Alan Moore : une impressionnante biographie illustrée

22 janvier 2012 12 commentaires
  • S'il est un auteur qui a marqué l'âge moderne du comic-book, c'est bien Alan Moore. Grâce à Watchmen qui est, si l'on en croit Jean-Pierre Dionnet, "le tombeau du super-héros classique", déconstruisant tout un genre ; grâce aussi à une puissance de travail et une personnalité uniques au monde. Dans sa "biographie illustrée", Gary Spencer Millidge retrace le parcours du génie anglais du comics, de ses débuts en tant que dessinateur, jusqu'à l'apothéose de sa carrière.

Une légende vivante aux airs de mage, tel il se présente à nous. La couverture, illustrée par le talentueux Frank Quitely, le montre en barbu ténébreux, sur le modèle de l’autoportrait de Léonard de Vinci. Les photos de José Villarubia lui rendent un aspect plus gothique, les bagouses lui envahissant les phalanges, et une allure quasi-christique. La plupart des portraits que font de lui les dessinateurs insistent sur cette image de Merlin pétri de spiritualité, entouré d’arbres séphirotiques, tout droit sorti d’un Camelot situé à cent kilomètres de Londres au centre de l’Angleterre, où serait détenu, protégé par mille et uns sortilèges, le Saint-Graal du scénario.

En réalité, Moore est un franc-tireur, un "anarchiste" comme le dit si bien Michael Moorcock dans la préface, en rupture avec cette génération de scénaristes de comics, naguère fourbue et stérile, aujourd’hui inféodée à Hollywood, qui doivent se réunir une fois par mois pour décider de la continuité de leur univers, alors que lui en avait déconstruit le mythe pour le projeter dans de nouvelles perspectives dans lesquelles les créateurs d’aujourd’hui s’engouffrent sans vergogne.

Alan Moore : une impressionnante biographie illustrée
Les ébouriffants dessins de John Totleben pour Miracle Man. Moore arrive à obtenir le meilleur de chacun de ses dessinateurs.
JPEG - 33 ko
The Swamp Thing revisitée par Moore, Bissette et Totleben.

Au fil des chapitres qui suivent la bibliographie de l’auteur, nous découvrons son enfance, marquée par un environnement pauvre (ses parents sont issus de la classe ouvrière), l’aliénation et l’exclusion (il est exclu du lycée pour trafic de LSD), le fanzinat devenant, pour cet autodidacte, son université, à une époque où la bande dessinée anglaise était moribonde, laminée par les super-héros américains.

Là se forgent ses premières amitiés, ses premières alliances, ses premières convictions. Les premiers malentendus aussi. "Le roi secret de Northampton" ne s’oppose pas à la bande dessinée américaine, au contraire, il s’en nourrit (à ce titre, la lecture des Fantastic Four de Kirby est fondatrice), mais en même temps que les grands romanciers populaires et autres facteurs de mythologies, et l’océan qui le sépare de la super-puissance américaine lui donne peut-être la distance qui lui permet d’inscrire la geste super-héroïque dans la pensée et dans l’Histoire de son temps, en clair de le faire entrer dans l’âge moderne.

Moorcock affirme encore que, dans l’histoire des comics, il y a un "avant" et un "après’ Alan Moore. Jean-Pierre Dionnet, rencontrant les journalistes il y a quelques jours, ne dit pas autre chose : "À partir des créations de Charlton créées par Steve Ditko qu’il utilise pour Watchmen, Moore a réussi à faire ce que j’appellerais le tombeau du super-héros classique. Il a prouvé qu’une diversification de personnages, une multiplication d’actions, pouvait être lisible et tolérable. Et ceci, plus encore dans V For Vendetta. Quand on voit que les insurgés portent le masque de V For Vendetta, c’est un grande victoire pour la bande dessinée ! Il y a un moment magique dans l’histoire du comic-book, je l’ai vécu comme lecteur, c’est le moment post-moderne. Il y a eu d’abord Steranko, puis Neal Adams. C’était un mouvement esthétique et graphique mais aussi social. Steranko qui est une intelligence supérieure, avait arrêté en pensant qu’il avait tout dit. Alan Moore le détrompa."

JPEG - 27.3 ko
Les dossiers secrets de Watchmen, la BD qui révolutionna l’industrie américaine du comic-book.

Après le chapitre racontant sa jeunesse, le livre est judicieusement découpé par ouvrage dans l’ordre chronologique. Ainsi, nous découvrons la genèse de ses œuvres marquantes. On est frappé de découvrir un scénariste qui est d’abord dessinateur, proposant des scripts fouillés, bavards, bardés de croquis. Le génie, c’est avant tout du travail.

Le livre brosse le portrait d’un homme qui a su garder sa simplicité enfantine alors que le succès aurait pu lui faire perdre la tête. Gary Spencer Millidge ne dissimule pas ses démêlés avec DC Comics, son passage chez Image et Wildstorm qu’il a vécu comme une "vengeance enfantine" puis son retour au bercail avec America’s Best Comics et enfin les coups de gueules successifs de Moore sur les adaptations de ses œuvres sur grand écran.

JPEG - 42.6 ko
Les croquis de mise en place du scénario de From Hell. Un travail de bénédictin.
JPEG - 32.1 ko
Le "Saint-Suaire" des comics : le développement des 480 pages de "Big Numbers". Dessiné par Bill Sienkiewicz, seuls deux numéros sont parus.

À la fin de l’ouvrage, nous découvrons un Moore touche à tout, versé dans la poésie, la musique, tous les arts en fait, qu’ils soient conventionnels ou mystiques, l’art se voulant magie. L’ouvrage est fourni avec un album du groupe musical d’Alan Moore, histoire de donner à découvrir une autre facette inattendue de son talent.

Ce livre s’adresse à tout le monde, que l’on soit mordu de l’auteur ou simple néophyte, pour découvrir le créateur de Watchmen, de From Hell ou The Ligue of Extraordinary Gentlemen sans oublier les plus expérimentales comme Lost Girls. Un must have pour tout lecteur de comics ou simplement les amoureux de beaux livres.

JPEG - 29.4 ko
Alan Moore. Pour lui, l’art est de la magie, et la magie de l’art.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par Antoine Boudet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

Alan Moore, Biographie Illustrée – Par Gary Spencer Millidge (Traduction : Edmond Tourriol) – Huggin & Munnin / Dargaud

Commander cet album sur Amazon ou à la FNAC

 
Participez à la discussion
12 Messages :
  • Alan Moore : une impressionnante biographie illustrée
    24 janvier 2012 13:01, par la plume occulte

    Il est sûrement exagéré de créditer seulement Alan Moore comme marqueur de l’entrée dans l’âge moderne des comic-books super-héroïque.Frank Miller a une importance au moins égale,et il avait donné l’élan.Les innovations qu’il a su amener au genre super- héros,tant graphiques que narratives, étaient piochées dans d’autres genres de BD ,initiées par d’autres artistes ;il a unifié tout ça ,l’a sublimé et,son influence est visible dans les planches de bien des auteurs occidentaux depuis.Miller est devenu un mètre étalon.

    Ce n’est pas rabaisser Moore que de le rappeler.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Michel Dartay le 24 janvier 2012 à  18:56 :

      C’est vrai que Miller a eu une importance importante sur les comics, notamment avec ses épisodes de Daredevil (158 à 191 et 226 à 233) et de Batman (Year one, et aussi Dark Knight première série). Notons aussi ses deux ou trois premiers Sin City. Un point commun, il s’agit d’un homme en colère qui a le courage de réagir contre le crime. C’est parfois excellement dessiné, surtout quand c’est David Mazzucchelli qui s’y colle (Batman Year One et DD Born again), car lui na pas besoin d’artifices graphiques pour masquer ses carences. Maintenant voyons les autres travaux de Miller : son travail avec Geof Darrow reste anecdotique, il vise surtout à mettre en valeur le trait très détaillé de son copain. Son travail avec Gibbons (le co-créateur des Watchmen !!) est également assez insatisfaisant, surtout après le premier Give me liberty. Miller est-il courageux ? Oui il a fait un film sur le Spirit d’Eisner, peu convaincant (qui s’est bien planté en salles). Dans son dernier livre Holy Terror, un personnage masqué s’attaque carrément à Al Quaïda, à croire que le livre a été sponsorisé par Bush Jr. Je ne sais pas si Rackham va le traduire, tant son contenu peut déranger. Et le DK 2 est une sombre arnaque, largement bâclée !!

      les meilleures années de Miller ont été les premières de sa carrière (1978 à 1988). A l’époque, il méritait la réussite ! Après tout, il a transformé le low-seller DD en hit (son run est particulièrement réussi)et semble avoir une affection particulière pour cet avocat chrétien aveugle (Born again reste à mon avis son chef d’oeuvre). Il a aussi sauvé Batman de la ringardise qui le guettait, le remettant au goût du jour. Mais en devenant riche et célèbre, il semblerait qu’il se soit radicalisé. Et sa brouille avec l’excellent encreur Klaus Janson n’a rien arrangé (il avait le même rôle que Terry Austin vis à vis de John Byrne, ou que Scott Willians vis à vis de Jim Lee). J’ai quand même l’impression que quand il partage ses idées, Miller rend le lecteur plus bête en lui imposant son point de vue, alors que Moore lui le rend plus intelligent, plus ouvert.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Alex le 25 janvier 2012 à  02:11 :

        Tout à fait d’accord avec vous Mr Dartay, vous l’exprimez bien mieux que moi. Pour ma part j’ajouterai aux mérites de Miller "Ronin". C’est émotionnel : je me souviens avec acuité de la "grande claque", de la confusion mêlée à l’excitation d’avoir trouvé un trésor devant ce récit alors hors du commun.

        Répondre à ce message

        • Répondu par la plume occulte le 25 janvier 2012 à  12:20 :

          Ronin a préparé l’arrivée de la génération suivante,celle dîtes Image,qui y a pioché grandement , singeant les tics,sans toujours en comprendre la portée.Même si au début c’était bien.

          Répondre à ce message

      • Répondu le 25 janvier 2012 à  12:15 :

        Moore aussi a pondu des scénars pas terribles ;comme pour le label de Rob Liefield à l’époque Image comics.Ses échappées nostalgico-référentielles étaient souvent insipides.Il en a d’ailleurs un peu fait un système.Parfois lénifiant.

        Miller est un roi de la mise en scène,un géant de la narration graphique:ses histoires, ne font souvent sens et pertinence que découpées par lui ;comme il l’a fait sur beaucoup d’épisodes de Daredevil ,"finis" grandement par Klaus Janson.

        C’est qu’il en est des histoires dramatiques comme pour les blagues drôles ;suivant celui qui raconte,son talent,sa capacité à la faire vivre,la rythmer, une même histoire peut être :souriante,amusante,drôle ,hilarante........Consternante.C’est pourtant la même histoire !On a tous été témoin de ça.

        Il y a beaucoup de second degrés dans Holy Terror,l’administration Bush jr y est stigmatisée en miroir .Et il ne faut pas trop se focaliser sur les "sorties" de Miller qui tiennent beaucoup pour des exercices de com...

        Répondre à ce message

    • Répondu par Alex le 25 janvier 2012 à  00:53 :

      Je suis d’accord mais avec une nuance : Miller a poussé le genre à son paroxysme. C’est avant tout un dessinateur -les liens que vous aviez produits sur la séquelle des Watchmen prouvent son ambition (cf rencontre avec Neal Adams). Son passif graphique c’est Eisner, Steranko, Adams, d’autres sûrement. Le texte est souvent en accompagnement du dessin, haché comme le découpage si particulier de Miller. C’est un tout organique, physique. Moore c’est un travail d’horloger. Un horloger fou qui ferait tourner les aiguilles dans tous les sens : passé, futur, présent.

      Je suis d’accord avec vous, que Miller est l’un des artistes les plus influents en bd, mais sa voie est un cul-de-sac. Sin-City fut à mon avis l’ultime vol d’Icare qui, lui aussi, se termina en chute libre.

      Je trouve Moore plus intéressant de par la diversité de ses points de vue. Il incorpore aussi les éléments qui rendent Miller intéressants mais les problématise et construit toute une machinerie autour de ce conflit.

      Répondre à ce message

      • Répondu par la plume occulte le 25 janvier 2012 à  12:30 :

        Oui Miller est un narrateur viscéral ,instinctif:mais horloger aussi à sa manière.Graphiquement ,Miller cherche innove, évolue,s’adapte au sujet ;mais c’est vrai que côté scénars.......!!!!

        Après oui évidemment Moore est un géant.Mais Miller a plus influencé la BD occidentale.Aujourd’hui encore.Bien des planches présentées sur Actuabd en sont la preuve.

        Répondre à ce message

      • Répondu par Michel Dartay le 25 janvier 2012 à  20:10 :

        Tout à fait d’accord avec vous, Alex. Ah, dans les oeuvres lisibles de Miller, j’ai oublié de citer 300 qui bénéficie des somptueuses couleurs de son épouse Lynn Varley.

        Répondre à ce message

        • Répondu le 26 janvier 2012 à  10:44 :

          Il y a aussi le Daredevil avec John Romita jr au dessin et l’encrage fabuleux -pour qui aime les possibilités du trait- du grand Al Williamson ;et le mythique run co-scénarisé par Chris Claremont (lui aussi un géant qui a fait entrer les comics dans l’époque moderne)avec Wolverine au Japon.Épisode qui a "assis" un peu plus la personnalité du mutant griffu.Comme Ronin,cet épisode a été très observé par la génération suivante.

          Répondre à ce message

  • Alan Moore : une impressionnante biographie illustrée
    25 janvier 2012 12:25, par Frencho-id

    Le "Saint-Suaire" des comics : le développement des 480 pages de "Big Numbers". Dessiné pa Bill Sienkiewicz, seuls deux numéros de ce pamphlet contre le FBI sont parus.

    Vous devez confondre avec "Brought To Light".

    Répondre à ce message

    • Répondu par Michel Dartay le 25 janvier 2012 à  18:15 :

      Vous avez sans doute raison, mais je ne sais plus si Brought to light s’attaquait au FBI ou à la CIA.
      Big Numbers était une oeuvre très ambitieuse (prévue en dix cahiers. Seuls les deux premiers ont été publiés, en anglais seulement, déssinés par Sienkiewicz). Il y eut ensuite la lassitude du dessinateur, et l’arrêt de la maison d’édition. Nous avons eu droit à la fin de V for Vendetta grâce à Vertigo qui a payé pour faire dessiner les dernières planches, alors peut-être aurons droit un jour à Big Numbers (on peut toujours rêver).

      Sinon, ne pas oublier Marvel Man (série surtout éditée en anglais, en France Delcourt n’a publié qu’un tome il y a prés de vingt ans), mais là des démélés juridiques en interdisent la réédition.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Frencho-ID le 27 janvier 2012 à  18:04 :

        je ne sais plus si Brought to light s’attaquait au FBI ou à la CIA.

        La CIA. Du coup vous devriez revoir la légende en question, car Big Numbers n’avait absolument rien à voir du tout avec ça, c’était une histoire sociale toute britannique...

        Répondre à ce message