Alex Varenne : "Quand on fait de la BD érotique, on renonce à tous les prix."

12 février 2014 4 commentaires
  • Invités par la Galerie Huberty & Breine (Petits Papiers) dans le cadre des rencontres entre bande dessinée et art contemporain, Alex Varenne et Edmond Baudoin ont profité de l'occasion pour s'interroger sur l'évolution de leur travail et sur la place de la BD érotique dans le 9e Art.
Alex Varenne : "Quand on fait de la BD érotique, on renonce à tous les prix."
Edmond Baudoin
Crédit Photo : DR

Qu’est-ce qui vous a motivé à participer à cet événement ?

Alex Varenne : Ça fait longtemps que je travaille avec la galerie Huberty & Breyne (Petits Papiers) et ils m’ont demandé si j’avais du matériel pour faire une exposition. Ils me suivent depuis pas mal d’années. Concernant la série de tableaux que j’expose actuellement chez eux, ceux-ci s’inscrivent dans une autre démarche, qui n’a rien à voir avec cette manifestation.

Edmond Baudoin : Pour quelqu’un qui fait des dessins, il y a trois façons de se montrer au public. Soit nous exposons, soit nous faisons des bouquins. Nous pouvons aussi montrer notre talent dans la rue. Ce sont les seules manières d’exister, selon moi. Entre moi et la galerie, il y a une amitié et une fidélité. Et chaque fois qu’il y a la possibilité d’être ensemble avec Alex Varenne, je trouve que c’est une bonne chose et j’en profite.

Dans le cadre de cette exposition, Varenne et moi avons exposé le même type d’œuvres, contrairement à Peter Klasen, qui est assez éloigné de nos univers.

Alex Varenne
Crédit Photo : DR

Quels sont les points d’entrée entre vos trois univers ?

Varenne : Je pense que cette réunion est assez aléatoire. Nous n’avons pas réfléchi à un thème quelconque. C’est plus le fait de la galerie qui a voulu réunir nos œuvres.

Baudoin : C’est une politique de la galerie que de mêler des artistes issus de la BD avec ceux provenant de l’art contemporain. C’est pour cette raison que nous sommes là. La seule filiation qu’il y a entre nos œuvres et celles de Klasen, c’est que nous sommes tous des artistes, même si nous provenons d’univers radicalement différents.

Varenne : Il y a beaucoup plus de liens entre Baudoin et moi car une partie de son travail est consacrée au corps féminin.

Quelle est votre approche ?

Varenne : Ma démarche vient d’un souci de peindre le vide. Comment peindre le vide ? Ce n’est pas évident ! Je me suis basé sur une phrase du philosophe français Jean Baudrillard qui disait que "la puissance des femmes provient du fait qu’elles détiennent les portes du vide et ne concèdent à l’homme de les ouvrir que selon certaines règles et à leurs risques et périls".

Cela m’a fait réfléchir. J’ai compris que dans la femme il y a un vide qui obsède l’homme... L’image est un peu grossière, mais c’est vrai : la femme est une matrice, une sorte de vide qui attend quelque chose. Et elle fait phosphorer les méninges de tous les hommes. Je suis donc parti de là. Dans mes tableaux, le dessin de la femme est relativement simplifié et elle reste blanche car elle est une sorte de rêverie dans laquelle on peut mettre tout ce que l’on veut. Ce sont des paysages de contemplation, très doux, presque fades. Je voulais arriver à une certaine puissance de la fadeur. Ce sont des paysages qui doivent reposer, avec une promenade visuelle lente quand on les regarde.

KLASEN - GRAND NU
Acrylique sur toile
97x130 cm
2012

Baudoin : C’est beau ! J’adhère mais ma démarche dans cette exposition est différente. Ce qu’a fait Alex Varenne, donner grâce à quelques traits de la vie à du papier, est quelque chose que je n’arriverai jamais à faire. C’est une bataille impossible à gagner pour moi, mais je m’y engage une fois de plus. Ça ne veut pas dire que c’est raté, cela veut juste dire que l’on n’y arrive pas.

Varenne : Tu t’en approches...

Baudoin : Oui, parfois je m’approche. D’autres fois, je m’éloigne (rires). C’est un jeu avec un seul trait mais je devrais peut-être essayer avec l’horizon de la mer (rires). Je n’y arriverais peut-être pas plus mais avec l’horizon de la mer, on se pose quand même la question du spectateur. S’il y avait seulement des pêcheurs avec un seul trait, on me dirait : "qu’est-ce que t’as fait là ?" (rires). On voit des corps de femmes à travers lesquels je voulais exprimer l’essentiel. Alex, tes tableaux ont quelque chose d’asiatique.

Varenne : Oui, mais c’est asiatique aussi dans ta démarche...

Baudoin : La recherche de la fadeur est très orientale.

Effectivement, c’est ce que l’on ressent au premier coup d’œil.

Varenne : J’ai une passion pour les grands paysages chinois où les différents éléments : l’air, l’eau, la terre se fondent car c’est en perpétuelle transformation. L’eau se change en vapeur, puis en air. C’est la transmutation des éléments. La peinture chinoise a toujours un côté très cosmique et philosophique. Il y a l’influence du taoïsme, avec le yin et le yang, etc. C’est toujours une approche qui ne doit pas agresser. On entre dans le paysage d’un seul coup et l’homme n’est rien par rapport à la nature. Et j’ai voulu rendre cela en essayant de retranscrire une certaine "fadeur". Oui, j’aime bien ce mot car pour les Chinois, la fadeur ça ne lasse pas. C’est comme l’eau, on peut en boire et on l’aimera toujours car ça ne lasse pas.

BAUDOIN - POUR ELLES
Acrylique et encre de Chine sur papier
77 x 57 cm
2014
VARENNE - INVITATON II
Acrylique sur toile
50x 100 cm

Baudoin : Je pense qu’il faudrait aussi analyser leurs œuvres. Les Chinois ne peignaient pas la même chose à 20 ans, à 40 ans ou à 60 ans. Donc, il y a une histoire à l’intérieur même de la vie. On pourrait aussi interroger l’histoire d’Alex Varenne pour comprendre le cheminement qui l’a mené à réaliser ce type d’œuvre.

Dans la peinture chinoise, on constate que les décors de montagnes sont souvent réalisés par des auteurs qui ont acquis une certaine maturité. Qui ont atteint un certain âge, pas très loin du mien. Et ils arrivent de plus en plus à peindre le rien.

Varenne : Attention, le rien, le vide dans les cultures asiatiques n’a pas le même sens que chez nous. Le vide chez eux a une fonction : il est apparenté au vide quantique. C’est de là que naissent toutes les particules. Par exemple, les vases sont faits d’argile mais ce qui est important c’est le vide qui créé la fonction du vase. Dans une maison, c’est le vide qu’elle contient qui rend cette maison habitable.

Pour certains amateurs de BD, le fait d’exposer des dessins et des toiles vous éloigne ce qui fait la substance même de la BD. Qu’en pensez-vous ?

Varenne : Soyons clairs : est-ce que la BD est un art ? Moi, je dis oui.

Cela se discute, apparemment.

Baudoin : Chacun a son opinion...

Varenne : Nous considérons, Baudoin et moi que la BD est un art.

Baudoin : J’irais même plus loin : la BD est un art contemporain !

Varenne : Certains auteurs ne parlent pas d’art à propos de leur travail, ils disent qu’ils font de l’artisanat. En fait, ce n’est pas une question de support. Comme le disait si bien Picasso, il n’y a pas d’art mineur ou majeur, il n’y a que des artistes mineurs ou majeurs. Si un artiste majeur fait de la BD, son travail devient de l’art.

KLASEN - I HAVE A DREAM
Acrylique sur toile + néon
194x130 cm
2005

Baudoin : Maintenant, il y a des choses historiques provenant de l’art. Pendant longtemps, l’art est partie dans l’abstraction puis il est revenu dans quelque chose que je qualifierais de concret, comme la figuration. Et il y a de la figuration dans la BD. Tout d’un coup, on regarde ce qui se fait dans BD car elle évolue. L’art évolue. Il n’y a pas de progrès dans l’art, il n’y a que des évolutions marchandes dans lesquelles nous n’avons rien à voir ! Rien du tout ! Dans le temps, lorsque nous dessinions nos personnages, nous n’étions rien...

Varenne : (Il coupe). Ce sont les amateurs d’art qui font de nous ce que nous sommes car ils ont une autre vision de notre travail. Cela a développé un marché de planches originales qui commence à grandir et nous arriverons, comme dans la peinture, à une spéculation due au fait que les gens achètent pour revendre à la hausse quelques années après. Ce qui fait qu’aujourd’hui, des amateurs d’art et des grandes maisons de ventes aux enchères organisent des ventes de planches BD. C’est nouveau, oui.

BAUDOIN - POUR ELLES 14
Acrylique et encre de Chine sur papier
77 x 57 cm
2014

Un jour, dans nos colonnes, Druillet a déclaré que l’argent est important car il donne une valeur à l’art. Êtes-vous d’accord avec son analyse ?

Baudoin : C’est son opinion. Je ne peux pas discuter cela. Une œuvre d’art c’est une vie, c’est une totalité. On ne peut pas qualifier un tableau d’œuvre d’art. C’est une totalité, c’est un chemin.

Varenne : Ce n’est pas possible de faire un équivalent entre une œuvre d’art et l’argent. Un beau tableau sera convoité par beaucoup de personnes. Mais il n’y en aura qu’une seule qui l’aura, souvent la plus riche. C’est comme cela que l’argent entre dans l’art. L’art est aussi objet de consommation, c’est pour cela qu’il est autant entré dans la vie des gens.

Baudoin : L’art est un investissement pour beaucoup de gens, comme on achète de l’or. Par exemple, le tableau Les Mangeurs de pommes de terre de Van Gogh ne vaut rien du tout en terme d’œuvre. C’est parce que c’est une peinture de Van Gogh que c’est considéré comme étant de l’art.

VARENNE - LE VIDE
Acrylique sur toile
118 x 90 cm

On constate un renouveau dans la BD érotique ces dernières années, notamment avec l’arrivée de nombreuses femmes auteurs dans ce secteur. Ressentez-vous aussi ce changement ?

Baudoin : Ça dépend de quand on parle. Pendant longtemps, la BD a été cantonnée au monde de l’enfance mais aujourd’hui, la BD a envahi tous les domaines. Aujourd’hui, on peut montrer des dames toutes nues dans la BD. Mais c’est vrai que c’est récent. Peut-être que si Hergé avait eu la possibilité de le faire dans ses albums, il l’aurait fait, mais ce n’était pas permis à l’époque.

Varenne : Je trouve que ça a un peu régressé. Lorsque je pense à ma première BD érotique dans les années 1970, il n’y avait aucun problème. J’étais vendu à la FNAC, dans les supermarchés... C’était une époque de libération des mœurs. Aujourd’hui, les choses sont différentes. Il y a une censure des libraires.

Baudoin : Bon, parfois les BD sont mises sous un film plastique parce qu’elles ne doivent pas tomber entre toutes les mains. Elles sont placées en hauteur mais c’est tout. Ça fait partie du jeu.

Varenne : Mais bon, c’est aussi un genre qui est ostracisé dans les cercles officiels. Quand on fait de l’érotisme, on fait une croix sur tous les prix. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais il serait temps qu’Angoulême organise une exposition consacrée aux dessinateurs érotiques car c’est quand même une partie importante de la bande dessinée.

Baudoin : Ils avaient même interdit une affiche de Crumb parce que l’on y voyait une fesse.

Varenne : Ce sont des curés (rires) ! Le public de la BD érotique existera toujours. Même si elles sont placées en haut des étagères des librairies, le lecteur saura toujours où les trouver. Pour ma part, je n’ai jamais perdu mon public, même si je n’ai jamais connu de médiatisation exceptionnelle tout au long de ma carrière.

BAUDOIN - POUR ELLES 09
Acrylique et encre de Chine sur papier
46 x 61 cm
2014

Quels sont vos projets ?

Varenne : Je publie une nouvelle BD le mois prochain. C’est l’histoire d’une petite japonaise qui va tester une molécule qui attire les hommes (rire). C’est très drôle, très ludique.

Ça paraitra chez quel éditeur ?

Varenne : Ça paraitra chez Page 69, une nouvelle maison d’édition fondée par Jean-Paul Moulin et plus ou moins spécialisée dans l’érotisme. Cet éditeur a moins d’un an. Il publie aussi beaucoup d’auteurs chinois.

Baudoin : Pour ma part, je prépare actuellement des dessins pour l’anniversaire de Jeanne d’Arc. La ville d’Orléans prépare un spectacle de sons et lumières durant lequel ils projetteront mes dessins sur la cathédrale. Côté BD, je prépare un livre avec le mathématicien Cédric Villani sur les mathématiques. En fait, nous nous intéresserons aux mathématiciens qui ont travaillé sur la bombe atomique durant la dernière guerre.

Qu’est-ce qui vous a motivé à participer à ce projet ?

Baudoin : C’est parce qu’il est trop rigolo cet homme-là ! Moi qui était tellement nul en maths, je ne pouvais pas dire non à un tel bouquin. C’est un voyage pour moi. C’est exceptionnel !

Ça paraîtra chez qui et à quelle date ?

Baudoin : Je ne sais pas. Je travaille dessus mais nous sommes encore en pleine discussion.

VARENNE - LE VIDE
Acrylique sur toile
118 x 90 cm

Voir en ligne : Galeries Petits Papiers

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Expo Alex Varenne/ Peter Klasen/ Edmond Baudoin.

Du 7 février au 2 mars 2014

GALERIE PETITS PAPIERS SABLON

8A rue Bodenbroeck

Place du Grand Sablon

1000 Bruxelles

Tél. +32 (0) 2 893 90 30

Mobile +32 (0) 478 319 282

Crédits photos : Christian MISSIA DIO

 
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4 Messages :
  • "Je me suis basé sur une phrase du philosophe français Jean Baudrillard qui disait que "la puissance des femmes provient du fait qu’elles détiennent les portes du vide et ne concèdent à l’homme de les ouvrir que selon certaines règles et à leurs risques et périls".
    Cela m’a fait réfléchir. J’ai compris que dans la femme il y a un vide qui obsède l’homme... L’image est un peu grossière, mais c’est vrai : la femme est une matrice, une sorte de vide qui attend quelque chose. Et elle fait phosphorer les méninges de tous les hommes."

    Les femmes ne détiennent rien du tout et sont égales devant les hommes face à la peur de la mort, au mystère de l’autre et à l’absurdité de la vie. Par facilité, ou superstition, certains hommes s’accrochent à ce façonnage mystique et totalement imaginaire de "la femme", qui posséderait quelque secret mystérieux sur les arcanes du monde.

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    • Répondu par Fire le 12 février 2014 à  17:27 :

      Bah, on voit que l’érotisme est comme le porno en cela que ça n’est jamais qu’à sens unique, à destination des hommes. Comme une évidence jamais questionnée. Donc toute la rhétorique qui va avec pour l’anoblir n’a que faire des femmes comme Sujet, seulement comme objet de fantasmes, muse et autre source d’inspiration pour l’homme.

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      • Répondu le 12 février 2014 à  23:54 :

        Bah, on voit que l’érotisme est comme le porno

        La subjectification n’est qu’une facette de l’érotisme- très hétéro-normative d’ailleurs dans votre commentaire.

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  • Bien d’accord avec vous, Monsieur Varenne. Et je dirai comme vous :"Il serait temps qu’Angoulême organise une exposition consacrée aux dessinateurs érotiques car c’est quand même une partie importante de la bande dessinée.". Sacristie !

    Là, j’ajouterai même, à Angoulême ou ailleurs, car Angoulême n’a aucune exclusivité sur les expositions de BD. Le FIBD dure quatre jours, alors que l’érotisme est un sujet qui remonte à l’age des cavernes, immortel et permanent. Je sens dans toute cette organisation bicéphale (FIBD et Cité de la BD) une certaine frilosité sur le sujet, il n’y a qu’à regarder leurs sites respectifs pour y noter l’absence totale de sujets coquins, érotiques ou pornographiques, un bel exemple de pudibonderie sans doute hypocrite, car je suppose que ces dirigeants sont des hommes normalement constitués. Je suppose qu’à leurs yeux bien-pensants et politiquement corrects, l’érotisme est sale et mérite donc d’être ignoré. Cachez ce sein que je ne saurai voir, c’est bien connu. A moins qu’il ne faille parler de sujets graves, comme le cancer du sein, la violence faite aux femmes, et l’esclavage des coréennes. Lié au sexe, mais pas du tout érotique ou glamour.

    Raison de plus pour que d’autres s’en occupent. Les galeries privées (Petits Papiers, Maghen, Neuvième Art et autres) ne sont pas des manchots pour celà, et il y a même des ventes aux enchères spécialisées Erotica, où des lots d’auteurs superbes trouvent preneurs, à des prix de plus élevés hélas...

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