"Colville" de Steven Gilbert (Revival) : le vice et la violence au cœur de la banalité

12 octobre 2018 0 commentaire
  • Aux confins du Canada et des États-Unis se trouve Colville, petite ville aux apparences des plus banales. Mais entre la petite délinquance et les crimes d'un psychopathe, son ambiance donne froid dans le dos... Le premier livre des nouvelles éditions Revival est un thriller glaçant et morbide. Presque trop.

Les toutes nouvelles éditions Revival, partenaires des Cahiers de la BD relancés par Vincent Bernière en 2017, ont programmé trois parutions pour la fin de l’année 2018. La première d’entre elles est une bande dessinée venue des États-Unis puis passée par l’Italie où elle a été éditée en 2017 par Coconino Press. Son auteur, Steven Gilbert, en a débuté la réalisation et l’auto-publication à la fin des années 1990, avant de l’interrompre.

Un peu moins d’une vingtaine d’années plus tard, cent pages de plus ont été écrites et dessinées. L’ensemble forme un thriller très violent, oppressant et assez désespérant. Le lecteur y suit d’abord David, lycéen en conditionnelle qui prépare un vol devant lui permettre - c’est son idée - de quitter enfin la triste bourgade de Colville, Ontario, Canada. Son « coup » n’est pas sans risque, puisqu’il doit voler la moto du fils d’un membre d’un gang de motards, autrefois lourdement condamné et encore en délicatesse avec la loi.

Mais le récit, dans un glissement inattendu bien que préparé par quelques indices, s’attache ensuite aux pas d’un violeur et tueur en série, psychopathe très inspiré de Paul Kenneth Bernardo, vrai criminel condamné au Canada à la prison à perpétuité pour avoir, au début des années 1990, agressé, violé et tué plusieurs jeunes filles. Le polar relativement classique, au suspens bien mené, devient alors un thriller sanglant et dérangeant.

"Colville" de Steven Gilbert (Revival) : le vice et la violence au cœur de la banalité
Colville © Steven Gilbert / Revival 2018

Steven Gilbert dessine tout cela avec une certaine froideur rendant son récit d’autant plus prenant. Si les personnages demeurent un peu raides et les visages parfois trop peu expressifs, les décors et surtout les ambiances sont admirablement rendus, grâce à des hachures précises et minutieuses. Son trait correspond finalement aussi bien à la banalité de Colville qu’à la noirceur du récit.

La narration est encore plus originale. Steven Gilbert alterne les rythmes et les points de vue, donnant presque l’impression d’une lecture « en spirale ». À des scènes racontées de façon assez traditionnelles répondent d’autres comme vues au ralenti. Certains moments-clés sont totalement éludés - mais l’usage de l’ellipse est l’une des caractéristiques majeures de la bande dessinée en général - alors que d’autres sont racontés à plusieurs reprises, sous différents angles.

En obligeant ainsi le lecteur à suivre plusieurs personnages, il lui permet de reconstituer l’ensemble du récit : une accumulation de subjectivités qui crée une fausse objectivité, une apparente neutralité en réalité source de malaise. Car c’est finalement le point de vue du tueur en série, sur lequel s’appuie le dernier tiers du livre, qui l’emporte une fois l’ouvrage refermé. Or rien ne vient nuancer ce regard et se pose alors la question d’une certaine complaisance dans la représentation de la violence et de l’horreur.

Colville © Steven Gilbert / Revival 2018

Colville est par ailleurs une bande dessinée très référencée. Elle est, en premier lieu, dédiée à Nick Cave et Brian De Palma. Le système narratif du dessinateur évoque beaucoup le cinéma, que ce soit pour la construction, le découpage ou les ambiances. Il y a un peu du David Lynch de Blue Velvet et Lost Highway et la même volonté de montrer l’Amérique perdue que chez les frères Cohen, l’humour et l’humanisme en moins. Côté littérature, difficile de ne pas penser à Bret Easton Ellis.

Mais c’est avant tout la bande dessinée qui marque le paysage culturel de Steven Gilbert. Son récit et son style peuvent faire penser à Daniel Clowes ou à Charles Burns, même s’il n’a pas encore construit une œuvre aussi personnelle que ses confrères. Colville pourrait ainsi être la version trash et pessimiste de Ghost World, qui donne justement son nom à une librairie représentée dans le livre. Le lecteur un tant soit peu attentif verra enfin des clins d’œil à des auteurs aussi différents qu’Alan Moore et Chris Ware. Et c’est peut-être les seuls éléments un peu légers qu’il pourra relever dans ce comic book qui na rien de comique.

Colville n’est donc pas une bande dessinée « facile » pour ouvrir une collection. En publiant pour leurs débuts le livre d’un auteur américain très peu connu, dans un genre qui n’est pas accessible au plus grand nombre du fait de sa représentation de la violence physique et psychologique, et dont la narration sort des sentiers battus, les éditions Revival font un petit pari. Et font naître la curiosité, certes pour leur catalogue, mais encore davantage pour le travail de Steven Gilbert.

Colville © Steven Gilbert / Revival 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Colville - Par Steven Gilbert - Revival - traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Bertrand - 17 x 24 cm - 192 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 19 septembre 2018.

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