Bande dessinée et histoire de l’immigration à Paris

17 octobre 2013 0 commentaire
  • L'immigrant est la grande figure d'une exposition magistrale de plus de 400 documents et de 117 artistes au Musée de l'histoire de l'immigration à Paris. Un sujet tentaculaire pour une expo qui ne l'est pas moins.
Bande dessinée et histoire de l'immigration à Paris
Yvan Alagbé, auteur de "Nègres Jaunes" et cofondateur des éditions Frémok
Photo : ©Arnaud Robin

Pascal Ory a raison de souligner le rôle du lexique dans la légitimation culturelle. Dans nos contrées, la mixité culturelle du 9e art est soulignée par ses origines : ne parle-t-on pas, depuis le milieu des années 1960, de bande dessinée franco-belge ?

Aussi, cette exposition qui met la lumière sur la production des migrants, mais aussi sur leur représentation a-t-elle toute sa place dans une institution -le tout-récent Musée de l’histoire de l’immigration- en voie de légitimation au même titre que le 9e art qu’il accueille aujourd’hui. Souligner, comme le fait son président, les origines étrangères des créateurs d’Astérix, aurait été périlleux voici cinquante ans, alors que la fameuse Loi de 1949 imposait aux revues pour la jeunesse son quota de "dessins français".

Et pourtant Dieu sait ce que la bande dessinée doit au brassage des cultures nationales, depuis ses origines : lorsque Cham transpose en France les dessins du Suisse Töpffer, lorsque Wilhelm Busch inspire les Katzenjammer Kids (nos Pim, Pam, Poum...), la première grande bande dessinée étasunienne, lorsque le peintre Georges Bigot, qui vécut au Japon 18 ans pour venir y étudier les Ukiyo-e, donne une impulsion décisive au manga japonais...

Les commissaires de l’exposition : Vincent Marie, Vincent Bernière, Gilles Olivier et Hélène Bouillon.

Dieu sait aussi, si dans la diffusion du dessin, ils n’ont pas joué leur rôle : de Samuel Schwarz, éditeur de Victor Hugo, immigrant hongrois fondateur de L’Assiette au beurre en 1901, où il publia les apatrides Juan Gris ou Frantisek Kupka, éditeur modèle de Paul Winkler, autre hongrois émigré en France qui créa en 1928 l’agence Opera Mundi avant de lancer en 1934 Le Journal de Mickey en France, de l’Italien Cino Del Duca, éditeur de Nous Deux mais aussi, en 1935 de l’hebdomadaire Hurrah, jusqu’à Mourad Boudjellal, le créateur des éditions Soleil, qui sut si bien accompagner une forme de bande dessinée populaire en France et réhabiliter Rahan de Chéret & Lécureux, histoire d’un migrant des âges farouches...

Depuis les amphores grecques, le dessin est un facteur de distanciation, voire de subversion démocratique [1], il est aussi un outil d’apprentissage. Le comic strip est la littérature première des immigrants du nouveau monde car il a la vertu d’offrir, dans un langage simple, un texte mis en situation, dans ce qu’il a de plus difficile pour un candidat à l’intégration : l’humour.

Dino Attanasio, 89 ans, le dessinateur de "Signor Spaghetti" (Sc. Goscinny) et Jean-Philippe Stassen ("Le Bar du vieux Français", "Deogratias"...)
photo : D. Pasamonik

Mais de la même manière que, dans la grande presse américaine, les strips les plus prestigieux étaient réservés aux WASP, obligeant les derniers immigrants des années 1930 à créer leur support innovant (le comic-book) pour exister, et finalement dominer l’industrie nationale de la bande dessinée, la reconnaissance du créateur migrant a toujours été un combat.

Ces "histoires dessinées entre ici et ailleurs", on les retrouve sur les cimaises du Musée de l’histoire de l’immigration à Paris. On y croise George McManus et son Bringing Up Father, Will Eisner et ses Tenements du Bronx, le Signor Spaghetti de René Goscinny & Dino Attanasio, Hugo Pratt et son Corto Maltese, Munoz & Sampayo et leur Alack Sinner, des BD d’ Enki Bilal, les Slimani de Farid Boudjellal, les années Spoutnik d’Hervé Baru, l’inévitable Persepolis de Marjane Satrapi, la Polenta de Vincent Vanoli, les Mohamed de Jérôme Ruillier, Malamine de Christophe Ngalle Edimo et Simon-Pierre Mbumbo, Terre d’accueil d’Alessandro Tota, A nous deux, Paris de Zeina Abirached, L’Art de voler d’Antonio Altaribba et Kim, la délicieuse Vie de Pahé, la fabuleuse saga ivoirienne de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, le Portugal de Pedrosa, les Noir et blanc en couleurs d’Edoardo di Muro, l’Okinawa d’Aurélia Aurita, L’Algé’rien de France de Gyps, les remarquables pages de Quitter Saïgon de Clément Baloup, Le Bar du vieux Français de Jean-Philippe Stassen et Denis Lapière, l’élégant Nègres jaunes d’Yvan Alagbé, l’incisif Halim Mahmoudi d’Un Monde libre...

Mais aussi les dessins d’humour autobiographiques de Kiyama qui raconte son parcours d’immigrant japonais aux États-Unis aux début du 20e siècle [2], les belles planches antiracistes du Cauchemar blanc de Moebius, ou encore Là où vont nos pères de Shaun Tan...

Un belle brochette de talents : Aurelia Aurita ("Je ne verrai pas Okinawa"), Farid Boudjellal ("Les Slimani"), Edmond Baudoin ("L’Etranger" d’après Camus) et Marguerite Abouet (scénariste d’"Aya de Youpougon")
Photo : D. Pasamonik

L’exposition a fait l’objet d’un catalogue édité par Futuropolis en coédition avec le Musée. Un éditeur qui avait déjà publié Paroles d’immigrés avec le Festival de Blois.

L’immigration de 1913 à nos jours
Photo : D. Pasamonik
Halim Mahmoudi parle d’Un Monde libre :

(par pasamonik)

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[1Alexander G. Mitchell, Greek Vase-Painting and the Origins of Visual Humour, Cambridge University Press, 2012.

[2The Four Immigrants Manga. A Japanese Experience in San Francisco, 1904-1924.

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