Angoulême 2018 : Stéphane Beaujean (directeur artistique du FIBD) – L’interview-bilan

2 février 2018 3 commentaires
  • Le 45e festival a été cette année, du point de vue des observateurs et du nôtre, un des plus réussis après quelques années de scandales et de polémiques. Rien n’est résolu, certes, mais il y a une forme d’apaisement dû en partie à l’intelligence de la programmation. L’artisan en est évidemment Stéphane Beaujean, son directeur artistique. Avec lui, nous revenons sur quelques-uns des moments-clés de cette édition.

Quel est le bilan de ce 45e festival ?

La relance amorcée l’année dernière se confirme : apaisement entre partenaires, fréquentation en hausse, rayonnement média en hausse pour la seconde année consécutive (avec beaucoup plus de sujets sur les chaines nationales télévisées), profession qui annonce en majorité des chiffres d’affaire en hausse. La croissance est de retour, les nouvelles lignes de TGV font gagner depuis le mois de juillet une heure et demi de transport aller-retour depuis la capitale. Nous sommes dans un très bon contexte.

Globalement, les articles de la presse font l’éloge de cette édition et témoignent d’un vent de renouveau. C’est extrêmement positif pour l’événement, l’image de la bande dessinée et pour le territoire. La réforme est en route. Maintenant, le vrai enjeu, c’est que cette dynamique convainque nos partenaires, privés et public, d’entrer à leur tour dans une dynamique de développement, dès cette année. Si nous parvenons à fédérer vers un projet ambitieux et enfin stable financièrement, alors là cette édition aura été un vrai succès.

 Angoulême 2018 : Stéphane Beaujean (directeur artistique du FIBD) – L'interview-bilan
Entre Franck Bondoux, délégué général du FIBD (à gauche) et Francis Groux, l’un des trois fondateurs du FIBD, lors de la cérémonie d’ouverture.

Un focus a été mis spécialement sur le Japon, pourquoi ?

Le FIBD doit travailler, entre autres, à deux missions, parfois contradictoires. La première vise à refléter l’activité éditoriale hexagonale. Pour des raisons de cohérence vis à vis de la profession, mais également de billetterie. Le manga occupe 35 % de nos lecteurs, il fallait donc accroître la présence de cette culture de bande dessinée dans notre programmation.

La seconde mission, c’est de jouer le rôle institutionnel de Hub international de la création que la France est en train de devenir, puisque c’est le seul des trois grands foyers historiques de la bande dessinée a avoir très tôt importé et diffusé toutes les cultures de bande dessinée au monde. Ce métissage et cette bibliodiversité, c’est la caractéristique unique de la France, son visage, face aux États-Unis et au Japon qui sont encore en très grande partie uniquement focalisés sur leur création domestique – et avec des marchés en chute, ce qui n’est pas notre cas, preuve que le métissage est une richesse.

Conjuguer ces deux missions, une industrielle et nationale, l’autre politique et internationale, à travers le prisme de la mission culturelle, qui reste prioritaire et non négociable, n’est pas toujours évident.

Cette année, l’anniversaire des 90 ans de la naissance d’Osamu Tezuka, le jumelage entre Paris et Tokyo, et la célébration des 160 ans de relations diplomatiques entre la France et le Japon, nous offraient un contexte historique et institutionnel idéal pour réaliser un focus sur la première culture de bande dessinée au monde. L’année prochaine, ce sera les États-Unis et la musique. En 2020, le sport, pour faire le lien avec les Jeux Olympiques. En 2021, je n’ai pas encore d’idée précise, mais quelque chose me dit que le cinéma pourrait être le thème de cette année-là. L’idée est surtout de faire grandir l’événement en agrégeant autour de son noyau historique plusieurs satellites qui font sens et captent de nouveaux regards. Nouveau marché des droits, université internationale et numérique, comptent également parmi les projets que nous allons essayer de développer. Bref, le manga est censé être seulement la première pierre d’un projet de FIBD tourné vers le XXIe siècle.

L’exposition Tezuka a été remarquable et remarquée. En quoi cet événement est-il exceptionnel ?

La dernière rétrospective de cette ampleur, selon la fille d’Osamu Tezuka elle-même, date de la mort de son père, il y a presque 30 ans, à Tokyo. Ensuite, les planches ne voyagent quasiment jamais hors du pays - si je ne me trompe pas, elles ont voyagé une fois en Australie, une fois en Allemagne, et une fois en Suisse - et jamais elles ne voyagent en si grand nombre. Nous avons ainsi pu présenter 200 planches originales, dont certaines parmi les plus anciennes encore en possession de Tezuka production, datant de 1948 - les planches produites avant ayant été perdues ou détruites. Nombre de documents n’avait ainsi jamais été montrés jusqu’ici. Nous avons bénéficié d’un degré de liberté et d’accès aux documents inédit pour des Occidentaux. Ainsi, nous avons focalisé sur le langage de Tezuka, et moins sur ses personnages cultes, ce qui n’a pas manqué d’interroger très souvent nos interlocuteurs japonais, qui ne comprenaient pas toujours nos choix. Mais ils nous faisaient confiance et aujourd’hui, ils sont eux-aussi convaincus par notre approche, au point de vouloir faire tourner l’exposition en Asie. À titre personnel, je me souviendrai de cette expérience toute ma vie.

Au coeur de l’exposiition Tezuka
Le catalogue Tezuka

Nous avons enfin reçu l’autorisation de publier, pour la première fois (et la dernière fois selon Tezuka Productions), des scans des planches dans leur intégralité. Toutes les monographies éditées jusqu’ici présentaient des planches recadrées et légèrement retouchées, conformément aux volontés de l’artiste. Ce catalogue, comme nous l’a précisé Tezuka Productions, ne pourra pas se refaire. Ce livre est donc aussi un petit événement pour les amateurs. Le fait de pouvoir travailler sur cette œuvre avec un regard totalement occidental a ainsi permis de proposer une approche relativement différente. Et c’est toujours bon de renouveler les dialectiques de temps à autre. Ca remotive le public. D’ailleurs, ce catalogue pourrait lui aussi connaitre des éditions en Chine et au Japon, ce qui était totalement impensable il y a encore quelques semaines.

Quelles sont les expos qui ont le mieux marché ?

Comme toujours, le pavillon jeunesse est celui qui est le plus populaire, notamment car sa capacité d’accueil est plus grande. Globalement, les expositions ont su convaincre avec une impressionnante hausse de la fréquentation. Plus de 30% de visiteurs dans l’espace Franquin, où étaient présentées les expositions autour de Gilles Rochier et Naoki Urasawa, + 17% de visiteurs dans l’espace jeunesse, où était présentée l’exposition Fairy Tail. Le Musée des Beaux-Arts comptait presque 40% de visiteurs supplémentaires avec la rétrospective « Osamu Tezuka, Manga no Kamisama » et l’exposition « Venise, sur les pas de Casanova  ». Je n’ai pas encore les autres chiffres. Mais les festivaliers semblent venir de plus en plus pour la médiation culturelle.

Le prodige coréen Kim Jung-Gi dans l’exposition "Venise, sur les pas de Casanova - De la peinture du XVIIIe siècle à la bande dessinée au Musée d’Angoulême jusqu’au 11 mars 2018.

On a eu l’impression que les expositions étaient scientifiquement mieux assises cette année. Des catalogues ont été publiés. La politique a changé ?

Changé, je ne crois pas. C’est la politique que je mets normalement en place quand je travaille sur une exposition. Je pense – j’espère en tout cas - que cette approche pouvait d’ailleurs s’observer sur des réalisations plus anciennes telles que L’Art de Morris, Fabien Nury, ou Mafalda, auxquelles je participais alors que je n’étais pas en charge de la programmation. Le secret, c’est de ne pas confier l’écriture à un seul commissaire, mais de constituer des équipes de plusieurs critiques spécialisés qui travaillent en synergie. C’est une lapalissade que de le dire, mais le travail est réellement plus intelligent lorsqu’il est fait à plusieurs. Aujourd’hui, cette approche mutualiste s’est simplement généralisée car j’ai la responsabilité de toutes les expositions.

Pour les catalogues, c’est également un projet que je souhaitais mettre en œuvre depuis longtemps. Ces livres sont des petites traces du travail accompli par le Festival et elles me semblent primordiales pour participer à construire une Histoire de l’évènement. De plus, ces livres sont des relais de croissance qui permettent d’asseoir des financements plus importants pour la création des expositions, car nous intégrons leur produit dans les budgets prévisionnels.

L’impressionante exposition Fairy Tail

À titre personnel, construire la première collection de monographies qui n’ait aucune notion de culture, d’époque, ou de genre, et qui embrasse la bande dessinée dans sa diversité, est une forme d’extension de ce que je faisais dans Kaboom. C’est à dire aménager un territoire de médiation qui peut motiver les lecteurs à voyager entre les genres et étendre leur horizon de lecture. Ca reflète en plus l’approche internationale du Festival, et le visage international unique du marché et du lectorat français.

L’obligation du Centre National du Livre de rémunérer les auteurs intervenants a-t-elle eu un impact sur le nombre des rencontres ?

Oui, mais infime. L’obligation de rémunérer les auteurs ne pouvait pas s’accompagner d’une hausse de la subvention. C’était prévu, donc il n’y avait pas de piège, mais il fallait repenser nos ventilations et faire des arbitrages afin de mettre en place ce dispositif indispensable pour réagir aux changements économiques des industries culturelles. Les auteurs vivent de plus en plus de leur présence dans les festivals. Les rémunérer pour des activités de médiation culturelle est devenu essentiel.

La Subvention du CNL était auparavant dédiée aux invitations d’auteurs étrangers, donc beaucoup aux avions, hôtels, trains, location de cabine de traduction simultanée, traducteur. Nous avons réussi à compenser en partie par la création de partenariats avec des avionneurs, comme ANA, ou en arrêtant la location de traduction simultanée. Aujourd’hui, surtout, nous ne pouvons pas programmer plus de rencontres car toutes les salles disponibles sont pleines. C’est surtout le manque d’infrastructure qui nous fait plafonner.

La nomination de Corben a suscité des interrogations. Les Américains nous disent : « Ok, it’s a Legend, but WHY so late ? » (OK, c’est une légende, mais pourquoi so tard ?)

Mieux vaut tard que jamais. Richard Corben est dans le Top 5 des noms les plus plébiscités par les auteurs depuis que le vote du Grand Prix leur a été confié. Ce n’est donc pas une surprise. Et à titre personnel, c’est une joie, car il compte parmi les auteurs les plus importants de mon panthéon personnel. Maintenant, l’élection l’année prochaine d’une femme serait bienvenue pour commencer enfin à tordre le cou à l’hégémonie masculine historique. J’aimerais bien que les auteurs se fédèrent autour du projet d’élire une femme en tant que Grand Prix l’année prochaine. Je suis même près à biaiser un poil la règle en confiant exceptionnellement le nom de l’artiste qui remporte chaque année le plus du suffrage, juste derrière Corben : Rumiko Takahashi.

Jérémie Moreau, Fauve d’or à Angoulême 2018.

Êtes-vous content du palmarès ?

Totalement. Le palmarès du Festival d’Angoulême doit surprendre et varier d’une année à l’autre. De la même manière que le Grand Prix remporté par Richard Corben, en contrepoint de celui de Cosey, est parfait, le Fauve d’Or remporté par La Saga de Grimr de Jérémie Moreau, est le parfait négatif de celui remporté l’année précédente par Paysage après la bataille d’Éric Lambé & Philippe de Pierpont.

Parce qu’il n’y a pas encore d’alternative au Festival d’Angoulême, ce dernier doit embrasser l’intégralité du spectre de la profession et essayer d’activer tous les leviers. Dans le cinéma, il y a Cannes et les Césars, dans le Théâtre Avignon et les Molières. Ces secteurs peuvent s’appuyer sur leurs deux jambes, l’une plus industrielle, l’autre plus artistique, pour avancer. Dans la bande dessinée, nous n’avons qu’Angoulême. Il faut donc que ce Festival puisse tantôt couronner des œuvres jusqu’au-boutistes ou avant-gardistes qui permettent au médium de démontrer son infinie plasticité, tantôt des œuvres capables de rassembler en grand nombre pour asseoir sa dynamique économique.

La Saga de Grimr, c’est l’aventure et l’exigence, la singularité mais aussi la puissance tellurique. De plus, Jérémie Moreau est un ancien jeune talent du Festival – comme Marion Fayolle, les éditeurs de Misma, et les autrices de Bien Monsieur, Elsa Abderhamani et Juliette Mancini. Leurs victoires décidées par un Jury indépendant viennent donc également couronner le travail réalisé par le Festival d’Angoulême comme défricheur de talents depuis de nombreuses années. Tout ça forme une belle boucle à mes yeux.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Devant Stéphane Beaujean, Juliette Mancini (à gauche) & Elsa Abderhamani (à droite) reçoivent à Angoulême le Prix de la bande dessinée alternative au soir du 27 janvier 2018.
Sur le stand des éditions Misma, on célèbre le Prix de la série décerné à "Happy Fucking Birthday - Megg, Mogg & Owl" de Simon Hanselmann

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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3 Messages :
  • « Je suis même près à biaiser un poil la règle en confiant exceptionnellement le nom de l’artiste qui remporte chaque année le plus du suffrage, juste derrière Corben : Rumiko Takahashi. »

    Pourquoi n’était-elle pas proposé aux votes alors si elle arrive deuxième derrière Corben ? Je dois bien avouer que je n’ai jamais entendu parler de cette auteuse (et j’ai regardé, ni de ces oeuvres) ça doit être lié à la génération club Dorothée d’après ce que j’ai compris.

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    • Répondu le 3 février à  11:35 :

      Bonjour,

      Sans vouloir répondre à la place de M. Beaujean, je pense qu’il faut comprendre que Corben arrivait en 3e position et Rumiko Takahashi en 4e. Et si vous souhaitez découvrir l’autrice, c’est le moment, avec notamment la nouvelle édition de Ranma 1/2 chez Glénat, pour moi l’un des événements manga de l’année passée. Effectivement, la perspective serait belle de la voir au moins nominée parmi les finalistes.

      Sur le fond, concernant le système publications des votes, je continue à trouver dommage qu’on n’ait pas davantage de détail. Les arguments moraux que j’ai pu lire (secret de l’expression des auteurs qui votent, ne pas exhiber de classement...) ne me convainquent pas vraiment. Je trouverais ça vraiment intéressant et utile de savoir au moins grossièrement dans quelle direction penche la profession (effets de génération, de "tradition", de genre, de "style" (indé ou populaire)...). De savoir :
      - combien d’auteurs différents ont été proposés lors du premier tour
      - quels furent les 20 ou 30 premiers (pas forcément dans l’ordre si on veut éviter l’aspect "classement")
      - quel écart de voix on a entre le premier recalé et le 20 ou 30e mentionné
      - quel est en gros le seuil pour être finaliste

      Bref, je trouve ça dommage de ne pas pouvoir profiter de ce qu’offre aussi ce vote, c’est-à-dire une autre radioscopie de la profession, orientée du côté des goûts, des lectures, des affinités et sans doute aussi des influences. Face à ce bénéfice, à mon sens, je trouve les arguments contre un peu faibles, guère difficiles à lever.

      En tout cas merci pour ce retour sur l’édition et bravo pour le travail accompli !

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      • Répondu par Laurent Colonnier le 3 février à  21:44 :

        « arguments moraux que j’ai pu lire (secret de l’expression des auteurs qui votent »

        En tant que votant je trouve cette raison ridicule.

        Totalement d’accord avec ces propositions, pourquoi jeter un voile noir sur les résultats, surtout si, en totale incohérence, le jeteur de voile nous sort Rumiko de son chapeau pour influencer le prochain vote... Bonjour la déontologie.

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