Christian Lerolle : "Le statut de coloriste est assez bâtard. Auteur ou technicien ? "

25 septembre 2005 0 commentaire
  • Pilier de l'atelier rémois 510TTC, Christian Lerolle n'a pas sa langue dans sa poche. Il est passionné par son métier et aimerait voir évoluer le statut de coloriste dans la profession. Rencontre avec un grand de la couleur qui travaille (trop souvent) dans l'ombre...

Quelle est l’actualité de Christian Lerolle ?

Dernièrement, le tome 3 de Zorn et Dirna (Soleil), le tome 2 de Nävis (Delcourt) et le tome 48 de Spirou et Fantasio (Dupuis). En fait, je colorise une dizaine d’albums chaque année.

Tu es un de plus à l’atelier 510TTC ?

Non, mais je viens d’avoir un stagiaire pendant trois mois. Il m’a bien aidé à préparer les aplats notamment.

Est-ce, pour toi, une configuration définitive de travailler avec un assistant ?

Je ne sais pas... Je ne crois pas. Je ne veux pas avoir la responsabilité de lui donner suffisamment de travail pour qu’il gagne un minimum. Moi, j’ai mis 10 ans avant de pouvoir dire que je vivais convenablement de mon travail. Je ne me vois pas avec un assistant à mes côtés qui gagne des clopinettes. Humainement, j’ai du mal à appréhender une telle situation. Non, pour moi, l’évolution, c’est plutôt d’arrêter des séries et de ne plus sélectionner les nouveaux projets. Ça m’arrive maintenant de refuser du boulot.

C’est donc la gloire ?

Non, pas du tout. Mais le coloriste arrive en bout de course dans la chaîne de fabrication et si le dessinateur a pris du retard, le délai que l’on me propose est parfois beaucoup trop court pour que je puisse intégrer le travail dans mon planning.

Christian Lerolle : "Le statut de coloriste est assez bâtard. Auteur ou technicien ? "
"Merlin" dessiné par Munuera
© Morvan/Munuera/Dargaud
"Merlin" colorisé par Lerolle
© Morvan/Munuera/Dargaud

J’ai appris que tu recolorisais les premiers albums de Lanfeust de Troy...

Le souhait des auteurs (Arleston et Tarquin ) était de rajeunir un peu la série. Et au niveau des couleurs, il y avait d’énormes différences entre les premiers Lanfeust colorisés par Yves Lencot et ceux colorisés par Claude Guth. Au départ, j’ai été contacté pour en faire deux. J’ai répondu que je voulais bien en faire un et pour finir, je me retrouve à coloriser les 6 premiers Lanfeust.

Comment travailles-tu par rapport à Claude Guth ?

J’essaie, au maximum, de me rapprocher de ce que fait Claude. Mais je sais que ça sera forcément un peu différent parce qu’il travaille à la main et moi sur ordinateur. Nous avons travaillé ensemble au départ pour "accorder nos violons". Maintenant, je lui envoie les planches (re)colorisées au fur et à mesure.

Où en es-tu ?

Je viens de terminer le premier tome et je vais bientôt démarrer le deuxième.

Je croyais que tu avais déjà trop de travail !

Ça m’intéressait de travailler sur une reprise. De voir ce que je pouvais faire et de chercher la cohérence avec le travail de Claude.

Tu n’as jamais eu envie de revenir aux couleurs à la main ?

C’est vrai que depuis un moment, je fais des séances de dédicaces en couleurs directes. Je ne me vois pas faire un album entier mais j’ai envie de faire des ex-libris ou des affiches paraBD, ne serait-ce que pour avoir des originaux en couleurs ! (car pour faire des expos, l’ordinateur, c’est pas terrible...). Le fait de voir Claude travailler sur bleus a également joué. J’ai envie de voir ce dont je suis capable et de me lancer un nouveau défi !

Spirou (Tome 48)
© Morvan/Munuera/Dupuis

Quel effet ça fait de travailler sur une série mythique comme Spirou et Fantasio ?

Au départ, j’ai eu un peu de mal à réaliser ! J’y croyais sans y croire vraiment parce que c’est un truc que j’avais lu étant gamin. C’est un grand pilier de la bande dessinée. Qui suis-je pour atterrir là-dessus ? Et puis finalement, pourquoi pas moi ? Et puis je l’ai fait !

Pas de pression particulière ? C’est un album parmi d’autres ?

Après Paris-Sous-Seine, nous nous sommes remis la pression avec Jean-David (Morvan) et Jose-Luis (Munuera). Après le rachat de Dupuis par Dargaud, nos interlocuteurs ont changé à Marcinelle. Il a donc fallu remettre en place un nouveau système de travail et faire le débriefing de notre travail sur Paris-Sous-Seine avec la nouvelle équipe. Et puis la pression était là car nous avons, une fois de plus, travaillé dans l’urgence pour le tome 48. En fait, je ne sais pas si nous savons travailler autrement !

extrait de "Nävis"
© Morvan/Munuera/Lerolle/Delcourt

Comment travailles-tu avec Jose-Luis ?

J’ai déjà fait une dizaine d’albums avec lui. Graphiquement, nous cherchons à aller vers quelque chose de plus en plus synthétique. C’est ce qui se passe (assez bien) avec Nävis. Sur Spirou, j’ai démarré l’album sur une technique d’aplats simples et au bout de plusieurs planches, on s’est aperçu que cela ne fonctionnait pas. Il a donc fallu que je recommence ! La pression était là car le délai n’avait pas bougé ! Au niveau couleur, Spirou est donc un compromis entre le Nävis (couleurs synthétiques) et ce que l’on a pu faire sur Merlin ou sur Sir Pyle (avec des modelés, des effets dans les nuages, etc.). Une couleur qui ajoute quelque chose au graphisme et pas seulement une couleur qui dégage les plans et facilite la lisibilité. En fait, le plus dur c’est le démarrage. C’est de trouver quel traitement de couleur, on va adopter. Une fois que c’est fait, après ça roule ! Il faut "descendre" les pages !

Un an après la sortie de Paris-sous-Seine, quel est ton sentiment ?

Nous avons été rassurés par l’accueil du public sur le tome 47 et par les ventes bien sûr ! Mais nous restons lucide, le tome 47 a bénéficié de la frustration des lecteurs sevrés depuis 6 ans, de l’effet "découverte", et aussi du marketing de Dupuis. Le tome 48 sera plus caractéristique pour mesurer si le public nous suit ou pas...

Certains éditeurs comme Delcourt et Soleil créditent les coloristes sur les couvertures, d’autres jamais. On a souvent tendance à qualifier d’auteurs uniquement les scénaristes et les dessinateurs. Cela te vexe en tant que coloriste ?

Ça dépend des fois. Je fais partie des rares coloristes qui vivent plutôt bien de leur travail. J’ai la chance de travailler sur des séries à succès. Mais il m’arrive encore de bosser énormément sur un album et de ne pas me sentir reconnu dans mon travail. J’en ai parlé pas mal avec Claude Guth et d’autres coloristes. Nous voudrions faire évoluer les mentalités. Mais aujourd’hui, on ne sait pas vraiment comment s’y prendre pour ne pas tomber dans un discours "syndicaliste" ou revendicatif...
La couverture joue un rôle important dans la vente et par conséquent, les éditeurs sont de plus en plus exigeants par rapport aux couleurs. Parfois même, une belle mise en couleurs permet de "rehausser" un dessin un peu fade. Parallèlement, le statut du coloriste n’a pas évolué. Le prix payé à la planche n’augmente pas (aujourd’hui, un débutant touche entre 70 et 75 euros par planche. C’est à peine plus que ce que je touchais il y a 10 ans !). Sommes-nous des "auteurs", des "exécutants", des "techniciens" ? Notre statut est assez bâtard. C’est un peu usant à la longue. Je regrette qu’il n’y ait pas plus de festivals qui attribuent des prix aux coloristes... Le succès de Lanfeust tient aussi (pas seulement bien sûr) aux couleurs de Claude Guth. Elles participent à l’identité graphique de la série. Autre exemple, les couleurs de Sillage aident aussi à la vente de la série. Mais bon, dans ce cas c’est le dessinateur (Philippe Buchet) lui-même qui colorise.

extrait de "Nävis"
© Morvan/Munuera/Lerolle/Delcourt

Sur quels albums touches-tu des droits d’auteur ?

J’ai 0,5% sur le tome 2 de Sillage. 1% sur Yoni, sur Spirou et Fantasio et sur les albums de Troll dessinés par Thomas Labourot. Sur Nävis, j’ai 1,5 % car je suis crédité de "coauteur" sur la série.
Mais ce qui me dérange, c’est le fait que les contrats parlent de "rétrocession". Pour que j’aie 1%, scénariste et dessinateur acceptent de me céder chacun 0,5% de leurs droits d’auteurs. Ce qui place le coloriste dans une position de "mendicité". Ce n’est ni agréable, ni valorisant, ni épanouissant.

Que faudrait-il faire ?

Pour la reconnaissance du métier, une premier étape serait de toucher directement les droits et non pas par "rétrocession".

(par Laurent Boileau)

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