Christophe Cazenove, scénariste : "Je me considère au service du dessinateur".

15 juin 2018 3 commentaires
  • Faut-il une nouvelle fois présenter le scénariste phare des éditions Bamboo, prochainement inscrit au Guiness Book avec 170 albums à son actif ? Incontestablement, oui. Il est plus confortable de juger que de connaître, de mettre dans une case. Classé dans les auteurs « gros nez », Christophe Cazenove le revendique mais est un peu plus que cela.

Vous avez déjà attiré la curiosité et l’intérêt des chroniqueurs d’ActuaBD en 2012, et une précédente interview a été faite de vous en 2013. Toutefois, pouvez-vous une nouvelle fois nous expliquer votre parcours ?

Christophe Cazenove, scénariste : "Je me considère au service du dessinateur".

Je travaillais en supermarché lorsque j’ai pris contact avec les jeunes éditions Bamboo en 1999, année de mes 30 ans. Je m’étais fixé cette limite pour sauter le pas et être publié. Après de nombreux refus, voilà que la dernière maison d’édition que je contacte accepte un projet !! Olivier Sulpice, le co-fondateur et directeur, a toujours eu beaucoup de flair pour trouver des auteurs. En février 2001 est donc publié l’album 1000 pattes, pour France Route, sur l’univers des chauffeurs routiers. Mais le vrai début de l’aventure a été d’intégrer la série Les gendarmes à partir du tome 4. C’est une série qui compte beaucoup pour moi, j’y suis très attaché. Les éditions Bamboo fêtent d’ailleurs cette année leur 20e anniversaire, de même que Les gendarmes dont le tome 16 vient de paraître.
En janvier 2002, j’ai publié ma première série personnelle, Les prédictions de Nostra, avec André Amouriq au dessin. Elle s’est arrêtée au bout de trois tomes mais j’ai enchaîné les titres, sur proposition d’Olivier Sulpice qui m’a proposé de scénariser plusieurs séries comme Les pompiers (17 tomes parus), Basket dunk (7 tomes parus), etc. D’ailleurs, relisez Les pompiers, j’aime bien y faire des allusions à mes autres séries. En 2003, j’ai pu démissionner de mon travail en supermarché (où je ne gagnais pas grand chose de toute manière) pour me consacrer uniquement à la BD.

Charlotte et Mei, Les amies de papier (c) Cécile

A combien d’albums participez-vous, par an ?

Une quinzaine, environ. Je n’ai pas de nécessité de produire, c’est une envie. D’ailleurs, j’aime les auteurs qui ont une grosse capacité de travail : Cauvin, bien entendu, avec qui je suis souvent comparé mais qui reste un maître pour moi, de même que Greg ou encore Yann.
Sur les projets, je ne fais aucune différence entre des commandes et des projets personnels. Je me suis autant amusé à écrire Zone 51, une BD d’humour sur Roswell et Bush, que 200 pages de gags sur l’univers du BTP. Mais j’ai quand même une attirance particulière pour les Petits Mythos, avec Philippe Larbier au dessin, qui allie à la fois ma passion pour la mythologie grecque et ma conviction qu’il est possible d’apprendre en s’amusant.

Comment travaillez-vous sur des sujets aussi hétéroclites en même temps ?

Tout d’abord, avec l’expérience, je suis à peu près capable d’écrire un gag en une page sur n’importe quel incident de la vie, il y a une mécanique de la construction que je commence à bien connaître. Ensuite, je me concentre sur un personnage en particulier d’une série, et je laisse mijoter... En focalisant ainsi mon attention, je limite les risques de redite. Les idées peuvent venir en sortant mon chien (moment très important pour l’inspiration), devant mon ordi... c’est variable. Je mets rapidement par écrit un premier jet et je fais un tri. Disons que je garde les 2/3 des idées environ. Je dessine et je construis mon gag, puis je le propose au dessinateur. Si ça fonctionne on sélectionne. Sinon, je le mets de côté et je peux le retravailler plus tard, ou pas. Un jour, mon idée ressortira peut-être avec une meilleure construction. En plus, cela me fait un stock de gags en cas de coup de bourre. Je n’aime pas ça, j’ai du mal à travailler dans l’urgence. Mais, bien entendu, je le fais si c’est nécessaire. Mais je préfère le temps long où je peux peaufiner mon travail.

Les sisters, avec un net clin d’oeil à la série Tizombi (c) William

Comment voyez-vous votre collaboration avec le dessinateur ?

J’adore le travail en binôme. Je me considère au service du dessinateur. D’ailleurs, je préfère dire "collaborateur". Je suis un raconteur d’histoires, pas un artiste, mais je travaille avec des artistes. J’essaie de faire plaisir à mon binôme : qu’est-ce qu’il aime dessiner ? Si je peux, je le case dans un gag. J’essaie aussi de m’adapter à son trait :

Tizombi (c) William

certains sont très doués pour les mimiques, d’autres pour les gags visuels, d’autres pour les visages d’enfants... Du coup, je ne peux pas travailler avec quelqu’un que je connais pas. J’ai besoin de rencontrer, de créer un "esprit de famille", par exemple avec William sur la série des Sisters., mais c’est pareil lorsque nous sommes deux co-scénaristes, comme avec Ingrid Chabbert sur la série Les amies de papier.

Restons sur ces deux exemples. Pouvez-vous nous dire comment se construisent les histoires et vos relations avec vos co-auteurs ?

Les sisters (Marine et Wendy) sont inspirées des filles de William, c’est connu maintenant ! Donc William propose le thème, j’élabore un scénario et William l’adapte. Si une décision doit être tranchée, c’est William qui l’emporte, cela reste son histoire. Il faut savoir qu’au début, il n’arrivait pas à dessiner, il faisait un blocage, ce qui peut se comprendre. La série a donc failli ne pas voir le jour. Nous travaillons aussi ensemble sur la série Tizombi. C’est une détente, nous nous amusons beaucoup dans cet univers gore-humoristique.

Pour Les amies de papier, l’idée est venue lors d’une discussion avec Ingrid. Cela nous amusait, à l’heure du tout numérique et des smartphones, de faire une histoire à partir d’un échange épistolaire "à l’ancienne". Nous travaillons à deux et chacun développe son personnage, qui a beaucoup de nous-même : je "suis" Charlotte et Ingrid "est" Mei. Dit comme ça, qu’un homme de près de cinquante ans puisse s’identifier à une gamine de douze ans, ça peut paraître bizarre... Mais c’est amusant aussi ! Et je suis très touché lorsqu’en dédicace une lectrice me dit qu’elle a recommencé à écrire à une amie grâce à ces albums.

Après plus de 170 albums et 16 ans de BD, il n’y a pas de lassitude ?

Pas du tout ! Je prends toujours autant de plaisir. Je travaille un peu moins, environs 6 heures par jour contre 7 ou 8 heures avant, et sur moins de séries en même temps. Mais j’aime cette hétérogénéité qui m’amène à découvrir et à apprendre beaucoup de choses, et j’aime l’humour sous toutes ses formes. Je suis considéré, parfois dédaigneusement, comme un auteur à gros nez et je le revendique !

Un éditeur qui vend beaucoup d’albums comme Bamboo, et qui est distribué en supermarché, est mal vu par une partie de la profession. Pourtant, je participe à la bonne santé financière de cet éditeur, ce qui lui permet de prendre des risques et de publier des auteurs moins connus. Je travaille aussi pour Dargaud où j’ai repris la série Boule et Bill depuis 2 tomes avec Jean Bastide (le tome 3 est à paraître).
Cette variété m’a également amené à écrire des histoires pédagogiques sur Les animaux marins, Les insectes ou encore Les châteaux de la Loire. J’ai appris des tas de choses en les réalisant ! J’espère transmettre un peu ce savoir à chaque page, pour concrétiser cette grande idée : apprendre en s’amusant.

Est-ce que vous relisez vos propres albums et, en général, est-ce que vous lisez de la BD ?

Je relisais souvent mes albums deux fois lors de leur sortie. Maintenant je n’ai plus le temps, mais je les relis très attentivement avant l’envoi à l’imprimeur.
Je continue à lire de la BD et j’aime ça. Ce n’est pas forcément pour chercher l’inspiration mais j’apprécie de voir ce que les autres publient. Bien entendu, je lis beaucoup de BD de gags et d’humour mais pas seulement. Récemment, j’ai beaucoup aimé les deux séries A coucher dehors et L’adoption, et pas parce que ce sont des albums Grand Angle !
Je lis aussi de la BD indé et je surveille ce qui se passe sur les plate-formes de financement participatif. Il y a de très belles choses !

Avez-vous des projets un peu particuliers qui sortiraient de vos séries habituelles ?

Comme je vous l’ai dit, j’ai une tendresse particulière pour la série des Petits Mythos car je suis passionné de mythologie grecque. Par conséquent, j’envisage d’écrire une série réaliste sur la Grèce antique. Et en plusieurs tomes pour avoir le temps de développer mon histoire, tant qu’à faire. Axer le récit sur un personnage, ancrer le mythe dans la réalité. En ce moment, je lis l’œuvre de Quintus de Smyrne, un auteur du IIIe ou IVe siècle. je vous laisse vous renseigner mais il s’agit d’un complément à L’Illiade, donc sur la guerre de Troie.
Même si le rythme est différent, l’écriture d’un scénario de BD s’apparente à écrire une nouvelle. Donc j’aimerais aussi tenter cette expérience, ou carrément un roman pour m’essayer à ce style.

Propos recueillis par Jérôme Blachon

(par Jérôme BLACHON)

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3 Messages :
  • Si un scénariste mérite le Guinness, ce n’est pas lui, c’est Raoul Cauvin. Ou Paul S. Newman, qui les enfonce tous les deux.

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    • Répondu par Henri Khanan le 17 juin à  21:45 :

      Moi, cela me rappelle la fameuse phrase : "les chiens aboient, la caravane passe".
      Au-delà des médailles en chocolat (c’est meilleur que le plastoc) et les articles élogieux dans la presse parisianniste...quelle fabuleuse réussite !

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      • Répondu le 26 juin à  12:46 :

        C’est avant tout une fabuleuse réussite commerciale… notamment le concept des BD "corporatistes" (les pompiers, les rugbymen…) Mais, il s’agit quand même d’un genre de bande dessinée extrêmement formaté, et ce n’est pas forcément un point de vue "parisien".

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