Bernard Swysen : « Avec "Les Méchants de l’Histoire", on comprend que la cruauté est intemporelle, même si nous la tournons en dérision »

27 juillet 2018 0 commentaire
  • Lancement d’une nouvelle collection multi-dessinateurs chez Dupuis : « Les Méchants de l’Histoire ». À l’initiative du projet, responsable des scénarios, de la coordination de la collection et du contenu des dossiers complémentaires, Bernard Swysen nous explique ses schémas opérationnels pour les deux premiers albums parus, consacrés respectivement à Dracula et à Caligula.

Dans cette première biographie consacrée à Dracula, vous détaillez les difficultés rencontrées dans sa jeunesse. Voulez-vous expliquer au lecteur son mode de pensée, en dépit de ses atrocités ?

Bernard Swysen : « Avec "Les Méchants de l'Histoire", on comprend que la cruauté est intemporelle, même si nous la tournons en dérision »

Non, je ne veux pas motiver ses actions par une enfance difficile. Tous ceux qui ont eu une enfance difficile, et Dieu sait s’il y en a, ne deviennent pas des monstres. Ce sont là des excuses pour déresponsabiliser le criminel face à un tribunal. Si je raconte l’enfance de Dracula, c’est afin que le personnage puisse être appréhendé dans son ensemble, pas pour lui trouver des excuses. Dans cette collection, je m’attache aux faits, rien de plus. Les faits, toujours les faits. Libre à chacun d’en dégager son propre avis.

Le langage que vous utilisez est volontairement moderne...

En dépit du respect que je leur dois, je ne veux pas réaliser d’albums à la manière de “L’Oncle Paul”. Un dialogue rigolo et moderne permet d’actualiser le personnage et son contexte. Voyez ces documentaires colorisés de 14/18 et 40/45, qui ont permis de briser la distance qu’il pouvait y avoir avec ces événements. On prend alors conscience que ces exactions peuvent se produire à n’importe quelle époque, en tous lieux de la planète, et que personne n’est à l’abri. La cruauté est intemporelle, la dictature sanguinaire a existé et malheureusement existera toujours.

Dracula, Par Julien Solé & Bernard Swysen (Dupuis)

Le règne de Vlad est jalonné de massacres au pal. Vous parvenez pourtant à tourner en dérision l’aspect névrotique de cette pratique !?

La dérision, justement, permet d’aborder des atrocités sans que la nausée nous force à refermer le bouquin. Tout en nous faisant ouvrir les yeux sur le réel. Il en va de même pour les scènes de tortures dans Torquemada à paraître en janvier prochain. On n’invente rien !

Vous n’inventez rien ? Aucun élément complémentaire pour soutenir votre récit ? Même dans ces deux repas où Vlad fait manger une victime à ses proches ? On a l’impression que le trait est forcé.

Et vous auriez tort ! Le contenu des albums est uniquement basé sur des faits historiques, validés par des historiens, experts chacun dans leur domaine. Concernant Dracula, c’est Matei Cazacu qui a épluché l’album. L’historien Pierre Renucci lui, s’est penché sur notre Caligula. Si vous pensiez donc que certaines scènes étaient par trop extraordinaires, c’est que vous avez appris quelque chose : c’est la raison d’être de cette collection !

Dracula, Par Julien Solé & Bernard Swysen (Dupuis)

Pourquoi avez-vous choisi Julien Solé pour dessiner Dracula ? Il fallait un auteur capable de faire rire pour illustrer ces exécutions infâmes ?

En effet, il fallait tout le talent de Julien Solé pour mettre certaines séquences, parfois difficiles, en images. Et il s’est sorti de ces horreurs avec tous les honneurs ! Car ce n’était pas gagné d’avance pour certains passages. Il l’a réussi haut la main sans jamais tomber dans la vulgarité. Un tour de force ! Notre collaboration s’est déroulée comme si nous nous connaissions depuis toujours. Peut-être parce que nous rions des mêmes choses...

Concernant le dossier qui vient finaliser ce premier ouvrage, fallait-il revenir sur le Dracula implanté dans l’imaginaire collectif ?

Certainement ! Tout le monde connait le Dracula de Bram Stoker, immortalisé maintes fois dans les salles obscures. Mais qui connaît réellement le vrai Dracula ? Celui qui n’a finalement que donné son nom au célèbre vampire, au point de se faire détrôner par celui-ci dans l’imaginaire collectif ?

L’une des pages du dossier de "Dracula"
Dracula, Par Julien Solé & Bernard Swysen (Dupuis)

Le second album (paru en même temps que Dracula), se consacre à Caligula, une autre figure renommée, mais moins populaire. Pourquoi passer à un personnage moins emblématique ?

Je ne pense pas que Caligula soit moins emblématique que Dracula. Le cinéma a aussi participé à sa triste notoriété. Et je dois reconnaître que le sulfureux film de Tinto Brass, avec un formidable et inoubliable Malcolm Mc Dowell, n’était pas loin de la vérité historique. N’oublions pas non plus le Caligula d’Albert Camus, la pièce de théâtre qui montre les limites du pouvoir absolu. Le point commun de tous nos “monstres” réside dans leur fin funeste. Bien heureusement !

Chacun des albums est préfacé par un historien.

Comme je l’ai dit, il fallait que chaque album, présenté comme l’histoire vraie, soit scrupuleusement relu par un spécialiste, afin d’en gommer toute éventuelle inexactitude. La préface conceptualise en effet le personnage et permet une forme de validation de l’album en question.

Caligula, Par Fredman & Bernard Swysen (Dupuis)

Dans le cas de Caligula, Pierre Renucci explique la difficulté d’interpréter les documents écrits il y a deux mille ans, car les historiens de l’époque ne partageaient pas notre volonté d’objectivité. Comment avez-vous travaillé pour présenter Caligula sans vous laisser entraîner par les textes de parti-pris ?

Ce fut assez difficile, car ce n’est pas parce que le texte est ancien qu’il est exact. À partir de ce constat, il s’agit dès lors d’évaluer les motivations de l’auteur, des motivations souvent politiques. On en revient donc à la manipulation de l’histoire dans un but de désinformation, et qu’il convient de contextualiser.

À la différence de Dracula, vous prenez le temps de détailler l’enfance de Caligula. Pour contextualiser ses errements, parce que vous disposiez de plus de sources dans la vie des César ?

Tout simplement parce que, pour Caligula, les sources sont non seulement plus nombreuses, mais aussi plus fiables. Pour certains “méchants”, on connait très peu de choses de leur enfance, on glisse alors plus vite sur celle-ci, puisqu’il s’agit une fois de plus de s’en tenir aux faits vérifiés.

L’assassinat de Tibère
Caligula, Par Fredman & Bernard Swysen (Dupuis)

Comment vous positionnez-vous dans de grands débats historiques ? Par exemple, dans votre récit, vous prêtez foi au fait que Tibère ait été assassiné, alors que ce n’est pas vraiment avéré ?

Là, il s’agit d’adopter la version la plus probable. Quand il y a doute, je place d’ailleurs un astérisque afin d’informer le lecteur qu’il y a d’autres versions. Concernant Tibère, une grande majorité d’historiens plaident pour l’assassinat. C’est donc la voie que nous avions privilégiée dans le récit. Ces astérisques démontrent notre volonté de préciser l’un ou l’autre élément. On peut très bien lire l’album en passant ces notes, mais pour ceux que cela intéresse, c’est un réel bénéfice. Cela m’a paru indispensable, notamment pour les locutions latines !

Pourquoi la pagination change-t-elle en fonction des albums ?

De quarante-six à plus de cent pages, le format est libre en fonction des éléments en ma possession. On connait plus de choses de la vie de Caligula que de Dracula, ce premier récit est donc plus long que le second. Je suis reconnaissant à Sergio Honorez [NDLR : Directeur éditorial de Dupuis] de m’avoir laissé toute latitude concernant ces paginations. Les récits se veulent exhaustifs, il aurait été embarrassant de devoir contracter, voire de supprimer, par manque de place, certains passages qui me paraissent importants.

Caligula, Par Fredman & Bernard Swysen (Dupuis)

Pourquoi avoir proposé à Fredman de dessiner l’album de Caligula, plus qu’un autre "méchant" ?

En réalité, je lui ai proposé de choisir parmi plusieurs titres, et c’est lui qui a jeté son dévolu sur “Caligula”. Et je dois dire que j’ai été épaté par la qualité de ses décors : c’est du grand spectacle ! Il a également fait preuve d’une très grande rigueur pour les costumes.

Dans le dossier de Caligula, vous revenez plus sur les récits de l’époque, que sur son image actuelle comme Dracula. Comment sélectionnez-vous les contenus de vos dossiers ?

Ah, ça, ce fut compliqué ! J’ai voulu proposer des extraits du Caligula de Suétone, qui en plus de s’avérer une source assez précise, a inspiré plus d’un auteur ! Mais je signale tout de même dans ce dossier que ce texte n’est pas à prendre au premier degré, car il est affecté par une authentique influence politique. Malgré cela, il me paraissait cependant intéressant d’en proposer les extraits les plus emblématiques.

L’une des pages du dossier de Caligula
Caligula, Par Fredman & Bernard Swysen (Dupuis)

Concernant les dossiers en général, j’aime à y placer une carte géographique, illustrée chaque fois par le dessinateur pour rester dans le ton. La présentation d’un arbre généalogique me parait également assez importante, afin de mieux situer le personnage dans le temps. Lors de la lecture, le lecteur peut d’ailleurs s’y référer quand il le souhaite, pour mieux situer un personnage. Certaines généalogies s’avèrent effectivement assez complexes, comme celle de Caligula à cause du système d’adoption à la romaine. Il convient donc de clarifier cet embrouillamini en un coup d’œil.

Dans d’autres dossiers, je rajoute également des textes. Par exemple, pour Robespierre (à paraître en janvier prochain), je confronte trois sources : L’abbé Proyard, complètement à charge, la sœur Charlotte, totalement à contresens de l’abbé, sans oublier des textes de Robespierre lui-même. La démonstration éclatante que l’on peut raconter la même chose de façon radicalement différente. C’est ce qui démontre l’intérêt de la collection : la mise en perspective !

Bernard Swysen, initiateur, scénariste et organisateur de la collection "Les Méchants de l’Histoire"
Photo : DR.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Sur le même sujet, lire notre article : Dracula et Caligula inaugurent la collection des "Méchants de l’Histoire"

Dans la collection des "Méchants de l’Histoire" (Dupuis), commander les deux premiers titres :
- Dracula, Par Julien Solé & Bernard Swysen chez Amazon ou à la FNAC

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