Alex A. (L’Agent Jean) : « La réalité, ce n’est pas seulement ce qu’on voit et ce qu’on est. On peut aller beaucoup plus loin... »

9 avril 2017 10 commentaires
  • C’est l’auteur favori des jeunes au Canada. Ils sont près d’une centaine à faire la file lors de ses séances de dédicaces. En 2016, son "Épopée virtuelle" avait été l’album de BD le plus vendu au Québec. Un véritable phénomème ! ActuaBD l’a rencontré au Festival de la BD francophone de Québec 2017 à l’occasion du lancement de "L’Agent Jean, Saison 2, Tome 2 : « La Nanodimension »". Entretien avec Alex A., la Rock star de la BD québécoise.

Si certains des plus vieux des lecteurs canadiens ont pu le connaître grâce à ses séries absurdes paruesdans le fanzine Le Bob, telles que Teaspoontown Nord (un pastiche de film noir complètement déjanté) et Tsoudbra (une série mettant en vedette une aisselle parlante), c’est grâce à sa série L’Agent Jean (Presses Aventure) – qu’il publie depuis 2011 –, que le grand public l’a découvert dans la Belle Province. Depuis 2016, Alex A. publie également L’Univers est un Ninja (Presses Aventure), cosmogonie fantastique qui s’intègre à son multivers.

L’Agent Jean, une série rocambolesque qui reprend les codes du film d’espionnage et de la culture geek, est un album peuplé d’animaux anthropomorphiques, qui met en vedette le redoutable agent secret Jean Bon, un cervidé sympathique mais un peu benêt, ainsi qu’une ribambelle de personnages plus colorés les uns que les autres : un chien sans mains nommé Moignons, un ver de terre informaticien nommé Billy, une patronne bovine nommée Martha, un cerveau psychopathe nommé Julien-Christophe, ou encore un Castor ayant toutes les qualités d’un génie du mal.

En 2016, un seul ouvrage de bande dessinée s’est classé dans le top 10 des livres les plus vendus en librairie au Québec (tous genres confondus [1]) : L’Agent Jean, Saison 2, Tome 1 : « L’Épopée virtuelle ». Il s’est hissé en tête de peloton et a conquis le lectorat québécois. Un succès qui pourrait bientôt traverser les frontières grâce à la traduction en anglais de la série sous le titre Super Agent Jon Le Bon.

Alex A. (L'Agent Jean) : « La réalité, ce n'est pas seulement ce qu'on voit et ce qu'on est. On peut aller beaucoup plus loin... »
Alex A. en dédicaces au Festival de la BD francophone de Québec 2017.
Photo : Marianne St-Jacques.

Comment est né L’Agent Jean ?

La série est née quand j’avais dix ou onze ans. À la base, c’était vraiment juste une parodie de James Bond. J’adorais le personnage, j’adorais les films. Je voulais moi aussi un personnage d’agent secret. Je regardais les films et je remplaçais tous les personnages par des animaux. Je rajoutais des gags. C’est ce qui a donné l’univers de L’Agent Jean.

En 2016, votre album est le seul à s’être classé dans le top 10 des livres les plus vendus au Québec. Comment expliquez-vous votre succès ? Êtes-vous surpris ?

J’ai travaillé tellement fort depuis tant d’années pour atteindre un succès en bande dessinée. Je suis content que ça marche enfin. Mais c’est sûr que c’est étonnant que ça ait pris autant d’ampleur. Je pense que j’ai simplement rempli un trou. Il y avait peut-être un manque dans ce genre de BD au Québec – la bande dessinée humoristique cartoon d’aventure –, donc les jeunes se sont jetés là-dessus. Je trouve que les bandes dessinées que nous avons ici sont d’influence française ou européenne. On n’a pas grand-chose qui ressemble soit aux dessins animés américains, soit aux jeux vidéo. Je suis très inspiré par ces univers comiques, comme Les Simpson, Family Guy (Les Griffin), et cela n’existait pas autant en bande dessinée.

Alex A., L’Agent Jean : « Épopée virtuelle », Presses Aventure. Dans cet album, les personnages sont prisonniers d’un jeu vidéo en réalité virtuelle.
Image : Presses Aventure.

À la fin du Tome 8 (Le Castor à jamais), la série arrivait à la fin d’un arc narratif. L’Agence était détruite et le Castor avait révélé tous ses secrets, dont celui des origines de Jean. Vous avez ensuite amorcé un nouveau cycle en lançant une « Saison 2 ». Que voulez-vous dire lorsque vous affirmez que vous concevez vos univers BD comme des séries télé ?

J’aime beaucoup les séries télé, mais je ne suis pas tant un bédéphile. Je lis de la bande dessinée, mais ce n’est pas mon médium préféré. Je trouvais ce concept plus intéressant que de faire des livres à perpétuité. Il me semble qu’une fois arrivé au Tome 23, ça manque un peu de punch. Je trouvais cela plus intéressant, tant au niveau artistique que du point de vue marketing, de présenter le Tome 8 de la série comme la grande finale, et ensuite de commencer une série complètement nouvelle.

On change entièrement d’arc narratif car il y a une ellipse importante entre la « Saison 1, Tome 8 » et la « Saison 2, Tome 1 ».

Oui, c’est ça ! Ce n’est pas une suite directe. Il y a deux ans de mystère. On ignore ce qui est arrivé à Jean et à l’Agence pendant cette période. La Saison 2 commence deux ans plus tard, alors que tous les problèmes sont réglés sans qu’on sache ce qui s’est passé. C’est aussi pour cela que Jean est devenu amnésique dans le Tome 1 (Saison 2). Il ne se souvient pas lui non plus de ce qui s’est passé pendant ces deux années, ce qui est intéressant tant pour le lecteur que pour le personnage. Éventuellement, je vais révéler ces secrets. Au départ, j’avais prévu faire un livre après le Tome 8 (Saison 1) qui serait la suite directe et qui révèlerait ce qui s’est passé pendant « l’ère du Castor ». Mais finalement, je vais le dévoiler plus tard, peut-être dans le Tome 5 de la Saison 2. Je trouvais cela plus intéressant de laisser planer le mystère pour l’instant.

Alex A., L’Agent Jean : « Le Castor à jamais », Presses Aventures. La patronne de l’Agence, Martha, prend les choses en main afin de vaincre le Castor.
Image : Presses Aventure.

La Nanodimension s’ouvre avec le discours du président Tibérius, un politicien populiste et corrompu qui vient d’être réélu. C’est un clin d’œil au climat politique actuel ?

C’est une pure coïncidence. C’est drôle car j’étais en train d’écrire ce livre et j’avais cette idée dans la tête depuis un bout de temps. Et puis lorsque Donald Trump a été élu, je me suis dit : « Il ressemble à Tibérius, ça n’a pas de bon sens ! » Mais que je le veuille ou non, je pense que je m’inspire du climat politique depuis quelques années. C’est un clin d’œil à ce qui se passe, même si je n’ai pas envie d’être politisé dans mes bandes dessinées.

Alex A., L’Univers est un Ninja T. 1., Presses Aventures.
Image : Presses Aventures.

En parallèle avec L’Agent Jean, vous avez lancé une nouvelle série, L’Univers est un Ninja. C’est une série assez différente qui propose un récit de l’origine du monde, avec des divinités, des quêtes d’objets mythologiques, des combats épiques. En même temps, vous indiquez que votre souhait est d’unir tous vos univers BD. Quels sont les rapprochements possibles entre ces mondes ?

Dans le cas de L’Univers est un Ninja, je raconte l’origine de mon univers BD. On peut dire que l’histoire a lieu dans le même univers que L’Agent Jean, mais des milliards d’années plus tôt. Mon but, avec mes bandes dessinées, est de bâtir un « méga-omnivers » où toutes les séries se déroulent dans le même monde et où les bases de l’univers sont les mêmes. Entre L’Agent Jean et L’Univers est un Ninja, je fais des clins d’œil : tel personnage est inspiré de tel autre personnage dans la mythologie. Je m’amuse à faire référence aux divinités de L’Univers est un Ninja dans L’Agent Jean. Mon intention est de faire une histoire qui s’étend sur des milliards d’années, même si je ne sais pas si je vais réussir.

Comme le font Marvel et D.C.?

C’est la même chose ! Je m’inspire beaucoup des bandes dessinées américaines et de leurs structures narratives. Ils n’ont pas peur de créer des multivers et des guerres de multivers qui s’étendent sur des milliers d’années. Je trouve ça « malade » et c’est un peu ce que j’essaie de faire.

Alex A., L’Agent Jean : « La Nanodimension », Presses Aventures. Henry B. Belton se dispute avec Julien-Christophe, son cerveau psychopathe doté d’une conscience autonome.
Image : Presses Aventures.

Vous êtes devenu un auteur incontournable de la BD jeunesse, mais les amateurs de BD ont notamment pu découvrir votre travail dans Le Bob. Déjà, avec votre série Teaspoontown Nord, vous aviez créé un univers absurde mettant en vedette des animaux anthropomorphiques. Est-ce qu’on peut voir des liens entre vos séries jeunesse et vos publications antérieures, notamment au niveau de l’absurdité ? Par exemple, il y a un mouton géant dans Teaspoontown Nord, tandis que Gabriel Lobe apparaît dans L’Agent Jean. De même, il y a des objets parlants dans Teaspoontown et des enseignes routières parlantes dans L’Univers est un Ninja.

Oui, comme je le disais, tout est interconnecté. Avec Teaspoontown et avec tout ce que je faisais avant L’Agent Jean, j’étais dans l’exploration. J’essayais différentes petites séries, différents styles de dessin. Dans ce cas-ci, c’était du noir et blanc très clair-obscur. On dirait qu’avec L’Agent Jean, j’ai vraiment trouvé ce que j’avais envie de faire. Mais c’est sûr qu’il y a des idées que j’ai prises de ces séries et que j’ai mises dans L’Agent Jean. Je me laisse aussi guider par ce que j’aime dessiner. Par exemple, j’aime dessiner des moutons, donc il y a des moutons dans tout ce que je fais ! Je ne veux pas m’ennuyer en dessinant, alors je dessine ce que j’aime.

Alex A., L’Agent Jean : « Épopée virtuelle », Presses Aventure.
Image : Presses Aventure.

En 2015, Presses Aventures a entamé la traduction de L’Agent Jean sous le titre Super Agent Jon Le Bon. Jusqu’à présent, quelle a été la réception de la part du public anglophone ?

C’est la même chose qu’ici ! Je suis allé quelques fois en Ontario, à Toronto, et il y a des jeunes qui me connaissent très bien, qui connaissent la série et qui capotent autant que ceux d’ici. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je vais faire des animations dans les classes, je vais me présenter, je présente la série et la réaction est la même que lorsque je vais dans les écoles d’ici. Peu importe où on est dans le monde, un enfant reste un enfant. Je pense qu’ils vont tripper sur les mêmes choses.

Qu’est-ce qui vous passionne comme auteur ? Que désirez-vous transmettre à vos lecteurs ?

Je crois que c’est le plaisir de l’imaginaire et de la création. L’imaginaire – tout ce qu’il y a dans ma tête – c’est quelque chose d’ultra important pour moi. J’ai envie de montrer aux jeunes cette espèce de rêve. La réalité, ce n’est pas seulement ce qu’on voit et ce qu’on est. On peut aller beaucoup plus loin et extrapoler sur comment fonctionne l’univers. C’est ce que j’essaie de montrer.

Autoportrait d’Alex A.
Image : courtoisie de Presses Aventures.

En lisant vos BD, on a l’impression que vos personnages font preuve de beaucoup de résilience : ceux-ci se relèvent assez facilement de leurs épreuves, malgré des sacrifices importants (ex : Moignons est amputé des mains, Henry perd l’usage de ses jambes, Jean a des trous de mémoire qui s’apparentent un peu à un syndrome de stress post-traumatique). Est-ce que c’est quelque chose d’intentionnel ? Une touche un peu plus « humaine » à un univers assez humoristique ?

Je suis surtout guidé par les intrigues. Je n’ai pas l’impression d’écrire de la BD humoristique. En tout cas, ce n’est pas mon intention. Je n’ai pas envie de faire des gags pour faire des gags. Quand je commence à écrire mes histoires, je pense à l’enjeu dramatique, à ce que vivent les personnages et à ce qu’ils vont apprendre. Après, quand je me mets à écrire plus profondément, je rajoute des gags partout car je suis incapable de me prendre au sérieux. Mais à la base, c’est l’impact dramatique qui compte. Donc, oui, je veux que les personnages vivent des choses importantes. Je veux qu’ils aient des défis. Avec L’Agent Jean, on est dans un univers où les personnages doivent tous les jours sauver le monde de la destruction. Donc ils ne peuvent pas ne pas être résilients. Ça ne peut pas être ultra léger tout le temps. Il faut qu’il y ait un peu de sérieux là-dedans.

En terminant, quels sont vos projets à venir ? À quand la suite du Castor ?

Il va y avoir 6 tomes pour L’Univers est un Ninja. C’est déjà dans ma tête ; j’ai déjà ma fin. Je vais aussi finir la Saison 2 de L’Agent Jean. Le Castor va revenir au cours de cette saison, c’est sûr. Après cela, je ne sais pas si je vais me relancer dans des séries, mais j’aimerais faire plusieurs BD différentes, plusieurs univers mélangés, peut-être sous forme de one-shot. J’aimerais explorer un peu plus cette forme d’art et ne pas m’en tenir à ce que je sais déjà faire.

Alex A. au Festival de la BD francophone de Québec 2017.
Photo : Marianne St-Jacques.

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
10 Messages :
  • J’ai envie de rigoler...

    Répondre à ce message

    • Répondu par Funky funky le 11 avril à  00:29 :

      Ce qu’il y a de bien au Québec c’est que l’exigence est moindre, alors chacun a sa chance.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Eric B. le 11 avril à  16:54 :

        C’est ça : ça fait peur !!! Des auteurs comme Giraud ou Delaby doivent se retourner dans leur tombe. Les autres dessinateurs comme Bourgeon, Hermann, Swolfs, Meynet, Mitton, Rouge, Boucq, Loisel, Rossi, Rosinski doivent se demander à quoi bon se fatiguer...

        Répondre à ce message

        • Répondu par Deplomb le 12 avril à  09:42 :

          Ahhh, qu’est-ce qu’on a l’air important quand on cite des grands noms... J’imagine que vous leur avez demandé leur avis avant de les associer à vos messages d’ignorance et d’incompréhension envers de l’art populaire que vous ne comprenez pas.

          Répondre à ce message

      • Répondu par Deplomb le 11 avril à  17:00 :

        Continuez vos expertises, vous êtes très drôle !

        Répondre à ce message

        • Répondu par Eric B. le 12 avril à  11:36 :

          Ce qui est drôle ce sont ceux qui nient les évidences. Un enfant de 5 an dessine aussi bien. Il n’y a aucun talent graphique dans ce type de dessin... On ne peut pas prendre les acheteurs pour des benêts en prétendant que c’est de l’art et que ce sont les autres qui n’y comprennent rien. Trop facile !

          Répondre à ce message

          • Répondu par Deplomb le 13 avril à  12:32 :

            "Un enfant de 5 an dessine aussi bien." Bon, vous êtes incompétent en dessin, mais ça je m’en doutais.
            Rappelez-vous toutefois qu’être agressif envers ce qu’on ne comprends pas, ce qui ne correspond pas à nos références (votre fameuse liste de noms), n’est pas une attitude qui fait avancer l’être humain, et c’est un euphémisme.

            Répondre à ce message

            • Répondu par Eric B. le 13 avril à  15:31 :

              Jugement à la va-vite, on rebondit sur ce qu’on peut. C’est bien tout l’inverse : pour avoir dessiné pendant des années, je sais en quoi c’est un métier très difficile et pourquoi j’ai du respect envers ceux qui ont un véritable talent. Donc ce genre de publication, même pour un public très jeune, ça me navre. Mais j’en conviens, ce n’est pas la faute de l’auteur mais bien celle des éditeurs. On tente et si ça se vend, tant mieux ! Il n’empêche : ce n’est pas comme ça qu’on arrivera à hisser le 9ème art à un rang respectable !!!

              Répondre à ce message

              • Répondu par Deplomb le 14 avril à  09:04 :

                Finalement un certain respect pour l’auteur, c’est déjà ça.

                Répondre à ce message

        • Répondu par H2O le 12 avril à  22:35 :

          On dirait un mélange de dessin animé et de style-blog. Mais si cela marche au Québec, tant mieux ! Il faut qu’un art progresse pendant de longues années avant d’atteindre maturité et épanouissement.

          Répondre à ce message