Charles Masson : « C’est compliqué de faire un livre. Par moment, on n’y croit plus ! »

11 mai 2009 0 commentaire
  • {{Charles Masson}} est un auteur engagé. {Soupe Froide}, où il raconte l’errance d’un SDF, avait été l’un des livres remarqués de l’année 2004. L’auteur nous revient avec {Droit du Sol}, une œuvre forte qui égratigne le comportement des Occidentaux qui vivent à Mayotte. Masson se penche également sur le destin des Comoriens prêts à risquer leur vie, pour rejoindre l’île française…

Charles Masson : « C'est compliqué de faire un livre. Par moment, on n'y croit plus ! »Comment naissent vos histoires ? On vous sent fort attaché à des thématiques sociales.

Je me sers de mon vécu pour écrire mes récits. J’accumule des idées, des bribes d’histoires que je ne travaille pas… Un récit nait ensuite comme une sorte de déclic. Droit du Sol représente quatre ans de ma vie. Je ne me mets jamais devant une feuille blanche en me forçant à écrire. L’inspiration vient d’un coup et je passe alors six ou sept heures à rédiger un synopsis en ayant une écriture automatique, rapide. J’ai commencé l’écriture de Droit du Sol en début de soirée, et je me suis arrêté à 4 heures du matin ! Je n’avais aucun titre, mais le synopsis était déjà découpé en seize chapitres. Les mêmes que ceux du livre. Pour Soupe Froide, j’ai rédigé rapidement le scénario, mais n’ai retouché aucun mot. Je désirai rester dans l’émotion pour ce récit. Pour Bonne Santé, j’ai modifié les textes pour éviter que ce récit ait un côté pamphlétaire !

Les destins des personnages de Droit du Sol se croissent . Pourquoi ?

J’apprécie beaucoup le film Magnolia de Paul Thomas Anderson. La structure narrative de ce film est proche de celle de Droit du Sol. Les personnages se croisent. L’action de mon récit se situe à Mayotte ! Si vous vivez dans cette île pendant quelques semaines, vous allez vite vous rendre compte qu’au bout de quinze jours vous connaîtrez toujours quelques personnes dans n’importe lequel des endroits où vous irez. Tout le monde se croise tout le temps à Mayotte ! On ne peut pas avoir de vie privée dans une île si petite. Lorsque j’ai écrit cette histoire, je ne pensais pas les faire interagir aussi souvent. Et puis, en réalisant le découpage, c’est venu naturellement. Pendant que la caméra fixe un personnage en avant=plan, un autre passe au loin, dans la rue.

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Extrait de "Droit du Sol"
(c) C. Masson & Casterman.

Vos personnages sont-ils des caricatures de personnes que vous connaissez ? Comme par exemple, l’héroïnomane qui se rend à Mayotte pour échapper à la tentation…

Mais les gens sont des caricatures. Nous le sommes tous ! Certains personnages m’ont été inspirés par des personnes existantes, comme effectivement l’héroïnomane. D’autres sont totalement inventés.

Avez-vous arrêté la pratique de la médecine depuis que vous êtes auteur de bandes dessinées ?

Non ! Je continue. Mais je suis auteur de BD avant d’être médecin ! Je suis autodidacte. C’est un métier que j’ai toujours voulu exercer. La médecine ne m’a intéressé à partir de la terminale. Mais même quand je l’étudiais, je savais que je serais un jour auteur de BD.
Je fais aujourd’hui des remplacements. J’ai besoin de rentrées financières pour assurer la promotion de mes livres, et pour avoir le temps pour dessiner. Je suis ORL et je remplace les médecins qui partent en vacances…¨

Pourquoi continuer la pratique de la médecine ?

J’adore la médecine ! J’aime cumuler mes deux métiers la même journée. La médecine est un métier de contact. Je suis heureux de retourner voir les patients lorsque je n’ai pas exercé pendant deux ou trois semaines. C’est un métier où l’on parle aux gens. Je m’ennuierais si je ne faisais que de la bande dessinée.

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Recherche de mise en page pour "Droit du Sol"
(c) Masson & Casterman

Votre biographie mentionne que vous vous servez de l’histoire de vos patients pour construire vos histoires. Le SDF que vous mettez en scène dans Soupe Froide, qui refuse d’être pris en charge parce que l’on lui a manqué de respect en lui servant de la soupe froide, était-ce réel ?

Oui. Si ce n’est que j’ai mélangé le parcours de deux patients. L’un est mort de froid en se sauvant de l’hôpital, et l’autre est parti de la clinique parce qu’on lui avait servi de la soupe froide. J’ai mélangé les deux pour « imaginer » la raison du départ de celui qui est décédé.

Ce livre a eu un très bon accueil …

Oui. Nous en avons vendu six milles exemplaires. Ce qui est extraordinaire pour ce type de livre. Cela m’a fait plaisir que l’éditeur s’y retrouve financièrement, d’autant plus que Soupe Froide était anti-commercial ! Quand il est sorti en librairie, j’ai confié à Benoît Peeters, mon éditeur à l’époque, qu’il n’était pas certain que j’en fasse un autre. Je n’avais pas d’histoire à raconter…

Est-ce pour cela que vous avez besoin de dessiner des scénarios plus légers, écrits par d’autres scénaristes ?

Oui. Soupe Froide était un livre dur, mais il se lit rapidement ! J’ai eu du mal à inclure de l’humour dans Droit du Sol. J’ai commencé à mettre des situations humoristiques, un peu cyniques, dans Bonne Santé. Dans Droit du Sol, nous sommes plus dans la caricature et le cynisme…
Quand je travaille avec un scénariste, je réalise une adaptation de ses idées, de son histoire, pour y inclure mon univers. Le scénario des Boules Vitales de Sylvain Ricard était très peu indicatif. Il m’a fourni une suite dialoguée que j’ai interprétée à ma manière pour en faire quelque chose de très cru. Il y a des scènes de sexe qui sont montrées de manière explicite. J’aurais pu les montrer différemment.
Je vais dessiner une histoire de Chloé Von Arx. J’ai envie de transformer son récit pour y apporter une subtilité supplémentaire. Sans évidement le déformer !

Vous privilégiez une fluidité de votre trait, qui est par moment fort nerveux…

Je dessine comme je peux, et je n’ai pas le temps de fignoler. Je sais que mon premier jet est le meilleur, et que cela ne sert à rien de recommencer une planche. J’ai commencé Droit du Sol en février, et je l’ai terminé en octobre. J’ai dessiné quatre pages par jour.

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Extrait de "Droit du Sol"
(c) C. Masson & Casterman

Cette rapidité n’entraîne pas un autre type de questionnement ?

Oui. Je m’interroge tout le temps ! Vous savez, c’est compliqué de faire un livre. Par moment, on n’y croit plus. Plus cela dure, plus c’est rude ! Le début est excitant, puis passé les deux tiers, cela devient difficile. Je voulais publier ce livre le plus rapidement car il traite d’une actualité qui s’est passée ces dernières années. Cela aurait été incohérent de sortir Droit du Sol en 2015. Les boat-people sont le fil conducteur du livre. Même si je ne me suis pas attardé sur ces personnages….
J’ai la chance d’être un Français bien né, et de ne pas devoir voler pour vivoter. Je ne pouvais pas aborder avec plus de soin ces personnages Comoriens. Je ne suis pas issu de ce pays. Je ne suis pas musulman. Je n’ai jamais pris de Kwasa Kwasa (surnom que l’on donne aux bateaux de fortune pris par les boat-people). Comprendre l’autre demande du temps, et c’est compliqué.

Pourquoi avoir traité la dernière scène en seulement quatre pages ?

Il s’agit de la partie la plus importante du livre. Les quatre cents précédentes pages servent à les mettre en place. La narration m’intéresse plus que tout en bande dessinée. Je me demande sans cesse comment trouver un angle original. Cette pagination importante me permet de jouer sur la narration.

Quelle est la thématique de l’histoire que vous réalisez actuellement avec Chloé Von Arx ?

Une histoire d’amour déséquilibrée. La femme est dans l’attente par rapport à un homme, qui est à la limite de la folie. Ce scénario m’a étouffé. Ce sera un livre qui le sera à un moment donné. Je veux retransmettre cette angoisse dans certaines scènes. Le livre paraîtra aux éditions Futuropolis

Quel est le marché de la bande dessinée à la Réunion ?

Il y a trois ou quatre librairies sur l’île, qui font plutôt bien leur travail. Il y a quelques éditeurs locaux qui ne sélectionnent malheureusement pas vraiment les œuvres. La Réunion est de fait le département de France où l’on a le plus de chance d’être édité lorsque l’on est auteur de BD ! Malheureusement les meilleurs livres ne sont pas diffusés en France. Et puis, il y a un festival de la BD à la Réunion qui a lieu tous les deux ans !

(par Nicolas Anspach)

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