"Black Hammer", ou comment Jeff Lemire revisite le récit de super-héros

23 novembre 2017 0 commentaire
  • Sacrée meilleure nouvelle série aux Eisner Award 2017, "Black Hammer" déconstruit le récit super-héroïque en proposant l'errance et l'attente d'un groupe de super-héros, coincés dans une bourgade de campagne... dont ils ne peuvent sortir. Obligés de jouer à la famille idéale des années durant, la cohabitation se révèle douloureuse.
"Black Hammer", ou comment Jeff Lemire revisite le récit de super-héros
Une menace qui en évoque une autre, classique de DC
Black Hammer © 2016,2017 171 Studios, Inc & Dean Ormston

Abraham Slam, Dragonfly, Golden Gail, Barbalien, Colonel Weird ou encore Talky-Walky. Les plus grands héros de Spiral City. Réunis autour du premier d’entre eux, Black Hammer, pour contrer une entité suprême qui menace l’humanité toute entière. Mais alors qu’ils pensaient l’emporter, les voilà tous transporter à la campagne, dans une ferme, en périphérie d’une petite ville américaine. Tous, sauf Black Hammer.

Cherchant à comprendre ce qu’il leur est arrivé, ils s’aperçoivent rapidement qu’ils se trouvent coincés comme dans un monde parallèle. Incapables qu’ils sont de dépasser une certaine limite autour du bourg. Ils se créent alors des fausses identités, une vie de famille inventée, où chacun trouverait une place.

Mais entre lutter ensemble pour sauver le monde et vivre ensemble sous le même toit dans un simulacre de normalité, l’écart est grand. Et même insurmontable pour certains d’entre eux. Dix ans plus tard, nul n’est venu à leur secours, et les tensions à l’intérieur de cette communauté d’un genre nouveau n’ont jamais été aussi vives.

Un quotidien par évident pour une bande de héros un peu monstrueux
Black Hammer © 2016,2017 171 Studios, Inc & Dean Ormston

Jeff Lemire, que nous vous présentions en détail en 2014 confirme là qu’il est bien l’un des scénaristes les plus intéressants de la scène comics actuelle. On lui doit bien sûr des reprises percutantes de certains héros classiques, aussi chez Marvel (Moon Knight, All-New Hackeye) que chez DC (Animal Man, Green Arrow). Mais c’est surtout du côté de la pure création qu’il se révèle le plus fort, avec des récits très divers dans les genres et registres pratiqués. Nous avons pu le voir avec Trillium, Sweet Tooth, Plutona, Essex County, Descender ou encore Jack Joseph, soudeur sous-marin.

Black Hammer s’inscrit dans un entre-deux pourrait-on dire. Récit clairement indépendant, mais s’attaquant aux motifs mainstream de l’équipe de super-héros, s’inscrivant par là dans les pas d’un Alan Moore, rien moins que cela. Il faut dire que sa galerie de personnages à de quoi susciter l’intérêt. Il y combine figures classiques, immédiatement reconnaissables, et particularités, du pouvoir ou du caractère, qui individualisent immédiatement le protagoniste, lui confère une profondeur inattendue.

La fine équipe, au complet, le marteau symbolisant le disparu
Black Hammer © 2016,2017 171 Studios, Inc & Dean Ormston
Une petite fille, changée en super-héroïne, par un magicien, après avoir prononcé le mot magique "Zafram", voilà qui nous rappelle quelque chose...
Black Hammer © 2016,2017 171 Studios, Inc & Dean Ormston

Gail, équivalent de la Famille Marvel, se transforme en super-héroïne en prononçant un mot magique. Avec une particularité : si elle vieillit normalement dans la "vraie" vie, son alter-égo super-héroïque demeure la petite fille qu’elle était lorsqu’elle reçut son pouvoir. Et la voilà coincée dans son corps d’enfant tout puissant, certes, mais définitivement frustrant lorsque l’on a plusieurs décennies d’existence derrière soi.

Barbalien évoque lui le Limier Martien de la Justice League. Venu lui aussi de la Planète Rouge, le métamorphe en a été chassé du fait de son engagement pacifiste et de son homosexualité. Voyant son arrivée sur Terre comme une possible libération, il se heurte aux mêmes phénomènes de rejet. Transformer son corps, lui donner une image humaine, devient alors la métaphore d’une orientation sexuelle que l’on doit dissimuler en société.

Lorsqu’il investit le genre horrifique, le récit emprunte certaines références canoniques
Black Hammer © 2016,2017 171 Studios, Inc & Dean Ormston

Voila qui renouvelle non seulement la dramaturgie propre de chaque héros, mais aussi celle du groupe, le huis-clos de la ferme - et du village - ajoutant une contrainte supplémentaire. Ainsi, c’est tout le récit qui glisse de l’épique à l’intime, d’une manière sensible et magistrale à la fois.

Avec une intrigue globale qui avance par petites touches, autour du vieux héros presque ordinaire Abraham Slam, et des chapitres qui creusent chacun à leur tour chacun de membres de l’équipe, nous avons au final un récit d’une rare maitrise et d’une réelle efficacité. Le tout couplé à une ode non seulement aux grandes figures du comics mais aussi aux différents genres investis par le celui-ci.

Chaque épisode (et chaque personnage donc) devient en effet l’occasion de revisiter registres, traditions et tonalités de l’histoire du médium. On navigue de la SF pulp à la SF métaphysique, tout en passant par l’horreur, le polar ou encore une pseudo plongée dans récit adolescent.

Riche, intelligent, troublant et envoutant, Black Hammer fait définitivement du bien au comics.

Voyage vertigineux par-delà le temps et l’espace pour le Colonel Weird
Black Hammer © 2016,2017 171 Studios, Inc & Dean Ormston

(par Aurélien Pigeat)

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Black Hammer T1 : "Origines secrètes". Par Jeff Lemire (scénario), Dean Ormston (dessin) et Dave Stewart (couleur). Traduction Julie Di Giacomo. Urban Comics, collection "Indies". Sortie 20 octobre 2017. 200 pages. 10 euros (prix de lancement).

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