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Carlos Gimenez : « La violence ’du collège’ de "Paracuellos" était à l’image de la société espagnole. »
26 janvier 2010

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Carlos Gimenez : « La violence 'du collège' de "Paracuellos" était à l'image de la société espagnole. »

C’est une curiosité : cette série qui a déjà reçu le prix du meilleur album en 1981 à Angoulême, a été sélectionnée une fois de plus pour le prix du patrimoine. Il faut dire que l’intégrale parue en 2009 reprend quatre tomes (sur six) inédits en français !

Né en pleine période franquiste, Carlos Giménez raconte dans une série autobiographique en noir et blanc la succession des centres d’aide sociale qu’il a connus entre l’âge de 6 et de 14 ans. Parmi ces différents lieux d’’éducation’, le centre surnommé Paracuellos sert de titre à ce témoignage, doublé d’un pamphlet acide contre le fascisme et toute autre forme d’exaction.

Découvert par Marcel Gotlib qui traduit d’ailleurs lui-même le premier album en français, les quatre derniers tomes de cette série qui en compte six, ne furent jamais édités en France. Cette intégrale permet donc de donner toute sa dimension à ce pan de l’Histoire.

Poignante, cette évocation, enfin complète, devrait toucher à nouveau le jury angoumoisin.

Carlos Gimenez : « La violence 'du collège' de "Paracuellos" était à l'image de la société espagnole. »
Une des deux planches traitant de la soif

J’avoue avoir découvert Paracuellos dans une double page affichée dans des toilettes, et qui expliquait le problème de rationnement d’eau que vous subissiez dans un de vos ‘foyers’.

Effectivement, énormément de personnes et de professeurs français ont utilisé les pages issues de Paracuellos pour éduquer les enfants à une autre façon de concevoir leur vie quotidienne. Cela a aussi été employé comme méthode d’apprentissage de l’espagnol, ou comme reflet historique de la période franquiste.

Mais en Espagne, à quel type de commentaire êtes-vous confronté ?

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L’intégrale parue en janvier 2009

Il y a bien entendu ceux qui ont connu cette période et qui lisent les albums pour s’en souvenir. Mais j’ai beaucoup de plaisir à voir de jeunes éducateurs venir me faire signer mes livres. Selon eux, cela leur sert de base pour mieux faire comprendre la génération précédente. C’est un point fondamental, car les parents ne veulent pas que l’Histoire se répète, et transmettent à leurs enfants la peur de la torture et de la discipline, souvent inconsciemment. L’appui du livre permet alors à ces éducateurs de faire partager aux jeunes cette période qu’ils n’ont pas connue, et de mieux comprendre les craintes ou les comportements de leurs aînés.

Quand vous avez débuté Paracuellos, vouliez-vous livrer un témoignage ou est-ce plus une façon d’exorciser ce que vous aviez vécu ?

Tout d’abord, je voulais surtout exorciser ces moments très lourds, et c’est ce que je me suis attaché à réaliser, dès la mort de Franco, et l’abolition de la censure. Mais je voulais effectivement aussi témoigner de cette vie au sein même des collègues catholiques. Comme aucun adulte ne pouvait faire passer ce message par un média quelconque, j’ai utilisé ma fonction de dessinateur de bande dessinée pour me faire le porte-parole de mes camarades. Je voulais en témoigner rapidement avant que cela ne disparaisse dans les méandres de l’Histoire.

Est-ce que vous avez pu reprendre contact avec les enfants que vous avez côtoyés pendant ces années ? Comment ont-ils évolué face à ce que vous avez vécu ?

J’ai encore des contacts réguliers avec une quinzaine de mes camarades de collège. En dépit de cette éducation violente, fasciste et ultra-religieuse, aucun d’eux n’a mal tourné, et donc n’a subi vraiment des conséquences désastreuses de ces quarante années de fusillades, de tortures et de répressions. Bien entendu, il est possible que certains enfants soient devenus ‘méchants’, mais pas dans une proportion plus importante qu’une société moyenne. Il faut donc en retirer que cette éducation n’a pas porté les fruits escomptés, bien heureusement pour nous. C’est comme un pendule : plus vous forcez les gens à faire des choses qu’ils ne veulent pas, plus des effets inverses se feront sentir lorsqu’on le relâchera.

Est-ce que vous ressentez une haine contre les personnes qui vous ont personnellement oppressé ?

Non, car ces personnes étaient des victimes du système tout autant que moi. Par contre, j’ai maintenant une répulsion viscérale envers la religion catholique, et bien entendu envers le fascisme. Toute l’Espagne était pourrie, et ce qui se passait au sein de ce collège n’en est qu’un exemple très représentatif, mais pas pire ni meilleur que dans le reste du pays. Certes, dans notre microcosme, nous avions des problèmes de violence, de haine et de religion exacerbée, mais c’était bien pire au-delà des portes de notre collège, toute en proportion du monde des adultes par rapport à celui des enfants ! Il faut aussi se rappeler que la guerre avait été gagnée par une minorité de gens, qui disposaient des armes. Je n’ai donc aucune haine non plus envers mon pays, bien que l’esprit de nationalité m’importe peu. Ce qui me touche, c’est l’humanité des personnes qui se retrouvent. Je reste ainsi fort préoccupé par la pauvreté, par les Africains qui tentent de se réfugier en Europe, fuyant leurs conditions de vie et le sida.

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Le premier album est paru en France en 1980.

Alors que les deux premiers tomes de Paracuellos ont été et sont toujours fort lus, autant par les éducateurs que par le public de bande dessinée, pourquoi a-t-il fallu attendre plus de dix ans et cette intégrale pour enfin lire les autres volumes en français ?

Au début, les éditeurs espagnols ont refusé d’imprimer ma bande dessinée, et c’est par hasard que Marcel Gotlib et le directeur des éditions Audie ont découvert Paracuellos. En dépit de la grande différence d’esprit avec Fluide Glacial, c’est par conviction qu’ils l’ont édité. En lien avec cette série, d’autres de mes bandes dessinées ont donc été publié chez Audie [1], jusqu’à ce qu’un nouveau directeur décide de se recentrer sur l’esprit pur et dur de Fluide Glacial. Des années plus tard, Thierry Tinlot et Gotlib se sont retrouvés sur le projet d’une intégrale de Paracuellos avec les tomes inédits en France. J’étais bien entendu ravi de ce retour en grâce !

Ces bandes inédites en France nous permettent de noter la progression narrative : des doubles pages, on passe à des récits plus longs, plus charpentés.

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Coïncidence des éditeurs, c’est Glénat Espagne qui publie les albums restés inédits en France.

C’est d’abord l’exutoire qui a primé, et j’ai sorti ce qu’il y avait de plus violent. Ces courts récits en deux pages ne me permettaient pas de m’étaler, et il fallait aller à l’essentiel. Je vivais aussi dans le doute d’être encore édité, et c’est pour cela que je ne voulais pas que cette information ne se perde. Rencontrant une certaine attente du public, j’ai pu alors chercher plus en profondeur dans mes souvenirs, afin de chercher des événements peut-être un peu moins violents à première vue, mais qui l’étaient tout autant en termes de contenu. Normalement, j’en ai maintenant fini avec Paracuellos, à moins que de nouveaux épisodes ne me reviennent …

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[1Les professionnels, Amor Amor !!, Amour toujours, Aux risques de l’amour et Barrio.

(par Charles-Louis Detournay)

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