Chris Lamquet : "Il n’est pas question de japaniser notre mode de travail"

14 août 2007 9 commentaires
  • L'auteur d'{Alvin Norge} a collaboré par le passé avec l'éditeur japonais Kodansha. Cette expérience a donné naissance à {Io memories}, un album récemment sorti chez Kana. Fort de ses 25 années d'expérience d'auteur de BD franco-belge, Chris Lamquet a bien voulu partager avec nous les enseignements qu'il a tirés de ce travail et de la découverte de Japan Expo...
Chris Lamquet : "Il n'est pas question de japaniser notre mode de travail"
Francfort 1996 : Chris Lamquet, les éditeurs Pierre-Alain Szigeti et Takako Hasegawa, en compagnie d’une éditrice de Kodansha .
Photo DR. (c) Kana

ActuaBD : Io Memories, à l’origine, avait été publié au Japon ?

Oui, par Kodansha, qui avait notamment envie, dans les années 1990, de renouveler graphiquement le contenu du magazine Morning. Ils ont fait appel à des auteurs européens via une journaliste de Canal Plus Belgique, qui leur a fait une sélection de gens susceptibles d’intéresser l’éditeur ; dans cette sélection, il y avait L’Amour hologramme, qui avait été publié chez Casterman quelques années auparavant. Une image les a fait flasher : une pleine page où un hologramme apparaît devant le cosmonaute. Une scène assez symbolique : c’est son imaginaire qui apparaît devant lui. J’ai donc rencontré un éditeur au bistrot bruxellois La Mort subite.

Là, j’ai découvert comment on travaille « à la japonaise » : l’éditeur a une envie, il demande au dessinateur de la développer. En une heure, on a développé ensemble, avec le traducteur, une histoire de six pages. Au départ, j’ai trouvé ça un peu surréaliste, mais je me suis prêté au jeu, et puis j’ai compris le fonctionnement ; et cette relation, dans laquelle l’éditeur s’implique énormément, qui au départ pour un auteur européen paraît très contraignante, s’avère à la longue très gratifiante, dans le sens où si tu te plantes, tu n’es pas le seul responsable ! C’est très confortable, je dirais qu’il y a une espèce d’émulation. Cette ambiance de travail, je l’ai recréée pour Alvin Norge : dès le départ, j’ai impliqué le Lombard. Alors que le projet n’en était qu’au stade des premières planches, tout le staff se l’était en quelque sorte approprié. Tout le monde s’est donc impliqué, et ça a créé un état d’esprit que j’ai apprécié.

La couverture de Io Memories : Du crayonné à l’imprimé
© Chris Lamquet / Kana

Quelles ont été les étapes suivantes de votre collaboration avec les Japonais ?

Il y a eu plusieurs histoires courtes, dont le nombre de pages augmentait à chaque fois : 16, puis 25… Plus ça accrochait, plus le nombre de planches augmentait ; jusqu’au jour où on m’a dit voilà, on aimerait bien une histoire à la japonaise, « never ending ». C’est alors qu’ont été réalisées les 100 premières planches de Io memories.

Et le projet s’est arrêté en 1998 du fait de la crise qui frappait le Japon…

Oui, c’est la raison principale ; les auteurs européens avec qui des collaborations avaient été engagées ont été les premiers à en pâtir. Nous étions mieux payés que les auteurs japonais, et il y avait des frais supplémentaires d’aller et retour des travaux entre Europe et Japon, de traduction, etc.

Etudes pou Leen (1996)
© Chris Lamquet / Kana

Quelques années plus tard, les planches de Io memories sont mises en ligne sur UniversBD…

Oui, vers 2002. J’avais du matériel dans mon tiroir qui dormait, donc pourquoi pas le ressortir ? Au fur et à mesure, en regardant, je m’apercevais qu’il y avait des choses que j’avais envie de retravailler. Et puis Yves Schlirf [1]est tombé dessus, et à partir du moment où l’idée s’est installée chez Kana de m’éditer, je me suis remis sur le projet : j’ai gardé les 100 premières planches mais en réécrivant tout le texte, et puis j’ai dessiné 100 planches supplémentaires.

Vous avez déjà expliqué à Nicolas Anspach la façon dont ce projet avait fait évoluer votre façon de travailler : aujourd’hui, comment travaillez-vous, aussi bien sur le plan graphique que scénaristique ?

Sur le plan graphique, j’ai digéré complètement l’outil numérique : j’ai enfin retrouvé l’aisance et le « coup de patte » que j’avais avant sur papier, et j’ai complètement intégré la 3D dans mon travail. L’essentiel des objets récurrents, immeubles, accessoires de la vie courante, qui artistiquement n’apportent pas grand-chose pour le dessinateur – c’est juste fastidieux à faire, je les crée en 3D, je les garde en bibliothèque, et lorsque j’en ai besoin, je les ressors. Là, il y a une démarche qui consiste à rationaliser le boulot, car je suis dans un registre réaliste, où on passe énormément de temps à dessiner des décors, des back-grounds… Je préfère me défouler sur les personnages, leur expression, les dialogues, que sur le dessin technique. Il n’est plus question que je me lance dans des décors pharaoniques avec des techniques traditionnelles : je le fais en 3D, et ensuite je l’habille pour faire oublier que c’est de la 3D, qui n’est pas une fin en soi, mais un outil. J’ajoute du trait, des effets à la limite volontairement maladroits…

Version japonaise de la page 18 pour Kodansha (1995)
© Chris Lamquet / Kana

Ensuite, au niveau de l’écriture, le fait d’être libéré du souci du dessinateur qui se dit : “Mon Dieu, cette planche-là je vais y passer 3 semaines !”, ça me donne une très grande liberté dans le scénario. Comme je suis mon propre dessinateur, il arrivait que je me limite sur le plan scénaristique. Ce n’est plus le cas. Au niveau de la réalisation proprement dite, je fonctionne comme avant, si ce n’est qu’un manga, comme d’ailleurs les feuilletons américains, se construit sur les personnages. Ce sont eux, leur personnalité, leur passé, qui construisent l’histoire, et les gens s’identifient. C’est là qu’on a beaucoup à apprendre des mangas : je me suis baladé ici [à Japan Expo] dans les traverses, et j’ai vu tous ces gens déguisés – on peut considérer ça comme un peu pathétique, mais… moi, j’ai changé mon opinion en venant ici ! J’ai découvert que ce qui pouvait paraître un peu lourd est en fait très ludique, qu’il n’y a absolument rien de malsain derrière, à part deux ou trois cas pathologiques… Dans l’ensemble, ils s’amusent !

Les gens qui viennent à Japan Expo participent à l’évènement, ils ne sont pas que spectateurs…

Oui, j’ai entendu quelqu’un dire : ce qui fait plaisir à travers le manga, c’est le retour à la BD des origines, où les gens s’appropriaient les personnages. C’est vrai que depuis les années 70, la BD étant devenue plus adulte, on s’est éloigné éditorialement du public ado. A mon avis, ça va changer.

Dans le contexte de la montée en puissance des mangas, comment voyez-vous l’avenir pour les auteurs de BD franco-belge ?

Pour moi, il ne faut pas se leurrer, il n’est pas question de japaniser notre mode de travail. En tant qu’auteur européen, ça n’a jamais été mon choix de me péter la santé à dessiner 15 heures par jour. La démarche de l’auteur européen restera à mon avis assez esthétisante, avec une dimension dessin plus importante que dans le manga, où les codes préétablis font qu’il est plus facile de déléguer une partie de l’exécution. Je ne pense pas qu’on va de but en blanc changer notre mode de fonctionnement. La relève va se faire, je pense, avec la jeune génération qui arrive et qui s’est nourrie de manga : ce qu’on va revoir dans un premier temps, c’est le format. Et puis il faudra trouver un compromis qui permette aux auteurs européens de rester eux-mêmes, mais aussi de conquérir le jeune public qui aujourd’hui ne lit que du manga, et qui n’achètera jamais nos albums, pas seulement pour des raisons économiques, mais aussi parce qu’ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent. Si on veut les conquérir, ce sera d’abord en revoyant notre mode narratif. Il n’y a pas de raison que la BD franco-belge traditionnelle disparaisse, mais ça restera un autre marché, qui concernera les amateurs d’art, les passionnés de dessin, de bouquins…

Io Memories (page 31) : Du crayonné à l’encrage
© Chris Lamquet / Kana

Et pour les dessinateurs, en terme de rythme de production, de contexte économique, quelle évolution voyez-vous ?

Le problème fondamental, c’est le prix à la planche. Un manga fait minimum 200 planches ; bien sûr, ce sont des mini-planches, mais l’auteur européen en fait de toute façon plus que celui de manga : il met plus de décors, etc. Donc pour lui, le prix à la planche du format manga est invivable. Il y a un réel problème économique : on ne peut pas demander à des auteurs qui ont 25 ans de métier, comme moi, de travailler au prix à la planche actuel des mangas européens. Ce n’est pas rentable dans le contexte professionnel dans lequel on vit, en Belgique comme en France, avec les charges à payer, etc. Si rentabiliser ça consiste à faire 40 planches par semaine, je suis désolé mais on n’aura que de la merde !… Donc il faudra trouver un juste milieu qui permette de fournir un travail qui nous ressemble, et qui se vende bien. On va devoir y arriver. Le problème est qu’on est dans une société qui ne reconnaît pas l’artiste en tant que tel, puisqu’il a un statut de profession libérale : il ne peut donc pas travailler avec des assistants comme dans un studio à Séoul ; c’est un problème qu’il va falloir résoudre. Il y a déjà eu des tentatives à gauche à droite, comme quand Dargaud avait lancé la collection Cosmo, en faisant travailler Tome et Hardy. Le problème du prix entraîne celui du format, qui entraîne celui du concept… Il y a une vraie réflexion à mener.

Pour finir, quels sont vos projets en cours ?

Le tome 8 d’Alvin Norge est prévu pour début 2008, je le termine entre septembre et décembre ; je l’avais mis de côté quelque temps. Là je suis en train de terminer un gros boulot pour la Communauté européenne, qui sortira en fin d’année, sur le thème des virus, de la grippe aviaire… Ensuite, j’ai d’autres projets avec Richard Marazano, que j’ai rencontré en travaillant sur Blue Space. Je lui avais dit : si, un jour, tu as une idée qui permet de mettre en scène des grands singes, surtout des orangs-outangs, j’ai envie d’en dessiner. Il m’a proposé un sujet, on va le faire. Et j’ai un autre projet SF avec mon fils et Jean-Michel Ponzio, le dessinateur du Syndrome du chimpanzé, chez Dargaud. Jean-Michel s’occupe de la 3D, moi essentiellement des personnages et des dialogues, et mon fils du scénario. Sous toute réserve, ça intéresse fortement Dargaud-Lombard.

Propos recueillis à Japan Expo par Arnaud Claes, le 8 juillet 2007

Japan Expo : Notre reporter Arnaud Claes avec Chris Lamquet
Photo : Didier Pasamonik

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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En médaillon : Chris Lamquet. Photo : Didier Pasamonik

[1Éditeur de Kana et de Dargaud Benelux.

 
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9 Messages :
  • Rappelons qu’en français on dit "japoniser" et non "japaniser"...

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  • Je crois qu’il s’agit du tome 6 d’Alvin Norge et non du tome 8 comme indiqué, la série stagnant à 5 depuis 3 ans. Vite la suite s’il vous plait monsieur Lamquet, j’adore.

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    • Répondu par Alvin Norge le 7 septembre 2007 à  09:08 :

      je suis justement en train de travailler dessus. Et de fait, il s’agit bien du tome 6, et non du 8.Je ne dessine pas encore plus vite que mon processeur. Dommage :o) Et merci d’adorer, j’adore qu’on m’adore.

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      • Répondu par torgan le 21 juin 2008 à  12:56 :

        juin 2008 toujours pas de tome 6 a l’horizon des possibles : où en est-il ?

        je suis fan depuis le tome 1 que j’ai acheté a sa sortie et j’avoue que c’est a la relecture que j’ai compris le truc du matricule ^^

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        • Répondu le 19 décembre 2010 à  19:50 :

          2010 touche à sa fin, et toujours pas de tome 6 d alvin norge...

          Doit on craindre le pire quant à la santé de chris lamquet ? c est tout de meme inquietant. J espere seulement qu il s agit de la panne blanche quant à nous pondre un scenario bien ficelé plutot qu une salade pseudo sf mal remachée...

          j adore la série, je m inquiete pour elle.

          A la rigueur si quelqu un voit ce message, faites nous un 64 planches, plus cher, mais se finissant, pour ne rien regretter.

          Merci

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          • Répondu par Nicolas Anspach le 19 décembre 2010 à  21:04 :

            Votre attente durera encore quelques mois. Mais bonne nouvelle : Chris Lamquet dessine actuellement le prochain Norge. Il m’en a parlé dernièrement, au festival d’Andenne. Une nouveauté est donc prévue en 2011.
            Bien à vous,
            Nicolas Anspach

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            • Répondu par Joker91 le 28 juillet 2011 à  08:33 :

              On est en 2011.... Du nouveau concernant le tome 6 ???

              Alvin me manque, j’adore son univers, alors d’avance merci à Mr Lamquet de nous donner des nouvelles de son petit protégé au bonnet bleu

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              • Répondu par youpiter le 3 décembre 2011 à  13:03 :

                2011 touche à sa fin et toujours pas de nouvelle... Comme tout le monde je m’inquiète pour cette série que je trouve vraiment très bonne et dont j’attends la suite avec impatience. Serait-il possible d’avoir des nouvelles ???

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                • Répondu par rosalie le 20 janvier 2016 à  15:59 :

                  Bonjour, je suis cette bd depuis sa sortie et nous voilà en 2016 toujours à attendre la suite.
                  J’avais misé sur cette série par son originalité et sa capacité à nous projeter dans le futur numerique. Le temps et la technologie ont ils dépassé aujourd’hui les capacités de l’auteur a écrire une suite convainquante ?

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