Benoit Peeters : "À l’époque, il n’y avait pas vraiment de jeunes gens qui se rendaient dans de grands restaurants"

10 avril 2018 0 commentaire
  • Faire une biographie d'un auteur et spécialiste de la BD à travers sa passion pour la cuisine, est une démarche pour le moins originale. C'est l'idée qu'a eu Benoît Peeters lorsqu'il décida de transposer sa vie en album. "Comme un chef" est le titre de ce roman graphique dont nous vous avons déjà parlé dans nos colonnes. Nous avions rencontré le scénariste des "Cités obscures" qui était accompagné de la dessinatrice Aurélia Aurita, qui cosigne cet album. Rencontre.
Benoit Peeters : "À l'époque, il n'y avait pas vraiment de jeunes gens qui se rendaient dans de grands restaurants"
Benoit Peeters à Livre-Paris 2018
Photo : L’Agence BD

Benoît Peeters, dans votre nouvel album intitulé Comme un chef, c’est votre biographie que nous lisons, mais à travers le prisme de la gastronomie.

Benoît Peeters : C’est la gastronomie ET la cuisine plus largement. Car lorsque l’on dit « gastronomie », on pourrait croire que ce n’est que le monde du luxe. Là, je parle de la cuisine, la cuisine depuis l’enfance, la cuisine familiale. Puis, la découverte de la grande cuisine, la pratique de la cuisine, un peu comme un métier. Et l’évolution du monde de la cuisine. Mais finalement, la cuisine reste une passion. Donc, à travers moi et à travers mon parcours depuis le début des années 1970, nous jetons un regard sur l’évolution d’un monde. En 40 ans, le monde de la BD a complètement bougé et celui de la cuisine a énormément changé également. J’ai été un témoin de tous ces changements. Il y a là, le parcours singulier d’un jeune homme qui hésite entre la BD, la littérature et la cuisine. Mais il y a aussi la peinture d’un monde, en Belgique comme en France.

Aurélia Aurita, comment avez-vous accueilli ce projet lorsque Benoît Peeters vous l’a proposé ?

Aurélia Aurita : Et bien, j’ai fait des bonds lorsque j’ai reçu le scénario de Benoît ! Il se trouve que j’adore la cuisine, Benoît et moi nous connaissons depuis dix ans. Nous avons vécu de nombreuses expériences culinaires ensemble...

Benoît Peeters : La cuisine et les livres !

Aurélia Aurita : Oui, la cuisine et les livres, des choses qui ne pouvaient que me faire plaisir. Mais j’ai trouvé que le scénario de Comme un chef était vraiment intéressant. Et puis, il n’y a pas que ça. C’est aussi le portrait d’un jeune homme, ainsi que du Paris intellectuel des années 1970, il y a la ville de Bruxelles aussi.

Aurélia Aurita & Benoît Peeters
Photo : Christian Missia Dio

Benoît Peeters : Vous savez, nous avons fait ce livre relativement vite car il y avait un véritable enthousiasme. Il y avait ce texte de base, que nous avons développé chapitre par chapitre. Mais il fallait qu’Aurélia puisse avoir le plus d’initiatives possibles. Donc moi, je ne lui ai pas donné d’indications de mise en pages ou de descriptions précises. Je lui ai juste donné l’atmosphère, les dialogues, les textes, quelques documents quand j’en avais. Mais Aurélia a proposé une mise en scène qui lui était personnelle. Elle ajoutait des éléments au story-board et les choses se sont enchaînées comme ça, dans un ping-pong permanent.

Aurélia Aurita : Dans la première mouture du projet, Benoît m’envoyait un scénario détaillé découpé chapitre par chapitre et je lui répondais avec un story-board, avec une mise en scène et un découpage, et il réagissait par rapport à mes propositions. De A à Z, il y a eu une totale collaboration entre nous sur ce projet.

Benoît Peeters : Effectivement, je ne lui ai pas proposé un scénario trop contraignant. Bien sûr, il s’agissait de ma vie, mais à partir du moment où il s’agissait d’une histoire dessinée, je devenais un personnage. Ce n’était plus moi et toutes nos discussions tournaient autour des aventures de ce personnage. Il y a dans la galerie des personnages, des personnes proches qu’Aurélia Aurita a fait ressemblantes mais ce n’était pas forcément le cas pour mon personnage, que nous avons traité avec distance et humour. Le personnage est parfois maladroit ou se lance dans des aventures bizarroïdes. Cela est dû au regard d’Aurélia, car il y a un risque lorsque l’on adapte une biographie, c’est d’être un petit peu complaisant. Et puis, comme elle est d’une autre génération, elle porte un regard sur une époque. C’est un regard distancié et qui essaye de faire revivre une époque.

Il y a beaucoup d’anecdotes dans votre roman graphique...

Benoît Peeters : Elles sont toutes authentiques.

Cela signifie donc qu’Aurélia n’a pas imaginé d’anecdotes ?

Aurélia Aurita : J’ai juste brodé autour des histoires que Benoît me racontait, mais c’est vraiment des détails minimes.

Benoît Peeters : Tout est vrai, aussi vrai que mes souvenirs me le révélaient. Il y a un tas d’événements que j’aurais pu raconter, certains étaient même dans la première version du scénario mais j’ai fini par retirer. D’autres sont restés et je les ai développés. Et les dialogues, j’ai vraiment essayé de les entendre en retrouvant les situations que j’ai vécue. Par exemple, la dame qui me dit qu’elle veut m’aider à faire la vaisselle mais qui au final, n’essuie que trois assiettes, ce sont des anecdotes véridiques.

Parmi les anecdotes et le scénettes amusantes, il y a les séquences dans lesquelles vous invitez tour à tour votre professeur de thèse puis, un camarade de cours à dîner. Vous leur cuisinez des plats raffinés dignes des plus grands restaurants, pour vous apercevoir plus tard qu’ils préfèrent une bonne bouffe à la bonne franquette... Ce décalage est amusant.

Benoît Peeters : Ça c’est aussi le changement de mon regard sur la cuisine, le regard de ma famille, de mes camarades étudiants... Avec ma compagne de l’époque, nous étions à la fois fauchés et dépensiers. Dès que nous avions un peu d’argent, celui-ci partaient dans les notes de restaurant... Vous savez à l’époque, il n’y avait pas vraiment de très jeunes gens qui se rendaient dans de grands restaurants, car les codes des grands restaurants étaient souvent assez conservateurs, assez guindés. La séquence dans laquelle notre voiture tombe en panne et que notre budget ne nous laisse le choix, soit de faire réparer la voiture, soit de nous rendre à la table d’un grand restaurant, illustrait bien notre état d’esprit de l’époque. Nous étions peut-être un peu légers, un peu juvéniles mais nous étions assez libres.

Le monde que vous décrivez est aussi difficile. La séquence dans laquelle vous êtes testé par une famille bourgeoise en est un bel exemple. Vous leur aviez préparé un repas presque parfait, mais étant donné que la patronne à dû faire tinter la cloche deux fois pour vous faire signe d’apporter la suite du dîner, celle-ci vous a congédié... Dur dur !

Benoît Peeters : Sur le moment, j’étais très vexé. Mais avec le recul, j’ai compris ma naïveté. J’avais proposé un dessert que l’on ne met pas au menu lorsque l’on est dans un contexte difficile. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans cette séquence, à la fois la dureté de cette dame bourgeoise, qui n’a rien d’autre à faire que faire tinter sa clochette et, à la fois, le fait que mon personnage n’est pas tout à fait à sa place. Vous avez le personnel de cette dame qui regarde mon personnage de travers, car ils pensent qu’il est là leur piquer leur boulot. C’est cela la force de la BD, il y a ce qui est raconté, mais il y a aussi ce qui est montré, suggéré. Et je crois que le lecteur, lorsqu’il entre dans une BD, il y a beaucoup plus que les mots qui composent l’histoire, il y a une atmosphère.

Je vais me montrer impertinent : parmi les différents portraits de notables que vous avez dépeints dans cet album, lequel se rapproche le plus de ce que vous êtes devenu aujourd’hui ? Car vous êtes devenu une autorité dans la BD et le monde de la culture. Vous êtes vous aussi devenu un bourgeois.

Benoît Peeters : Ceux pour lesquels j’ai le plus de sympathie ce sont les bouchers flamands. Ils tiennent un commerce qui parait un peu minable au premier abord, mais qui cache leur véritable niveau de vie. Ils possèdent une villa qui nous inspire qu’ils sont dégoulinants d’argent, et ils sont du côté de la fête. Et puis, ce sont des gens qui travaillent, qui rencontrent quelqu’un qui travaille. Ils sont donc dans un échange. Ils aident à débarrasser lorsque le repas est terminé et ils donnent un pourboire à la fin. J’en garde finalement un bon souvenir car dans ma vie, je n’ai pas eu souvent l’occasion de rencontrer ce genre de personnes. Et puis, cette anecdote montre que les apparences peuvent parfois être trompeuses...

Aurélia Aurita, quel est votre rapport à la cuisine ?

Aurélia Aurita : J’ai toujours aimé manger et je me considère comme une femme gourmande. Par contre, je ne me suis jamais vraiment intéressé à la grande cuisine. J’ai eu ma période fast food...

Benoît Peeters : Jusqu’à ce que tu travailles dans un fast food  !

Aurélia Aurita : C’est exact, surtout quand on voit comment c’est fait, une fois que l’on est dedans (rire). Mais ma révélation gastronomique est arrivée lorsque j’ai vécu au Japon. J’y ai vécu trois ans et là bas, j’ai découvert un raffinement extrême qui est même présent dans les restos populaires. Là bas, le petit restaurateur va faire ses courses le matin au marché, il achète le poisson le plus frais. Il y a les petites grands-mères avec leurs brochettes, etc. La vie est assez chère au Japon mais on peu y trouver des petits restaurants bon marché car ils ont une tradition de qualité dans la nourriture. Même quand j’allais au supermarché, j’y ai trouvé des petites barquettes de sushis frais du jour qui étaient à tomber !

Benoît Peeters : On en parlait tout à l’heure vis-à-vis de l’Italie c’est que, comparé à la Belgique ou à la France, l’Italie comme le Japon ont une tradition de cuisine simple mais qui est bonne. Et c’est pour cela que chez nous, nous avons un si grand écart entre les très grands restaurants et des petites gargotes qui vous font de la cuisine du quotidien, mais qui est un peu minable. Au Viêt Nam, la street food est géniale ! Elle est comme la nourriture des grands restaurants, et elle n’est vraiment pas chère ! Tandis que chez nous, la nourriture que l’on mange sur le pouce, elle n’est souvent pas terrible. Nous avons encore de grands progrès à faire à ce niveau-là. C’est pour cela qu’au quotidien, j’essaie de proposer à ma famille et mes proches, une cuisine qui est simple et bonne. Je sélectionne de bons produits et je fais « la cuisine de maman ». Je veux dire que l’on peut faire de la grande cuisine, sans être dans le luxe ou l’ostentation.

Aurélia Aurita : On apprend aussi à être attentif. Choisir de bons produits, c’est aussi entraîner son goût car ce n’est pas quelque chose d’inné. Ça s’acquiert avec le temps. C’est formidable qu’il y ait des cours de cuisine accessibles aujourd’hui. Je me souviens avoir bénéficié de quatre heures de cuisine chez Lenôtre, situé Porte de Vincennes, et j’y ai appris à nettoyer des coquilles Saint Jacques. Je trouve cela formidable pour les gens qui veulent apprendre, que ce genre d’initiatives existent dans des endroits aussi prestigieux.

Benoît Peeters : Il y a aussi un plaisir de prendre son temps, lorsque l’on va au marché ou lorsque l’on cuisine. Je pense que ce plaisir est palpable à travers le livre. J’espère que les lecteurs auront envie de cuisiner, si ce n’est pas déjà le cas.

Ce livre donne surtout envie de venir dîner chez vous (rires) ...

Benoît Peeters : S’il faut inviter tous les lecteurs, ça va être compliqué (rires).

Dernière question : que pensez-vous de toutes ces initiatives pour le bien-être animal qui invitent, par exemple, à bannir le foie gras de nos tables ou de cette fameuse loi en Suisse qui interdit désormais de plonger les homards dans de l’eau bouillante ?

Benoît Peeters : Très simplement, il y a des choses dans le livre qui sont un peu datées. C’est le reflet d’une époque où on se posait moins ce genre de questions. Le végétarisme, le veganisme étaient beaucoup moins répandus. Aujourd’hui, on fait beaucoup plus attention et ma foi, on n’a pas tort.

Pour ma part, je mange beaucoup moins du foie gras et s’il doit disparaître, eh bien, ça disparaîtra. Mais sur le homard, on a un vrai problème. Quand un homard meurt, il se vide. Sa chair se relâche, elle perd toute son eau et son goût. Manger du homard est un acte violent. Néanmoins, se soucie-t-on de la même manière des crevettes et des petits poissons ? Je ne sais pas. C’est assez bizarre de constater que notre sensibilité à la souffrance animale est très variable. Si l’animal est trop petit ou trop moche, on s’en fiche complètement. C’est vrai que jeter un homard dans l’eau bouillante est un acte très violent, mais on fait en sorte que l’eau soit très bouillante pour que l’animal soit tué en quelques secondes et qu’il ne souffre pas trop. D’ailleurs, dans la BD, on me voit jeter un homard dans l’eau bouillante et je dis pardon au homard... J’espère que dans une prochaine vie, je ne vivrai pas dans une civilisation de homards géants qui me jetteront à mon tour dans l’eau bouillante, même s’ils me disent pardon (rires).

Je comprends très bien cette problématique, mais je pense que l’on passe à côté du vrai problème : l’aliment carné coûte trop cher en eau. Ce qui fait que pour continuer à nourrir l’ensemble de la planète, nous devons trouver un autre type d’alimentation. Il ne faut pas nécessairement supprimer la viande, la volaille et le poisson mais il faut réduire leur place. On le fait déjà, et je suis sûr que les prochaines générations iront encore plus loin. Je suis tout à fait convaincu qu’un jour, nous aurons un restaurant trois étoiles vegan. Alain Passard à Paris propose une carte où il n’y a que des légumes. C’est une évolution qui est saine et dans mon parcours dans la cuisine, j’ai aussi appris à cuisiner avec ces produits-là.

Comme un chef
Benoit Peeters & Aurélia Aurita © Casterman

Voir en ligne : Découvrez "Comme un chef" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Aurélia Aurita et Benoît Peeters
Photo : Christian Missia Dio

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