"Base / Zone" : sur les chemins tortueux de DoubleBob et du Frmk

13 octobre 2016 11 commentaires
  • DoubleBob publie aux éditions Frémok un ouvrage intriguant, voire déstabilisant. Osant une grande prise de risque tant graphique que narrative, l’auteur et son éditeur publient un livre qui en laissera beaucoup dubitatifs… Mais qui atteint son but : soulever de multiples interrogations, sans offrir de réponses préconçues.

DoubleBob est un auteur rare. Il a pourtant déjà publié quatre ouvrages au Frémok. L’éditeur franco-belge transcende les frontières entre art contemporain, installation, graphisme pur et bande dessinée – il en y a donc pour qui le débat portant sur la BD comme art est de l’histoire ancienne. C’est pourquoi le Frémok a ouvert ses portes à DoubleBob en 2008. Celui-ci, adepte de la sérigraphie et des supports hors-normes, est un véritable dessinateur-expérimentateur.

Avec Base / Zone, il poursuit son travail de recherche. S’il n’est pas aisé, de prime abord, de le suivre sur ce terrain, l’effort de départ est finalement récompensé. Son livre pousse en effet le lecteur à s’interroger et ouvre un immense champ des possibles.

"Base / Zone" : sur les chemins tortueux de DoubleBob et du Frmk
Couverture dépliée © DoubleBob - Frémok 2016

Cet ouvrage de petit format et de presque trois-cents pages est le résultat d’une expérience graphique : c’est ce qui apparaît en premier lieu au lecteur. DoubleBob a ainsi tracé ses dessins au crayon sur du papier carbone. L’outil est rudimentaire mais maîtrisé – l’auteur l’ayant déjà employé auparavant.

Le trait revêt une grande fragilité, s’interrompant, se brisant, associant hachures minuscules et lignes droites, courbures tremblotantes et formes géométriques. L’utilisation du papier carbone provoquant de nombreuses taches d’encre, pour la plupart légères et estompées, l’éditeur a eu soin de les reproduire. Ce qui pourrait passer pour une maladresse se révèle un apport important à l’ouvrage : il en constitue la toile de fond bleutée et renforce l’impression de mystère qui entoure le contenu du livre.

Cette impression domine en effet la lecture de l’ouvrage. Que raconte-t-il ? Question piège, qui ne doit pas en l’occurrence être posée en ces termes. Il s’agit ici de se débarrasser de tous les réflexes traditionnels concernant la narration. Chacun pourra construire un récit, même si ce n’est pas indispensable pour apprécier Base / Zone. Nous pouvons échafauder des hypothèses, nous dire que nous n’avons pas sous les yeux une histoire mais le guide d’un monde décalé et hors du temps. Cependant le livre vaut surtout par les impressions et les interrogations qu’il suscite.

© DoubleBob - Frémok 2016
© DoubleBob - Frémok 2016

Construit autour d’allers et retours entre une "base" et une "zone" à la géographie aussi floue que l’ambiance y est délétère, l’ouvrage est divisé en livres et en épisodes. Nous y sentons diverses influences – jeux de rôles et jeux vidéo, guides de survie et modes d’emploi. Nous pouvons y voir un symbolisme, à condition de le décrypter. Les personnages sont toujours étranges, souvent inquiétants, jamais identifiés. Les chats sont nombreux mais rarement charmants. La mort est très présente, parfois effrayante, parfois inoffensive. Surtout, le questionnement est permanent : sur la réalité et ses apparences, sur le vrai et le faux, le permanent et l’éphémère, le jeu et le sérieux, le chaos et le néant.

Alors, certes, Base / Zone n’est sûrement pas un livre à conseiller aux inconditionnels de la "ligne claire", aux intégristes de la mise en page léchée, aux partisans du classicisme. Et pourtant… Bousculant la narration, expérimentant de nouvelles formes graphiques, le travail de DoubleBob mérite qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour nous sortir de notre zone – justement – de confort en interrogeant les bases – encore ! – de la bande dessinée.

Documents
© DoubleBob - Frémok 2016 © DoubleBob - Frémok 2016 © DoubleBob - Frémok 2016 © DoubleBob - Frémok 2016 © DoubleBob - Frémok 2016 © DoubleBob - Frémok 2016

(par Frédéric HOJLO)

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11 Messages :
  • Les intégristes de la mise en page léchée sont-ils pires que les intégristes de la page mal léchée ?

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 13 octobre 2016 à  22:35 :

      Les intégristes se valent tous... quelle que soit la mise en page.

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  • Les intégristes de la belle mise en page sont souvent bien plus ouvert d’esprit que les partisans de "l’underground" à tout prix qui vomissent sur les œuvres plus classiques.

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 13 octobre 2016 à  22:37 :

      Bien d’accord. J’apprécie pour ma part les mises en page soignées. J’en reparlerai bientôt, je pense, à propos du nouveau livre de Daniel Clowes.

      Cordialement,

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      • Répondu le 14 octobre 2016 à  09:40 :

        La bande dessinée est un art de la mise en page. Généralement (mais pas toujours), d’un ouvrage, les critiques se contentent de parler de l’histoire, puis de son traitement graphique. Comme si le dessin n’était là que pour illustrer un propos. Mais ils oublient de parler de ce qui articule les deux : la composition. Ce souffle pas si invisible entre le squelette et les organes. Comment tous les éléments s’imbriquent pour faire sens. Ce qui fait qu’une bande dessinée est une bande dessinée et pas une fresque murale ou un film ou un truc turbomédia pour le net. La clé de voûte en bande dessinée, c’est la compo ! La première chose qui saute à la figure devant une planche de bande dessinée, c’est la mise en page. Ensuite, on décode les éléments. Et de la compo de la page, il faut analyser la compo de l’ensemble. Comment tout cela progresse, en crescendo, systématiquement, avec des ruptures…

        Pour ma part, je ne trouve pas que les mises en page de DoubleBob ne soient pas soignées. Au contraire, elles sont très équilibrées. Aucun signe, aucun blanc n’est placé au hasard. Bien plus cohérent que pas mal de trucs qu’on jugerait à première vue "bien léché",mais en surface seulement.
        La mise en page, ce n’est pas non plus qu’une question d’équilibre visuel pour faire joli. Ce n’est pas esthétisant mais esthétique : faire sens.

        Des auteurs qui soignent leur mise en page, il y en a chez Casterman comme chez Cornélius ou ailleurs. Ce n’est pas une question de camp mais d’auteur. Un auteur qui ne travaille pas sa compo ne va pas jusqu’au bout de sa réflexion. Et lorsqu’on ne pense pas assez loin, par facilité et au mieux, on reste approximatif, au pire, on se contente d’appliquer des recettes.

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 15 octobre 2016 à  15:37 :

          J’aurais dû préciser mon propos, car la composition (plutôt que la mise en page : je vous rejoins dans l’utilisation de cette expression) de DoubleBob semble réfléchie, certainement pas due à une négligence et encore moins à la paresse.

          "Ce n’est pas une question de camp, mais d’auteur." Voilà une réflexion de bon sens !

          Merci donc pour votre commentaire constructif (ils ne le sont pas tous...).

          Cordialement,

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    • Répondu par Dude le 14 octobre 2016 à  02:19 :

      Vous êtes mignon, mais en lisant les commentaires sur ce site depuis des années, il est impossible d’ignorer que l’écrasante majorité des commentaires haineux sont dirigés à l’encontre des BD indés/underground/intello-bobo-parisienne (choisissez votre appellation préférée). Les articles traitant de bande dessinée classique/de genre/à papa (choisissez votre appellation préférée), générant rarement autant de fiel.

      Les gens qui préfèrent lire du Frémok, ou des Requins Marteaux, en général ils s’en foutent si vous préférez lire chez Glénat ou Soleil (le 3/4 du temps ils en lisent aussi), et ils vont pas baver sous tous les articles qui parlent de BD classique, contrairement à ce qui se passe chaque fois qu’on parle d’un bouquin de chez 2024 ou autre éditeur de livres mal dessinés.

      Je vous assure, qu’au moment ou se déclenche la "bataille de vomi", si j’ai envie de rentrer propre chez moi, je me déguise en bouquin Casterman, pas en bouquin Cornélius.

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      • Répondu par Frédéric HOJLO le 14 octobre 2016 à  08:32 :

        Bref, si je résume les propos de Max et du Dude et que je les additionne : soit tous les lecteurs sont obtus, soit ils sont tous ouverts d’esprit.

        Lisons ActuaBD alors, il y en a pour tous les goûts !

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        • Répondu le 15 octobre 2016 à  15:41 :

          L’enfer c’est les autres comme disait l’autre !

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      • Répondu par Zot ! le 14 octobre 2016 à  20:47 :

        Puisque vous citez Fremok et les Requins-Marteaux : oui, ils ont fait de beaux livres, mais celui de cet article semble VRAIMENT s’adresser aux plus "purs et durs" adeptes de la ligne expérimentale. Je n’ai pas vu le livre, mais les images de l’article ne donnent pas vraiment envie, désolé ! Les membres de Bazooka, Elles sont de sortie et cie savaient dessiner, eux, ils avaient un univers graphique qui tenait la route !

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 15 octobre 2016 à  15:41 :

          Ce livre s’adresse, comme vous l’écrivez, en priorité aux "adeptes de la ligne expérimentale". C’est le sens de mon dernier paragraphe. Mais il peut aussi éveiller la curiosité, car j’estime quant à moi que DoubleBob possède un réel univers graphique. Il y a d’ailleurs une forte parenté entre cet ouvrage et ses précédents.

          Cordialement,

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