Coup de cœur de la Rentrée : "HMS Beagle, aux origines de Darwin"

14 septembre 2018 0 commentaire
  • Après le passionnant "Sur Les Ailes du monde, Audubon", Fabien Grolleau & Jérémie Royer livrent une surprenante et tout aussi intéressante redécouverte du périple de Charles Darwin. Le voyage qui l’a amené à écrire sa fameuse théorie de l’évolution !
Coup de cœur de la Rentrée : "HMS Beagle, aux origines de Darwin"
"Sur les ailes du monde, Audubon", par Fabien Grolleau et Jérémy Royer, Ed. Dargaud.

Sur Les Ailes du monde, Audubon était l’un de nos coups de cœur du printemps 2016 ! Certes, le suivi des explorations du naturaliste était fascinant, dans cet Eden américain soumis au fur et à mesure à la conquête démesurée et sans discernement de l’homme blanc. Le scénariste Fabien Grolleau a transcendé ce premier statut pour nous faire découvrir la passion (voire l’obsession) de cet homme hors-pair, les déboires auxquels il a été confronté dans cet « Eastern » avant l’heure, sans oublier la relation de confiance et de respect qui s’était instaurée avec son épouse.

Le tout est sublimé par le graphisme de Jérémie Royer. Via un dessin pourtant simple, il a conféré tout une palette de sentiments à ses personnages, notamment à l’étonnant Audubon. Son coup de maître résidait dans la transcription paradisiaque du cadre naturel américain. Son soin sur les dessins des oiseaux et dans l’application des couleurs a transformé certaines cases en véritables tableaux. Un récit idyllique !

"Sur les ailes du monde, Audubon", par Fabien Grolleau et Jérémy Royer, Ed. Dargaud.

Voici ce qu’en disait Didier Pasamonik : [« Le dessin de Jérémie Boyer est époustouflant. Non seulement il arrive à rendre avec un goût exquis les différents animaux décrits par le peintre mais il restitue à la perfection l’effet quasiment édénique de cette nature inviolée que les impétrants saccagent sans penser à mal. Audubon lui-même tue cent oiseaux par jour pour les dessiner "de nature". »

Et de continuer : « Nous qui considérons cette histoire près de deux siècles plus tard, au moment où la biodiversité est pour ainsi dire devenue une chose du passé, nous ne pouvons qu’en avoir le frisson. Entre admiration et sidération, on parcourt avec ravissement ce paradis perdu qui n’est plus hélas, qu’imaginaire. »

"Sur les ailes du monde, Audubon", par Fabien Grolleau et Jérémy Royer, Ed. Dargaud.

Vu la réussite de cette « histoire inventée, qui d’après Grolleau & Royer, devait retranscri[re] d’avantage la personnalité [d’Audubon] qu’une vérité historique », vous imaginez notre impatience en apprenant que les mêmes auteurs travaillaient sur un second opus, toujours dans une veine naturaliste et à la même époque, car consacré à Darwin. Surtout qu’ils avaient aiguisé l’intérêt du lecteur en imaginant une rencontre entre Darwin et Audubon dans Sur Les Ailes du monde, certes pleine de raccourcis, mais démontrant tout le potentiel du sujet.

Darwin, meilleur qu’Audubon ?

Comparaison n’est pas raison ; dans le jeune étudiant en sciences qu’est Darwin, on ne retrouve de prime abord pas la douce folie qui fascinait dans Sur Les Ailes du monde, Audubon. Il faut dire que malgré une introduction intéressante, Grolleau a choisi de suivre chronologiquement les cinq années du voyage du Beagle (sans toutefois se focaliser sur toutes les étapes). Le début du voyage n’est pas vraiment captivant, et si l’on comprend que Darwin est de nature fragile (problème cardiaque et soumis pendant cinq ans au mal de mer), on peine à s’enticher du personnage.

"HMS Beagle, aux origines de Darwin", par Grolleau & Boyer (Dargaud)

Cette distance s’étiole au fur et à mesure que Darwin découvre la nature : son visage s’épanouit, et l’on profite avec lui de ces merveilles, ainsi que de la progression de son raisonnement. Car au-delà de la réflexion scientifique elle-même, Grolleau détaille la personnalité de Darwin, profondément humaniste et en avance sur son temps concernant l’esclavage, bien qu’il continue à croire à la primauté de la civilisation européenne par rapport aux autres.

Puis, le scénariste marque adroitement l’omniprésence de la religion à cette époque, et le fait que les réflexions de Darwin s’apparentent à des blasphèmes. Il lui faudra donc combattre ces dogmes, en cherchant l’assentiment de ses proches et d’autres scientifique ; le combat d’une vie.

En se révoltant contre l’esclavage, le personnage de Darwin prend de l’épaisseur
"HMS Beagle, aux origines de Darwin", par Grolleau & Boyer (Dargaud)

Enfin, le propos de cet album ne se cantonne pas à Darwin et sa théorie de l’évolution. Via des indigènes « éduqués » et les écrits du naturaliste, les auteurs entament une vraie réflexion sur ce qu’est la civilisation et ce qui la fait avancer. Un constat intéressant, et qui remet en cause l’omniscience de l’homme blanc.

Quant à Jérémie Royer, moins à l’aise dans l’univers froid de Londres, il émerveille une fois de plus le lecteur dès qu’il dessine la nature, jouant sur les couleurs et les perspectives pour entraîner le lecteur dans des ambiances malheureusement révolues, depuis que l’homme s’y est implanté. Ses doubles planches sont édifiantes, qu’elles représentent la nature, les collections étymologiques, ou le « corail » généalogique. En point d’orgue du récit et du voyage, le chapitre consacré aux Galápagos allie clarté et force de la nature.

Tout en imaginant les réflexions de Darwin face à la disparition des animaux préhistoriques, les auteurs font le parallèle avec les activités dévastatrices de l’homme blanc.
"HMS Beagle, aux origines de Darwin", par Grolleau & Boyer (Dargaud)

Plus que le récit d’un autre naturaliste, Grolleau & Royer ont franchi un cap avec Darwin, passant du cercle d’un seul homme fasciné par les oiseaux, à celui d’un scientifique, obligé à remettre en cause les fondations mêmes de sa civilisation. Un défi pleinement réussi, complété par le portrait d’un homme derrière le scientifique. L’étonnante conclusion permet de sauter aux documents biographiques qui complètent le récit et permettent d’envisager l’histoire dans une plus large perspective.

Bref, une nouvelle et brillante réussite de la part de Grolleau & Royer, à conseiller à tous ceux qui auront lu Adoubon, et surtout aux lecteurs curieux des découvertes qui ont fait avancer notre monde à pas de géants. Darwin était de ceux-là, et les auteurs sont parvenus à lui conférer une dimension humaine, pour une théorie devenue universelle (ou presque…)

Des réflexions qui bouleversèrent le monde au XIXe siècle... et sont encore critiquées aujourd’hui
"HMS Beagle, aux origines de Darwin", par Grolleau & Boyer (Dargaud)

(par Charles-Louis Detournay)

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