Ana Miralles (Djinn) : « Ce qui m’intéresse, c’est d’être intéressante et sincère. »

7 mai 2018 0 commentaire
  • Les 16 dessins qu’elle a mis en vente chez Christie’s vendredi dernier ont atteint la somme de 270 660 € TTC (estimation : 147 000 €), un record historique pour cette dessinatrice qui s’installe, avec Gibrat et quelques autres parmi les artistes les plus « bankables » du moment. Elle est la seule femme à avoir été honorée en 2009 par le « Gran Premio del Salón » au Festival de la BD de Barcelone, la plus haute distinction pour un auteur de BD espagnol. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de sa visite à Paris.

Entre vos débuts et aujourd’hui avez-vous changé de méthode de travail ?

J’ai utilisé toutes les techniques en fonction de ce que l’on me demandait de faire : bande dessinée ou illustration. La bande dessinée a vraiment contribué à mon évolution technique, surtout grâce à la longueur de la série Djinn que je réalisais avec Jean Dufaux, soit près de 15 ans pratiquement exclusivement !. Cela m’a permis de perfectionner les méthodes qui font que je me trouve sur le terrain que j’occupe aujourd’hui. J’ai beaucoup travaillé les paysages lors des repérages, les motifs des tissus, le port des personnages,… Toutes choses qui ont enrichi ma technique.

Ana Miralles (Djinn) : « Ce qui m'intéresse, c'est d'être intéressante et sincère. »
Ana Miralles en avril 2018.
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Est-ce que vous vous êtes inspiré, dans la partie ottomane de Djinn, des peintres orientalistes ?

J’essaie toujours de faire faire un voyage aux lecteurs. J’ai donc étudié l’époque pour imaginer quelle était la vie quotidienne, et donc les peintres et les dessinateurs dont vous parlez. Il y a plein d’informations que l’on ramasse dans ces circonstances, qui ne servent à rien pour le dessin, mais qui me sécurisent lorsque je dessine.

Jean Dufaux est un scénariste qui donne beaucoup de documents ?

Oui. Il indique les directions graphiques qu’il veut obtenir en me donnant des images en référence. S’il achète un beau-livre par Internet avec des références de décor, une photographie ou un tableau pour écrire ses histoires, il en achète toujours un deuxième exemplaire pour moi ! Cela me permet de comprendre quelle référence visuelle il avait en tête quand il a écrit cette séquence. Si je m’aperçois que mon dessin a besoin de plus d’informations, je cherche de mon côté...

Une magnifique planche de Djinn
© Editions Dargaud

La documentation est très différente selon les albums de Djinn…

Oui, car il y a deux époques déjà : le début du XXe siècle et l’époque contemporaine qui s’entremêlent. L’Afrique que l’on a choisie est « l’Afrique éternelle ». Car selon la partie de l’Afrique subsaharienne dans laquelle on se trouve –que ce soit le Congo ou le Mali- les vêtements, les masques… changent, leurs motifs ou leurs couleurs. L’Afrique de Dufaux est celle du cinéma, d’Hollywood. C’est une perception de l’Afrique très différente de la mienne. Je suis un peu plus critique avec les idées coloniales qu’elle véhicule. J’ai eu du mal avec certains épisodes…

Couverture de Djinn T5
© Editions Dargaud

S’il y a une constante qui parcourt tous vos albums, c’est bien l’élément décoratif.

C’est un fil que l’on peut effectivement suivre d’un album à l’autre. Dans les décors, les tissus, les tatouages aussi… J’ai pour cela une dette à l’égard de l’écrivain Juan Eslava Galán dont nous avions adapté le roman, À la recherche de la Licorne édité par les éditions Glénat en 1997 (Scénario d’Emilio Ruiz). Il me disait : « - Ne dessine que des détails vrais, car cela apporte des informations supplémentaires au récit  ! » Avec lui, j’ai appris le plaisir de travailler avec une documentation rigoureuse. Ce qui m’intéresse, c’est d’être intéressante et sincère.

Une illustration d’Ana Miralles

Votre composition, la densité et l’organisation des différentes parties de l’image, la couleur… sont très maîtrisés chez vous.

C’est très instinctif. C’est très lié au format. Il y a des compositions qui fonctionnent avec des petits dessins et pas avec des grands. J’expérimente l’agrandissement de certains sujets et parfois cela tombe très bien, parfois non. Pour la couleur, j’ai été très influencé par le peintre de Valence Joaquim Sorolla i Bastida. C’est vraiment le peintre de la lumière méditerranéenne. Comme j’ai habité trente ans à Valence, j’ai pris cette lumière-là, très claire, très brillante !

Les créations que j’ai faites pour la vente chez Christie’s, j’ai mis du temps à les faire. Le dessin qui fait la couverture du catalogue, je n’avais pas prévu qu’il soit aussi grand, ni aussi méticuleux. L’esquisse était plus légère, plus dépouillée, mais au final, cela m’a prix un mois pour le faire ! Le voile rouge transparent qui vient dans l’image, était difficile à imaginer avant de le réaliser. J’ai eu des surprises. Au final, je suis contente : alors que je suis habitué dans les bandes dessinées à faire des personnages en mouvement, ici Djinn est statique et le mouvement vient précisément de ce détail qui a été pour moi un véritable défi.

Propos recueillis par Didier Pasamonik.

Dessin ayant servi de couverture au catalogue de la vente Christie’s

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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