"Bianca", la quintescence de l’oeuvre érotique de Guido Crepax

17 juin 2017 0 commentaire
  • La collection « Erotix » de Delcourt continue son travail patrimonial sur l'œuvre de Guido Crepax en proposant un recueil des histoires de Bianca, l’une des héroïnes majeures du maestro italien. Un chef d'œuvre graphique et érotique, qui n'est malheureusement toujours pas une intégrale...

Absent depuis près de trente ans des librairies, le chef d’œuvre de Guido Crepax, Bianca, est enfin à nouveau disponible dans les bacs des libraires ! Grâce à Delcourt et sa collection Erotix dirigée par Vincent Bernière, qui a précédemment déjà réédité d’autres titres du maître italien, tels que Emmanuelle, Justine, La Vénus à la fourrure, Anita, ou encore Histoire d’O.

Si on met de côté les œuvres littéraires qu’il a adaptées, telles que Justine, Emmanuelle ou O, Bianca demeure l’une des trois héroïnes iconiques créées par Guido Crepax lui-même, avec Valentina et Anita. Bianca reste pourtant la moins connues des trois, sans doute parce que ses 250 planches font pâle figure face aux milliers consacrées à Valentina, et que la période de production fut également plus restreinte que pour Anita. Il n’existe d’ailleurs que deux albums de Bianca en français : La Casa Matta, re-titrée Une Histoire excessive dans une version complétée, ainsi que Les Voyages de Bianca qui rassemblent les quatre courts récits parus dans la revue Circus.

"Bianca", la quintescence de l'oeuvre érotique de Guido Crepax

Un rêve éveillé… et sexuel

Quant à Bianca elle-même, qui est-elle ? Une jeune femme prisonnière de ses rêves... Si deux courts récits traitent de la réalité (situés chronologiquement avant et après le corps principal du récit), les deux histoires principales La Maison folle et Odessa 1905 laissent la place à l’onirisme. L’aspect éminemment sensuel de l’héroïne reste pourtant le principal objectif de l’auteur : fétichisme, exploration du corps et des sens, pratique sadomasochiste,... l’auteur découvre peu à peu son héroïne pour mieux nous la faire découvrir, ainsi que ses rêves les plus extravagants.

Comme dans toute l’œuvre de Crepax, les références sont légion, mais il n’est pas nécessaire de les maîtriser pour profiter du voyage. Au contraire, il vaut mieux s’abandonner, se détacher de raisonnements alambiqués pour profiter de son graphisme, des images audacieuses qu’il propose, de son encrage à nul autre pareil. Et, alors qu’Anita fantasmait sur les supports de communication et que Valentina s’ébrouait dans ses aventures parfois fantastiques et imaginaires, Bianca se situe à équidistance entre les deux.

D’ailleurs, en guise d’introduction à la première édition de cet ouvrage publéi sous le titre La Casa Matta (1970), Wolinski écrivait : « Avec Bianca, le temps s’arrête. […] Crepax introduit qui il veut dans son univers : nous, pauvres voyeurs, nous sommes là pour le regarder jouer à la poupée avec Bianca, il l’habille, la déshabille, lui fait pan-pan, la fait mordre par le chien, la jette dans un coin, puis la ramasse en pleurant et s’endort avec elle dans ses bras. […] Crepax dessine les plus belles fesses de l’histoire de la bande dessinée, et je m’y connais en bande dessinée. »

Un recueil, mais pas une intégrale

Le titre de l’ouvrage de Delcourt, dans sa simplicité : « Bianca », laisse croire qu’il s’agit de l’intégrale des aventures de cette héroïne, comme c’était le cas l’année dernière avec Anita. Il n’en est malheureusement rien. Certes, ce volume contient une version largement complétée du premier tome La Casa Matta. Du récit initialement réalisé en 1968 et 1969, Crepax a rajouté 34 pages complémentaires en 1971, d’une bouleversante maestria graphique, dont certaines pleine-pages sont tout simplement exceptionnelles. Un récit inaugural auquel l’auteur a rajouté la même année un second récit intitulé « Odessa, 1905 » , qui suit directement le précédent.

Mais cet ensemble avait déjà été publié sous le titre d’Une Histoire excessive en 1976 par Idea, puis en 1983 chez Futuropolis. Delcourt en a d’ailleurs conservé la traduction, plus aboutie que celle de La Casa Matta, mais sans reprendre la planche à découper amovible proposée dans les deux éditions précédentes.

Quant au second tome de Bianca, intitulé Les Voyages de Bianca, il n’est pas proposé dans ce recueil. Ne vous fiez donc pas à l’argumentaire de l’éditeur, largement repris par les sites de vente en ligne : « Suivez Bianca […d]e la planète Van Diemen à Brobdingnags, d’Houyhnhnm à l’île de Laputa qu’elle arpente à la manière de Gulliver… ». En effet, les quatre récits réalisés en 1981 et 1982 et prépubliés dans Circus en 1982 et 1983 sont manquants dans ce volume. Ets-ce un problème de droit avec Glénat ou le fait que les Voyages étaient publiés en couleurs ? La question reste ouverte…

Les amateurs de Crepax qui possédent déjà Une Histoire excessive dans leurs versions de 1976 ou de 1983 n’ont donc pas de réel intérêt à acquérir cette édition à l’identique. Mais que ce constat ne diminue en rien l’enthousiasme de ceux qui n’ont pas encore découvert la majesté qui se dégage des planches de Bianca qui n’ont rien perdu de leur force après tant d’années, tant la composition et le découpage (certaines planches comptent jusqu’à 42 cases...) incroyablement innovants ont gardé leur pertinence.

Bianca offre en effet la quintessence de l’art de Crepax : on y retrouve le frisson sadomasochiste distillé dans Histoire d’O et Justine, le côté animal déployé dans Emmanuelle, son encrage fait de taches syncopées et utilisé au début de sa carrière dans Neutron déjà, l’exotisme et l’onirisme SF de Valentina (souligné par le lien avec L’Astronef Pirate, le côté fantasmatique d’Anita, ainsi les nombreuses références littéraires qui vont de Dracula à Vingt Mille lieues sous les mers, mais aussi à L’Amour fou d’André Breton et sa fantasmagorie en écriture automatique, etc.

Nous avons donc ici une œuvre majeure et plurielle qui d’appréhender le style de cet auteur cardinal de la bande dessinée, et en particulier dans le domaine de l’érotisme.

Quant au reste de la production de l’auteur italien, épuisée ou inédite en français, prenons-nous à rêver à rêver un instant : il reste encore bien des héroïnes, comme Belinda, ou des adaptations littéraires telles que le Procès de Kafka, à faire découvrir au public français. Sans oublier Valentina, dont la publication en intégrale a malheureusement été interrompue par Actes Sud – L’an 2 [1]. Cette héroïne aussi célèbre qu’atypique mériterait vraiment un écrin pour que le public franco-belge la retrouve dans toute son ampleur. Pourvu que Delcourt persiste !

(par Charles-Louis Detournay)

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