverte, se sortant des situations les plus compliquées par une attitude positive et sympathique, et mieux encore : féminine.

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Les Vacances de Bécassine de Corbeyran et Béjà - Ed. Gautier-Languereau

C’est tellement charmant que l’on en oublie les bulles subrepticement insérées dans les cases. Pour ce faire, Béjà a gardé les solutions graphiques chères à Hergé : des bulles en chevron et des textes en minuscule (contrairement aux Anglo-Saxons, les lecteurs francophones apprennent à écrire avec des minuscules, d’où ce choix de typographie). Renouveler les codes d’un précurseur en utilisant ceux de ses successeurs, voilà qui est futé de la part de l’un des héritiers les plus subtils des précurseurs de la Ligne claire.

Bécassine est de retour, et on demande à ce que le miracle se perpétue !

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Les Vacances de Bécassine de Corbeyran et Béjà - Ed. Gautier-Languereau

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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