Casterman relancerait (A Suivre) ?

24 septembre 2010 8 commentaires
  • Ce n’est même plus un secret : À l’initiative de Reynold Leclercq, éditeur nouvellement arrivé chez l’éditeur de Tintin, Casterman s'apprêterait à relancer pour janvier prochain le mensuel légendaire des années 1980.
Casterman relancerait (A Suivre) ?
Le premier numéro du légendaire (A Suivre)

L’anecdote mérite d’être racontée : Hergé était un fondu d’Hugo Pratt. Comme Franquin, il était bluffé par l’aisance, la capacité de synthèse et surtout par la puissance d’évocation de Corto Maltese. La série paraissait depuis 1970 dans Pif Gadget, dont un certain Jean-Paul Mougin, viré en 1968 de l’ORTF en était devenu le rédacteur-en-chef adjoint l’année suivante. Toute la profession avait le maître vénitien en ligne de mire depuis que Claude Moliterni en faisait une très active propagande. Greg publiait ses Scorpions du désert dans Le Journal de Tintin depuis 1973 et, pour répondre à l’insistance d’Hergé, Casterman publiait Corto Maltese en albums cartonnés en couleurs. Cet initiative avait été un échec patent pour l’éditeur tournaisien. Les vieux libraires s’en souviennent : les cinq albums du marin-aventurier publiés par Casterman ont encombré les solderies pendant des années.

Une ballade historique

Puis vint La Ballade de la mer salée, un gros pavé en noir et blanc publié par Casterman en 1975, un peu comme un dernier ballon d’essai avant liquidation totale. Paru en janvier au Festival d’Angoulême 1975, il reçut le Prix de la Meilleure BD étrangère l’année suivante et surtout, ses ventes dépassèrent rapidement le cap des 100.000 exemplaires vendus. Pour une maison aussi conservatrice que Casterman, c’est un séisme.

En réalité, cette bande dessinée pour adultes que les grands éditeurs regardaient encore avec commisération depuis que Pilote avait dû passer mensuel et face au constat des difficultés financières de Charlie Mensuel et de L’Écho des Savanes, cette bande dessinée-là était en train de faire son trou. Pour preuve, la même année que La Ballade paraissaient Métal Hurlant, Fluide Glacial et Circus, initiant trois courants de bande dessinée qui ont marqué l’histoire.

Le transfert de Jean-Paul Mougin chez Casterman sous la houlette de Didier Platteau, arrivé comme assistant au directeur littéraire chez l’éditeur tournaisien en 1972, scelle un projet autour d’une revue en noir et blanc dont les intentions, si l’on en croit l’éditorial du premier numéro, sont clairement affichées : « (A Suivre) sera l’irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature » écrit Mougin.

Reynold Leclercq réussira-t-il à relancer le journal de Mougin et Platteau ?
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Une ambition littéraire

C’est une révolution qui insuffle à la bande dessinée francophone d’autres formats, d’autres rythmes d’écriture et surtout une ambition esthétique et littéraire rarement assumée jusqu’ici.

Auparavant, en effet, la bande dessinée pour adultes passait par les poncifs de la contre-culture : sexe, science-fiction, polar et rock ‘n roll. Avec (A Suivre), Casterman se veut le « Gallimard de la BD ». Et il parviendra peu ou prou à ce statut, trustant pendant près de 15 ans a plupart des prix d’Angoulême dont ils ont été dans les premières années l’un des principaux soutiens.

Au casting du premier numéro, une maquette d’Étienne Robial (qui, depuis le lancement de Métal Hurlant et du label Futuropolis était devenu une garantie de branchitude parisienne), Tardi & Jean-Claude Forest, Claude Auclair, Fmurrr et bien entendu Hugo Pratt.

Après une dizaine d’années flamboyantes, où l’on découvre Schuiten & Peeters, Comès, Manara, Sokal, Geluck, Ted Benoit, Loustal, etc., le mensuel se racrapota jusqu’à s’arrêter en 1997 après 239 numéros, dans une dernière livraison intitulée « Arrêt sur images » ponctuée du mot « fin ». Rideau ?

Le retour

Le dernier numéro d’(A Suivre) en 1997.

Non pas, semble-t-il. Récemment nommé en remplacement d’une partie des fonctions d’Arnaud de la Croix parti au Lombard, l’ex-libraire Reynold Leclercq avait envie de fédérer ses projets dans un nouveau support. Aussi a-t-il proposé au président de Casterman, Louis Delas, de relancer (A Suivre) dans une publication qui paraîtra deux fois l’an, une formule commerciale éprouvée non sans succès par Dargaud et Pilote. Serait-ce le début d’un retour du mythique mensuel de Mougin et Platteau ?

Il se raconte que certains grands auteurs du « (A Suivre) canal historique » sont opposés à ce projet, y compris son ancien rédacteur en chef. Mais que certains autres (aucun nom n’est cité) seraient plutôt favorables. Ce serait un numéro composé « uniquement d’inédits » nous dit-on, dont les fers de lance seraient des figures de la nouvelle génération comme Bastien Vivès par exemple.

Nous en reparlerons sûrement car, on s’en souvient, la relance de Pilote ou celle du label Futuropolis avaient suscité pas mal de réactions. Ces réminiscences de labels du passé est-elle symptomatique ? Il y a en tout cas à travers cette initiative une relecture du passé qui montre que ces projets éditoriaux sont vraiment entrés dans l’Histoire.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Le numéro 0 d’(A Suivre)

 
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8 Messages :
  • Casterman relancerait (A Suivre) ?
    24 septembre 2010 14:07, par PPV

    Aaaah ! (A suivre) ! Toute ma jeunesse :-) Malgré toute la sympathie que j’ai pour Reynold, à l’heure ou toutes les tentatives de créer des nouveaux magazines BD ont échoué, j’ai l’impression que cette relance ne rencontrera que de la curiosité dans un premier temps, et de l’indifférence dans un second. Ce qui serait plus réaliste serait une version uniquement électronique, disponible sur le net ou sur supports mobiles. Rappellons à ce sujet l’éphémère renaissance de A Suivre au début des années 2000 en version "asuivre.com", mélangeant rédactionnel, marketing pour des séries maison, quelques jeux, et un esprit bon enfant.

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    • Répondu par Giff-Wiff le 24 septembre 2010 à  19:57 :

      Youpi !
      N’écoutez pas les cassandres, et soyez fous ! Vive la relance d’A suivre, enfin un peu de risque dans ce monde sclérosé ! Donnons une chance au désir et à la découverte. Et pourquoi une pépinière made in A Suivre, qui donnerait le temps de bonifier de nouveaux talents non formatés. Et ça, ça changerait la donne !
      Merci Casterman, merci d’aimer la BD.

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  • Casterman relancerait (A Suivre) ?
    24 septembre 2010 21:42, par Oncle Francois

    Merci pour cet excellent article, mais il me semble qu’avant d’être publié par Pif ou Casterman, Corto Maltese eut l’honneur de deux superbes albums à l’italienne édités par Bd Publicness : l’un en noir et blanc, l’autre en couleurs.

    Revenons à notre marin maltais, comme certaines oranges : il est certain que ses aventures furent parmi les plus modernes et les plus remarquables publiées par l’héritier de Vaillant. Si ma mémé-moire est bonne, les lecteurs lui préféraient au même format de 20 pages les exploits du Docteur Benjamin Justice (médecin judoka, spécialiste du cri qui tue !! idéal pour stopper net dans son élan un assaillant agressif) et Rahan (fils de Craô et des ages farouuches !°). Avec le recul, ce déficit de notoriété spontanée m’amuse. Il démontre la qualité des classiques intemporels qui vont s’imposer sur la durée, et le coté éphémères de certaines réussites commerciales.

    Reste le coté ridicule de ce revival inattendu : (A Suivre), c’était le plaisir de dévorer de longues sages adultes et bien écrites, mais sans le moindre érotisme, cela de mois en mois. Vous annoncez que le titre va renaitre, mais je me demande ce qu’il restera d’une supportable attente mensuelle (le même rythme que les Circus, Echo, Pilote et Charlie de la même époque, mais avec une ration de pages plus fournie, et un vrai découpage par chapitre !!). S’il s’agit de faire de la pub pour les prochaines publications, je ne vois pas vraiment l’intéret de cette initiative.

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    • Répondu le 25 septembre 2010 à  00:16 :

      Comme la mode éditoriale est à nouveau aux grosses paginations (200 voire 300 pages), il sera aisé de prépublier pendant un an ou deux des chapitres d’une histoire pendant que l’auteur la dessine.

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    • Répondu par FB le 25 septembre 2010 à  09:04 :

      (A Suivre), c’était le plaisir de dévorer de longues sages adultes et bien écrites, mais sans le moindre érotisme

      Si la bande dessinée ADULTE que dessinait (A Suivre) était en effet différente de celle, libératrice, de ses prédécesseurs plus "sex, drog & rock&roll", il ne faut pas non plus écarter l’érotisme qui pouvait apparaître également dans (A suivre). Il y en avait par exemple dans les bandes dessinées de Manara (même si ce n’était pas "le" Manara des éditions Albin Michel évidemment...) avec "Les aventures de Guiseppe Bergman","L’été indien" avec Hugo Pratt, "Voyage à Tulum" avec Fellini, ou encore "El Gaucho"... ; il y avait aussi une dose d’érotisme dans "Love Hotel" de Boilet par ex., ainsi que dans les bandes dessinées de Warnauts et Raives ("Lettres d’Outremer", etc.), ou encore dans celles de Munoz et Sampayo ! (et sûrement encore quelques autres...). (A suivre) ne se coupait donc pas de cette réalité, heureusement.

      A part cela, d’accord avec vous ; un "A suivre" tous les 6 mois, je ne vois pas bien.... J’espère que ça ne sera pas des récits "à suivre" sinon ça va être très long à attendre. Le cliffhanger risque d’être intense... ^^

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    • Répondu par Leautaud le 25 septembre 2010 à  10:31 :

      En fait c’est dans Pif Gadget en 1970 que Corto apparut en France , le premier album Publicness date de 1971.
      Moliterni a effectivement activement milité pour Hugo Pratt à travers sa revue PHENIX qui publia la Ballade sur 3 numéros ( avant interruption). Il y aurait eu aussi une publication dans France-Soir ( Moliterni convainquant Lazareff ?...)

      J’ai retenu de l’article que ce nouvel A Suivre serait semestriel . Bon vent à cette tentative , bonne chance à ce projet . Je reste curieux de connaître les auteurs qui en feront partie ( Tardi ? ).

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  • Casterman relancerait (A Suivre) ?
    5 octobre 2010 00:06, par Maîitre Banane

    "…¦une maquette d’Etienne Robial (qui, depuis le lancement de Métal Hurlant et du label Futuropolis était devenu une garantie de branchitude parisienne)"
    Mon cher Dider, c’est un peu court et inélégant de ramener l’immense travail de Robial à juste "une garantie de branchitude parisenne".
    C’est oublier qu’il fut (est) un graphiste hors-pair, un amoureux, un collectionneur et un vecteur fou de la bd des plus grand maîtres mais aussi de la typographie, et qu’il a apporté énormément au design de la presse et des albums bd.
    Faut-il te rappeler le néant visuel et l’horreur typographique qui caractérisait le design de l’immense majorité des couvertures des années 70 et 80 ? Pour moi il y a un "avant " et un "aprés" Robial. Respect, l’Etienne !

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 5 octobre 2010 à  06:41 :

      A ce niveau d’admiration, c’est de la bigoterie.

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