Booksterz ou l’ambition d’un manga français résolument transmédia

29 juillet 2017 0 commentaire
  • Le tome 3 arrive en septembre prochain, un an après la sortie du premier volume. L'occasion de revenir sur ce très bon titre jeunesse et manga à la fois, élaboré par un trio d'auteurs français partageant une sacrée ambition pour leur création, intelligente, divertissante et atypique. Un univers où de jeunes gens invoquent les personnages de classiques de la littérature pour mener leurs propres aventures.
Booksterz ou l'ambition d'un manga français résolument transmédia

Dans le monde de Booksterz, les classiques de la littérature, appelés "codex", et chacun uniques, se révèlent dotés de pouvoirs magiques que les "Bookmasters" peuvent exploiter, notamment en invoquant les figures tutélaires des ouvrages, les "Anima". Ainsi, notre héros, le jeune Souleyman, vient de devenir le bookmaster des Contes de ma mère l’Oye, de Perrault, codex hérité de ses parents et dont un soigneux apprentissage lui permet d’exploiter une partie du potentiel. Le voilà capable d’invoquer Barbe Bleue, Red (le Petit Chaperon Rouge) ou encore le fameux Loup !

Son entrée dans le monde des bookmasters et de leurs guildes passe par la rencontre avec deux rivaux, bientôt amis : Bao, maître du Voyage vers l’Occident, et Maya, maîtresse du Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (et on vous laisse imaginer ce que la jeune fille invoque comme créature avec un pareil ouvrage !). Rencontre qui embraye immédiatement sur une intrigue criminelle, entre disparition, assassinat, vol et secrets de famille : nos héros auront fort à faire, et de quoi faire l’étalage non seulement de leurs compétences, mais aussi et surtout des trésors que recèlent leurs codex !

Affrontement entre Anima : Dorothy du Magicien d’Oz contre le Loup !
© Guérin, Lapeyre et Dos Santos / Kana

Un shonen français à destination des plus jeunes

Bao, rival et ami
© Guérin, Lapeyre et Dos Santos / Kana

Booksterz se déploie donc dans deux directions a priori divergentes, mais au final savamment intriquées l’un avec l’autre par les deux scénaristes aux commandes de la série : Rémi Gérin et Sylvain Dos Santos : d’une part le shonen résolument jeunesse, entre combats, pouvoirs et invocations surnaturelles. Car le public visé est bien celui des jeunes lecteurs, ceux du shonen tel qu’il est envisagé au Japon, c’est-à-dire les enfants dès la fin de l’élémentaire, vers 9-10 ans. D’autre part, une structure d’enquête, à la fois policière, politique et personnelle. Dans une tradition des titres jeunesse tels qu’on les conçoit plutôt chez nous.

Et le moins que l’on puisse dire c’est que cela fonctionne bien, conférant au titre une dynamique rarement démentie, même quand le récit s’étire dans une sorte de sous-quête à l’ambiance très Saint Seiya période Sanctuaire lors du tome 2. Et en cela, le dessin précis et vivant de Guillaume Lapeyre se montre décisif.

Mais la grande force de Booksterz réside dans son postulat de base, véritable trouvaille qui témoigne d’une adaptation pertinente de codes manga à un patrimoine culturel "traditionnel" : cette idée de matérialiser sous forme de personnages invoqués, directement sortis des livres, les personnages de fiction issus de classiques littéraires, français ou étrangers, comme Le Magicien d’Oz, Gargantua, Les Mille et une Nuits ou encore Le Chevalier de la Charrette.

Red, alias le Petit Chaperon rouge des Contes de Perrault
© Guérin, Lapeyre et Dos Santos / Kana

Difficile de ne pas jubiler lorsque l’on voit pour la première fois les personnages des Contes de Perrault comme Red intervenir dans le récit premier, de ne pas s’enthousiasmer à découvrir un peu de ce classique méconnu chez nous qu’est Le Voyage vers l’Occident ou de ne pas trembler en voyant émerger certaines terreurs des Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe.

Évidemment, la parenté avec City Hall, la précédente œuvre de Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre, paraît évidente. Mais là, le public visé s’avère plus jeune, tandis que le projet se veut plus vaste et ambitieux, pensé d’emblée comme transmédia. D’ailleurs, ces deux dimensions de l’œuvre semblent bien liées car la reconnaissance ou la découverte des classiques par les jeunes lecteurs apparaît d’emblée comme une expérience transmédia, appelant un approfondissement via leur lecture ou bien leur présentation telle que la génération Digital Native ne manquera pas de trouver via Internet. Mais c’est à bien davantage encore que pense notre trio d’auteurs.

L’ambition d’une série transmédia

Dès le départ, le projet Booksterz fut pensé par ses auteurs au-delà de la seule dimension bande dessinée. Tout débute lorsque le duo composé de Rémi Guérin et de Guillaume Lapeyre rencontre Sylvain Dos Santos, scénariste venu, lui, du monde de l’animation. Et si les trois ont déjà dans leur ligne de mire l’envie de faire un dessin animé, ils optent pour le format manga pour commencer, redoutant l’inertie très forte qui pèse sur la fabrication dans le domaine de l’animation.

Leur volonté consiste donc à proposer un univers exploré par différents médias, le manga formant la tête de pont d’un ensemble à venir. C’est ainsi que dès le départ est pensé un projet de roman narrant la manière dont Souleyman est entré en possession de son codex tandis que la « bible » du dessin animé [1] se trouve presque bouclée avant même la sortie du tome 1 du manga ! Avec en ligne de mire, le lancement, plus tard, d’un jeu de cartes ou un jeu vidéo. L’idée est que les choses racontées gagneront en pertinence selon le média employé.

On retrouve là une manière de procéder qu’on a pu voir se développer autour de l’univers Dofus chez Ankama, éditeur que connaissent bien Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre puisqu’il fut celui de City Hall, leur premier opus. Mais c’est chez Kana que le projet se monte. D’une part car il était à craindre qu’Ankama ne puisse accorder un poids suffisant à un autre projet ayant une vraie ambition transmédia que Dofus. D’autre part car l’éditeur manga de Media Participations (par ailleurs partenaire d’Ankama) avait approché notre duo d’auteurs à la fin de City Hall, mettant en avant précisément la capacité du groupe à offrir un développement dans de nombreuses et diverses directions.

Maya, membre féminin du trio de héros
© Guérin, Lapeyre et Dos Santos / Kana

Si l’ambition de Booksterz devait se concrétiser, et c’est tout le mal qu’on souhaite à un univers jeunesse si riche et stimulant, nous aurions enfin un des premiers mangas français adapté en dessin animé. Car en dépit du développement de plus en plus visible et soutenu du Global Manga en France - chaque éditeur opérant sur ce créneau semble vouloir son propre titre "maison" - l’adaptation animée en bande dessiné se cantonne pour le moment à des séries ou des univers plutôt issus de la franco-belge ou des publications jeunesse traditionnelles, comme par exemple l’adaptation récente des Légendaires.

Il y eut bien Lastman, ces dernières années, premier événement du genre, dont l’anime a été lancé en 2015, avec toutefois des différences manifestes : une production indépendante et un public visé plus mature. Mais le projet connut de vrais soucis au cours de la production au point de faire appel à un financement participatif. Et pourtant, la série fut pensée d’emblée par ses auteurs dans sa dimension transmédia, ce qui devait a priori faciliter le développement de l’univers du côté de l’animation. À la différence d’autres mangas français dont on aurait pu attendre une adaptation animée, comme Dreamland de Reno ou bien Radiant de Tony Valente ne se sont jusqu’ici pas concrétisés dans ce domaine. Alors qu’au Japon de tels titres se seraient certainement vus proposer des projets d’animation.

Avec Booksterz, il y a donc bien la volonté de penser d’emblée l’univers dans sa dimension transmédia, afin de favoriser le glissement des personnages vers d’autres supports. Tout en s’appuyant sur un grand groupe comme Media Participations afin de bénéficier d’importants moyens lors du développement. Les atouts sont sur la table : espérons que le projet séduise suffisamment via le manga déjà pour se permettre une extension sur nos petits écrans. Il est temps que cela bouge enfin dans ce secteur.

Entrée dans le monde proprement merveilleux des bookmasters
© Guérin, Lapeyre et Dos Santos / Kana

(par Aurélien Pigeat)

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[1Terme technique qui désigne la charte narrative et graphique d’un dessin animé. NDLR.

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