Avec « Dust », Moebius s’empare de Blueberry

16 mars 2005 0 commentaire
  • Avec son nouvel album, « Dust », le dernier né de la saga de Blueberry qui conclut un cycle de 5 albums (réalisés en 10 ans) et qui arrive en librairie le 24 mars prochain, il est incontestable que notre cow-boy prend une nouvelle forme. Le trait est le même, toujours aussi brillant, mais l'esprit de la série a changé. Giraud a fait son deuil de Charlier et a invité Moebius à le remplacer au scénario.

Lors de la conférence de presse donnée par Jean Giraud, alias Moebius, à la Monnaie de Paris (où se tient pour quelques jours encore l’exposition Miyazaki/Moebius), Claude de Saint-Vincent, le PDG de Dargaud soulignait que peu de gens se souviennent du Prix Goncourt 1963 (Armand Lanoux pour Quand la Mer se retire) mais que tout le monde se souvenait de Blueberry, né cette année-là, dans Pilote, de l’imagination de Jean-Michel Charlier et de Jean Giraud. D’un genre traditionnel, le western, nos compères ont fait une série de légende à nulle autre pareille, une chevauchée qui consacre le triomphe du dessin au service d’un souffle épique qui fige à jamais un canon de la bande dessinée classique. Blueberry est une révolution dans la BD car le héros vieillit et renvoie une humanité qui n’a plus rien d’abstrait. Contrairement à ces personnages au costume immuable, comme Tintin, Spirou ou Bécassine, « des logos ambulants » nous dit Giraud, Blueberry se retrouve sale et mal rasé quand, pendant trois jours, il n’a pas pu prendre une douche.

Succéder à Charlier

Avec « Dust », Moebius s'empare de Blueberry
"Dust", le nouveau Blueberry

C’est toute la difficulté, et le paradoxe, que doit affronter Giraud : comment renouveler une série qui était déjà par essence révolutionnaire ? Pour ce faire, il a engagé Moebius comme scénariste. « On me l’a assez reproché, dit-il. Mais je n’y peux rien, Moebius est devenu mon mode de pensée. » « Le scénario de Charlier, poursuit-il, était davantage en ligne droite, correspondait à des canons de l’aventure bien précis. Ce scénario-ci ménage des silences, des zones de non-action. Je pensais maîtriser le processus, mais c’est devenu une prolifération. » Et d’expliquer la difficulté de devoir succéder à un scénariste qui l’a laissé tomber en plein milieu d’un album (Jean-Michel Charlier est malheureusement décédé en 1989). « Il en résulte forcément une prise de position par rapport à mon scénariste précédent » et donc une rupture, dans le respect du travail de Charlier, son écriture caractéristique, sa personnalité et son destin.

Le résultat est un album « king-size » avec 15 planches supplémentaires au format classique, terminaison d’un cycle dans lequel Blueberry se fait proprement abattre après avoir fait fortune, devient dépressif et finit complètement ruiné, puis remonte la pente pour une femme, pour l’amour. Il ne faut pas être grand chaman pour voir que Blueberry se trouve là à un tournant de sa carrière. Cette série a toujours été importante pour Jean Giraud. Sans Blueberry, dit-il, il n’y aurait pas Moebius. « Blueberry est en quelque sorte le « sponsor » de Moebius, depuis des années » plaisante-t-il devant un Claude de Saint-Vincent qui réalise soudain que, bon sang, depuis tout ce temps, il finançait les Humanos sans le savoir. Jean Giraud-Moebius ajoute : « La réputation de Moebius est sans commune mesure avec ses ventes. Blueberry est bien plus notoire. Il fait partie de la vie des gens. Mais aux États-unis, pour des raisons de marketing, les éditeurs ont préféré laisser Moebius sur les albums de Blueberry.  »

Jean Giraud et Claude de Saint-Vincent
L’auteur et son éditeur. Photo : D. Pasamonik

Une œuvre d’auteur... néanmoins commerciale

Il reste que Jean Giraud-Moebius réalise cette synthèse relativement rare, celle de concilier une œuvre d’auteur avec une œuvre commerciale. On le sent concerné par le développement de la BD actuelle. Il apprécie Marjane Satrapi qui fait œuvre, dit-il, d’ « historien contemporain » mais il ajoute, un peu vachard, « Faire des constats, c’est bien, mais c’est peu intéressant ». Zep le fascine car il positive l’image de l’enfant avec le personnage de Titeuf. Sur la question de la création, dit-il, « il n’y a pas de domaine qui soit exclu de la lutte. Classicisme ne veut pas dire momification. »

Dans les projets, il s’interroge sur la pérennité de ses créations après sa mort, pense aux positions tranchées d’Hergé et d’Uderzo quant à la survie de leurs séries. « Je me pose la question, dit-il, mais mollement car je ne suis pas à l’article de la mort, tout de même ! » Dans l’immédiat, il parle d’un dessin animé avec Arzach, un projet de BD avec des auteurs américains et il envisage d’envoyer Blueberry à Cuba. Constatant qu’il a quand même fait 5 Blueberry en 10 ans, plus d’autres albums sous la signature de Moebius, des performances et participé à plusieurs films, il se dit qu’il n’a pas chômé, mais que, l’âge venant, c’est plus dur : « Faire un album est de plus en plus une performance physique et psychique. La vie réelle, déplore-t-il, est chiante. Dommage qu’on ne puisse pas la vivre comme dans les bandes dessinées !  »

"Dust", le nouvel album de Blueberry
(c) Dargaud

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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