Arnaud Bureau : " Il est fascinant pour notre génération de se plonger dans une époque où il n’y avait ni chômage, ni SIDA..."

7 avril 2008 0 commentaire
  • Alors que paraît le 25 avril prochain leur ouvrage "Mai 68 histoire d'un printemps", Arnaud Bureau et Alexandre Franc nous donnent leur vision des fameux événements à travers une BD à la démarche originale.

Vous appartenez à une génération qui n’a pas connu ces événements, d’où vient cet intérêt pour Mai 68 ?

Arnaud Bureau : " Il est fascinant pour notre génération de se plonger dans une époque où il n'y avait ni chômage, ni SIDA..."
Editions Berg International

Arnaud Bureau : Ça remonte à quelques années déjà, puisque j’avais fait une maîtrise d’histoire sur le sujet. Pour notre génération, se plonger dans une époque où il n’y avait ni chômage, ni problème de logement, ni SIDA, a quelque chose de rafraîchissant… et de fascinant, puisqu’en 1968, les idéologies étaient encore très puissantes : on croyait toujours possible de changer le monde. Aujourd’hui, par contraste, on baigne dans une atmosphère pragmatique et désenchantée assez déprimante.

Alexandre Franc : La « révolution » a un pouvoir d’évocation toujours très fort (au delà des Livres noirs en tous genres), notamment pour sa composante utopiste et son affinité avec les arts graphiques (l’art au service de la cause).

Votre album inaugure une nouvelle collection (IceBerg) lancée par Didier Pasamonik et les éditions Berg International, comment est né ce projet ?

Arnaud Bureau : Didier serait sans doute mieux placé pour parler de la collection. En tout cas, alors qu’il en prenait la direction, le 40ème anniversaire approchant, il m’a proposé de raconter Mai 68 en BD, ce qui m’a emballé. Didier connaissait Alexandre, dont j’avais beaucoup aimé l’album Les Isolés, et dont le style élégant et sobre convenait bien à un récit historique dans lequel de nombreux points de vue se croisent. Nous avons eu la chance qu’il soit disponible et intéressé par le projet.

Alexandre Franc : Il se trouve que j’ai un peu changé de technique pour ce livre (dessin à l’ordinateur et plus synthétique que dans Les Isolés), mais Arnaud ne m’en a pas voulu…

Alexandre Franc et Arnaud Bureau.
Photo © Didier Pasamonik

Vous semblez très attentifs au respect de la vérité historique, comment avez-vous travaillé, tous les deux ?

Arnaud Bureau : Nous avons longuement discuté, au départ, sur les choix narratifs : le fait de raconter les événements de manière chronologique, en faisant parler des témoins fictifs qui évoquent leurs souvenirs ; de constituer un « panel », de la militante gauchiste à l’étudiant plus sceptique, de l’ouvrier de Sud-Aviation au membre du cabinet de Pompidou… Avec également un jeune historien qui apporte un regard plus « global ». Du fait de ma formation, j’avais déjà une bibliographie très fournie, que j’ai relue en essayant de garder les épisodes les plus marquants et, surtout, ce qui montrait la montée de la tension – l’aspect dramatique, très scénaristique de ce mois de mai. Avec Alexandre, nous avons ensuite beaucoup échangé au fur et à mesure de l’élaboration des planches. Ça a été une très belle collaboration !

Alexandre Franc : Nous avons dû échanger un bon millier de mails, ce qui nous a effectivement permis de faire cette BD à deux, plutôt que le dessinateur illustre docilement le scénario de son compère (ce que j’aurais du mal à faire).

"Mai 68, Histoire d’un printemps" d’Arnaud Bureau et Alexandre Franc
(c) éditions Berg International

Ne craignez-vous pas qu’on vous reproche de privilégier l’aspect documentaire au détriment du romanesque ?

Alexandre Franc : Nous avons fait un documentaire sur fond de romanesque : nos narrateurs fictifs racontent leur histoire, ce sont eux qui structurent le déroulement des chapitres.

Arnaud Bureau : L’idée même de l’album est de raconter Mai 68. Donc oui, l’approche est largement documentaire, mais ce qui s’est passé à l’époque est tellement fou, les séquences drôles, dramatiques, échevelées foisonnent à tel point qu’on espère bien ne pas ennuyer nos lecteurs.

Votre album s’inspire beaucoup de l’esthétique de l’époque (couleurs en plat, utilisation du graphisme des affiches...), c’est une façon de mieux « coller » au sujet ?

Alexandre Franc : Oui, car comment mieux suggérer l’esprit d’une époque qu’en citant son esthétique ? Plutôt que de faire une fresque pompière et « réaliste » comme la BD (pas seulement historique) les aime tant, nous avons pris le parti de la simplicité : un dessin tendant à la simplification pour pouvoir cohabiter avec un texte abondant, et une bichromie bleu/rouge qui nous permette d’utiliser les affiches de l’époque.

Comment qualifieriez-vous « l’après 68 » dans le monde de la bande dessinée ?

Arnaud Bureau : Je ne sais pas si Mai 68 a eu en soi une influence sur la BD, mais il est vrai que la société française changeait, a changé plus encore après Mai, et que la bande dessinée a suivi le mouvement. Il y a peut-être un événement qui a tout de même pesé sur l’histoire de la bande dessinée, c’est le procès (au sens propre du terme) que certains auteurs de Pilote ont fait en Mai 68 à leurs directeurs, Goscinny et Charlier, en les accusant de paternalisme ! Goscinny ne s’en est jamais totalement remis, lui qui avait donné leur chance à ces chenapans…

Alexandre Franc : Dans les années 70, il y a eu l’avènement de la BD « adulte », avec Hara-Kiri, L’Écho des Savanes et Métal Hurlant, faite justement par ces chenapans en révolte contre l’autorité paternelle. Avec le recul, on peut dire que c’était plutôt de la BD « adolescente » (du sexe, de la révolte, de la drogue, de la SF !). Aujourd’hui, avec des auteurs comme Clowes, Ware, Satrapi, on entre dans l’âge adulte.

"Mai 68, Histoire d’un printemps" d’Arnaud Bureau et Alexandre Franc
(c) Editions Berg International

Rigueur, références historiques et bibliographiques, explicitations des sigles… vous croyez aux vertus pédagogiques de la bande dessinée en général ?

Arnaud Bureau : Je crois que la bande dessinée est un moyen d’expression comme un autre, qui permet de faire beaucoup de choses, y compris de la pédagogie – même si nous avons avant tout essayé de raconter une histoire captivante.

Alexandre Franc : Il me semble que la BD est même un moyen extraordinaire pour raconter un sujet aussi dense. Elle permet d’avoir recours à tous les modes d’énonciation et tous les registres possibles ; de mélanger fiction, documentaire, citations, analyses, humour… et de densifier le contenu à loisir, car le lecteur peut aller à son ryhtme, revenir en arrière…

Après cet album, quels sont vos autres projets ?

Arnaud Bureau : J’ai quelques idées, on verra bien ce que me réserve l’avenir. Mais c’est vrai que cette aventure m’a donné envie d’en vivre d’autres !

Alexandre Franc : Quant à moi, sauf proposition alléchante comme celle-ci, je vais avoir besoin de quelques mois pour passer à la suite.

Propos recueillis par Patrice Gentilhomme

(par Patrice Gentilhomme)

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