"Beverly" de Nick Drnaso : l’Amérique au scalpel

19 octobre 2017 0 commentaire
  • Les éditions Presque Lune éditent le premier ouvrage du jeune dessinateur américain Nick Drnaso. "Beverly", description glaçante des fantasmes et des peurs de l'Amérique périurbaine, révèle un talent rare et une belle maîtrise narrative comme graphique.

Le cinéma et les séries télévisées ont souvent traité des habitudes et des malaises de la société américaine des vastes banlieues pavillonnaires. Le film American Beauty de Sam Mendes (2000) s’est par exemple penché, magistralement, sur la vacuité de la vie des classes moyennes et les échappatoires des individus étouffant sous le poids des conventions sociales inhérentes à cet "american way of life", aussi envié que décrié. La bande dessinée ne fait pas exception et quelques auteurs, comme Daniel Clowes, ont brillamment décrit et interprété le mode de vie, les mentalités et la psychologie forgeant la culture typique des quartiers périurbains nord-américains.

Le dessinateur Nick Drnaso en est un digne successeur. Il dissèque - parfois littéralement - ses contemporains dans sa première longue bande dessinée, Beverly. Lui qui est né en Illinois, en 1989, aborde avec une étonnante maturité, une froideur déconcertante et une distance indispensable les mœurs de la classe moyenne américaine. Sans jamais juger et encore moins condamner a priori ses personnages, il met en lumière leurs travers et rappelle leur humanité, parfois enfouie sous un monceau de préjugés et de routine.

La narration aussi bien que le graphisme sont épurés. Il s’agit pour le dessinateur de montrer et de décrire, bien plus que de dénoncer ou d’outrager. Et pourtant... Beverly est non seulement un choc visuel, mais aussi un livre offrant la possibilité de nombreuses réflexions sur nos sociétés occidentales, que ce soit à propos du racisme, du rôle des médias, de la famille ou de la consommation.

"Beverly" de Nick Drnaso : l'Amérique au scalpel
Berverly © Nick Drnaso / Presque Lune 2017

La vie des personnages de Beverly est tout ce qu’il y a de plus banal. Un jeune homme fait sa première journée dans son nouvel emploi, une famille part en vacances, des adolescentes se retrouvent, discutent et se fâchent. Rien de bien original en apparence. Mais des perturbations, tantôt infimes, tantôt retentissantes, viennent casser cette banalité et le miroir des apparences, si lisse, se fend, parfois jusqu’à se briser.

Surgissent alors les angoisses et les phobies, les jalousies et les frustrations, les désirs voire les fantasmes, les défauts ou les vices. Un garçon, mutique et semble-t-il troublé par la découverte de la violence et de la sexualité, pousse sa famille à écourter ses vacances, sans l’avoir voulu. Une mère passionnée de séries télévisées comprend qu’elle est considérée avant tout comme une consommatrice, elle qui rêvait de participer au processus de création d’un nouveau feuilleton. Une adolescente est victime d’un enlèvement et d’un viol - ou du moins c’est ce que les apparences laissent croire. Déception, maladresse ou manipulation : le quotidien se trouve chamboulé. Mais pour un temps seulement.

Beverly est composé de six chapitres, aux histoires indépendantes et pourtant reliées par la présence de quelques personnages. La construction de l’ensemble supporte donc aisément plusieurs lectures, d’autant que cette division en chapitres cache en réalité une forte unité, à la fois de ton et de style. La froideur du récit permet une distanciation laissant le lecteur échapper à l’étouffement que les situations décrites pourraient provoquer.

La finesse et la dureté du trait, enfin, confèrent au dessin de Nick Drnaso une précision quasiment chirurgicale. La composition de ses planches et la simplicité des silhouettes et des visages peuvent certes évoquer la patte d’Adrian Tomine ou celle de Chris Ware [1]. Nick Drnaso n’atteint cependant pas encore le même niveau de sophistication - et ce n’est sans doute pas le but de son œuvre. Son style est néanmoins très personnel, notamment dans l’emploi des couleurs. Les tons clairs, utilisés en aplats, dominent largement, contrastant avec un propos assez sombre.

Nick Drnaso cisèle un premier ouvrage marquant [2]. Illustrant le malaise de la classe moyenne américaine, dont la solitude et la peur de l’autre, le consumérisme et la fadeur culturelle sont autant des facteurs que des symptômes, il nous donne à voir ce qui a pu conduire, au moins en partie, à l’élection de Donald Trump...

Berverly © Nick Drnaso / Presque Lune 2017

(par Frédéric HOJLO)

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Beverly de Nick Drnaso - édition originale : Drawn & Quarterly, 2016 - traduit de l’anglais (américain) par Renaud Cerqueux - 21 x 26 cm - 136 pages couleur - couverture cartonnée - collection Lune froide - Presque Lune - parution le 28 septembre 2017.

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[1Ce dernier a d’ailleurs salué, en 2016, la parution de Beverly, qualifiant l’ouvrage d’"expérience radicalement neuve".

[2Il a été couronné en avril dernier comme la "meilleure bande dessinée de l’année 2016" par le Los Angeles Times.

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