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Daniel Shelton : « Le "comic strip" donne le privilège de rejoindre son public de façon quotidienne. »
24 janvier 2010

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Daniel Shelton : « Le "comic strip" donne le privilège de rejoindre son public de façon quotidienne. »

Depuis 13 ans, Daniel Shelton fait sourire les milliers de lecteurs de Ben , un comic strip diffusé dans plusieurs quotidiens anglophones et francophones d’Amérique du Nord et des Philippines. Entrevue avec un auteur discret, mais talentueux, sur son parcours et ses méthodes de travail.

Daniel Shelton, vous avez commencé à dessiner très jeune ?

D.S. : Oui, je crois que mes parents conservent encore des dessins que je faisais lorsque j’avais trois ou quatre ans. Comme pour beaucoup d’artistes, c’est une passion qui se développe très tôt, mais celle pour la BD m’est venue lorsque j’étais adolescent. Le plaisir que j’avais à dessiner, la facilité à en faire, et l’attention que mes dessins attiraient m’ont toujours encouragé à en faire.

Vous êtes né en 1965, et déjà en 1985 vous gagnez un prix décerné par Hydro-Québec : est-ce à ce moment que vous avez pris la décision de faire une carrière en BD ?

D.S. : Non, c’est plutôt lorsque j’avais 12 ou 13 ans et l’on peut dire que plusieurs facteurs ont joué en même temps. D’abord, j’étais un abonné de la bibliothèque publique de Sherbrooke qui était abondamment pourvue en albums de BD. J’y allais toutes les semaines et j’empruntais le maximum permis, et ce, pendant de nombreuses années. Ensuite, notre voisin, Mr. Jackson, qui était anglophone, recevait le quotidien The Gazette de Montréal. Mes parents étaient abonnés à La Tribune de Sherbrooke dans laquelle paraissait trois bandes dessinées plus ou moins intéressantes pour un adolescent, Blondie entre autres, alors que on the other side of the street (sic), The Gazette présentait une pleine page de comic strips ! Ce fût le coup de foudre ! En plus, Mr Jackson avait la gentillesse de les conserver pour moi. Il y eut aussi, vers 1979, des expériences de création de BD pour un petit magazine local, PlumO, qui promettait une dizaine de dollars pour une planche, mais qui disparut après trois numéros — d’ailleurs, ils me doivent encore mes trente dollars. J’étais également abonné au magazine Spirou à l’époque. Cette passion m’amena à rencontrer d’autres auteurs de même que Richard Langlois, le spécialiste de la BD à Sherbrooke. Le concours de dessin d’Hydro-Québec n’est donc qu’un des éléments de mon parcours. Enfin, il y eut ce voyage au festival d’Angoulême en 1985, où nous étions vingt-cinq jeunes québécois encadrés par l’Office franco-québécois pour la jeunesse. À 19 ans, j’étais le plus jeune du groupe, composé entre autres d’artistes de l’équipe du magazine Croc : Réal Godbout, Pierre Fournier, et Serge Gaboury. À 21 ans, je décidai d’aller étudier aux États Unis et vu que j’avais déjà des dessins de publiés, dans la revue de science-fiction Solaris entre autres, j’ai pu obtenir une bourse du Ministère des Affaires culturelles du Québec.

Pourquoi avoir choisi l’école de Joe Kubert, au New Jersey : est-ce qu’il y avait quelque chose dans le cursus qui t’attirait ?

D.S. : Il n’y avait pas de formation spécialisée dans la BD à cette époque au Québec et en plus, je me plaisais plus ou moins dans les études universitaires que j’avais commencées à Sherbrooke. Je ne pouvais pas me permettre à l’époque d’aller étudier en Europe. L’école de Joe Kubert était surtout orientée vers le comic book, et j’y ai été admis sur présentation de mon portfolio. J’ai également reçu une bourse d’études du Ministère des Affaires culturelles du Québec, mais le dollar canadien ne valait alors que 0,65 US : ce fût donc une année de vaches maigres ! J’ai donc entrepris la première des trois années de formation, mais entre temps, j’ai découvert le School of Visual Art de New York où j’ai eu le coup de foudre pour l’illustration. J’ai heureusement pu bénéficier également d’une bourse pour cette deuxième année d’études. Je suis ensuite retourné à l’école de Joe Kubert pour terminer ma troisième année, mais cette fois-ci grâce à mes économies et à une bourse d’excellence de cette école.

En quoi consistait la formation à l’école de Joe kubert : est-ce là que vous avez appris à faire des comic stips ?

D.S. : Il y avait une dizaine de cours par semaine, des cours de dessin, de scénarisation (narrative art), de design, de couleur et d’illustration. L’avantage d’une école ou d’un programme de formation, c’est qu’il y a la présence des autres étudiants, ce qui créé une synergie amusante et motivante, une compétition amicale. Je crois qu’on y apprend beaucoup plus vite que si l’on travaille seul chez soi. J’y ai même rencontré celle qui est devenue ma femme. Mon visa d’étudiant expiré, je suis rentré au pays pour m’installer à Montréal où j’ai vécu de contrats divers, pour Croc, MAD Québec et beaucoup d’illustrations publicitaires aussi.

Quels sont les auteurs européens et nord-américains qui vous ont inspiré ?

D.S. : J’ai adoré le travail de Franquin aussitôt que j’ai commencé à lire de la BD, et celui de Hergé aussi, mais plus tard. Du côté des comic strip, un de mes préférés demeure Jeff MacNelly, malheureusement décédé en 2000, mais le strip, Shoe, continue d’être produit par son épouse, son fils et son ancienne équipe. Il avait un coup de crayon remarquable ! J’ai également beaucoup de respect et d’admiration pour l’Ontarienne Lynn Johnston (For better or for worse) et son aisance à imaginer des scénarios et à faire évoluer ses personnages au cours des différentes étapes de leur vie. Charles Shulz (Peanuts) également, pour son humour, et aussi celui de Berkeley Breathed dans Bloom County et Opus.

Pourquoi avoir choisi de faire des comic strips au lieu des récits complets  ?

D.S. : L’avantage du comic strip est que c’est une histoire très concise, dépouillée au maximum. C’est carrément un début, un développement et une conclusion en deux à cinq cases. Le comic strip permet aussi de rejoindre ton public de façon quotidienne, ce qui est une situation privilégiée pour un auteur. Le déroulement du récit se fait petit à petit et le lecteur est toujours là le lendemain. Peu de médiums permettent autant de garder contact avec les gens chez eux.

Daniel Shelton : « Le "comic strip" donne le privilège de rejoindre son public de façon quotidienne. »
Feedback : les premières armes dans les comic strips.
© Daniel Shelton

Y a-t-il eu d’autres comic strips avant Ben ?

D.S. : Oui, il y a eu Feedback que j’ai fait pendant environ un an lorsque j’avais 15 ou 16 ans, et qui racontait les aventures d’un groupe rock un peu raté. Ce fût ma première expérience, et qui fût suivie d’une autre série avec Quark, un petit robot sarcastique qui elle aussi dura environ une année. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que j’ai recommencé à faire un comic strip, cette fois-ci avec Ben. J’ai dû être influencé par l’émission de télé Golden Girls, qui relatait les aventures de quatre retraitées installées en Floride. Il y a également eu Cocoon au cinéma, mais aucune BD ne racontait les aventures de retraités. Lorsque je suis passé le cap de la trentaine, le goût de faire du comic strip m’est revenu et je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. D’autant plus qu’avec deux enfants à la maison, la vie d’illustrateur-pigiste n’est pas toujours facile à cause des dates butoirs et des heures de tombée. Réaliser un comic strip au quotidien représentait pour moi plus de stabilité.

Est-ce que vous avez chez vous tous les ingrédients pour alimenter vos scénarios ?

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Ben, le retraité. Veut rattrapper le bon temps perdu.
© Daniel Shelton

D.S. : Il est vrai que j’ai beaucoup observé la vie de mes parents et celle de retraités qui habitaient mon quartier, mais je ne vis pas avec eux de façon quotidienne, je vis plutôt avec ma petite famille, alors il y a beaucoup de ce que je fais et ce que je vis qui est transposé dans les scénarios, ou encore, j’essaie de m’imaginer ce que moi je ferais dans telle ou telle situation. Je travaille à la maison entouré de ma femme, de quatre enfants et d’un gros chien, alors, de ce côté-là, je suis comblé côté inspiration. Par exemple, ma femme a allaité nos quatre enfants, et j’ai imaginé cette situation où Linda, la fille de Ben et Olivia, se fait rabrouer parce qu’elle allaitait en public dans un centre commercial.

Est-ce qu’il vous arrive d’avoir le syndrome de la page blanche et si oui, comment vous en sortez-vous ?

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Olivia la retraitée : on ne la voit que rarement au repos.
© Daniel Shelton

D.S. : Le défi est de conserver une certaine fraîcheur aux histoires, donc éviter de répéter trop souvent les mêmes thèmes. J’arrive assez bien à trouver un gag ou raconter un sujet de façon humoristique, mais, après 13 ans de production, il faut réussir à faire évoluer les personnages vers d’autres situations, et aborder des thèmes de façon nouvelle. L’écriture des scénarios de comic strips demeure un défi, le dessin est plus un automatisme. Il y a donc une journée par semaine, le lundi habituellement, qui est réservée à l’écriture. Je ne dessine pas ce jour-là, mais je m’assieds, je pense, je réfléchis à ce que j’ai vécu récemment ou à ce que je vis actuellement et à comment je vais y amener mes personnages. C’est un exercice de rêverie dans un fauteuil avec un café où les personnages évoluent dans l’imaginaire que j’ai créé. Les idées pour les six strips hebdomadaires doivent être en place le mardi midi au plus tard afin que les dessins puissent être réalisés et livrés à la fin de la semaine.

Outre le défi de la fraîcheur, ne faut-il pas conserver la qualité également ?

Absolument, car les lecteurs développent une intimité avec les personnages de la série, surtout qu’il s’agit d’une lecture quotidienne. Le strip doit continuer à les intéresser même après cinq, six ou même 13 ans dans certains cas.

Au départ, le strip racontait les aventures d’un couple de retraités, Ben et Olivia. Leurs enfants, la belle-famille, et quatre petits-enfants sont ensuite arrivés dans le décor : le héros principal n’est-il pas en train de devenir un héros secondaire ?

D.S. : Ben sera toujours le personnage central, autant pour le lecteur que pour moi, mais j’ai parfois l’envie de raconter autre chose, d’aborder une thématique inspirée par l’actualité. Par exemple, peu après les événements du 11 septembre 2001, j’ai abordé la problématique de l’internement des étrangers au Canada pendant la guerre 1939 — 1945, car le gendre de Ben, qui habite Vancouver, est d’origine japonaise. Le récit se déroule sous forme d’une histoire que le grand-papa de Vancouver raconte à son petit-fils, comment il a vécu cet internement. Pendant trois semaines, Ben a été absent du strip, mais tout en continuant à l’habiter. Mettre un des personnages secondaires à l’avant-plan de temps à autre contribue à garder l’intérêt des lecteurs.

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Les petits-enfants.
© Daniel Shelton

L’actualité vous inspire, également ?

D.S. : Oui, bien sûr. Dans l’album « Un air de famille », je me suis déjà inspiré de la mésaventure de cette mère qui a reçu un constat d’infraction parce qu’elle allaitait en public, et également, Ben y est aux prises avec son propre frère, entrepreneur immobilier, qui coupe des arbres pour construire plus de maisons. Il y a également une référence à la grande tempête de verglas. [1]

La publication de Ben dans les journaux a commencé dans plusieurs villes et a des moments différents et en plus, il y a les albums : est-ce que les décalages entre la création et les différentes dates de publication vous causent des problèmes ?

D.S. : Pas pour la publication en langue anglaise, car le même comic strip paraît dans plusieurs journaux simultanément. Mais lorsqu’un journal francophone l’achetait, on commençait par placer les tout premiers strips. C’est La Tribune de Sherbrooke qui est le plus près de la version anglophone. À Québec ou à Gatineau, il peut y avoir deux ou trois ans de décalage. Les albums ne sont publiés qu’en français.

Est-ce que la popularité de Ben se maintient dans les quotidiens ?

D.S. : Ce n’est pas tant la popularité de Ben qui m’inquiète que la survie des quotidiens. Si cette incertitude est vécue par les journalistes, elle est aussi partagée par les auteurs de comic strips. Plusieurs journaux ont fermé aux États Unis, ou ne publient plus que sur un site web. À Montréal, le quotidien La Presse a carrément arrêté de publier des bandes dessinées en 2008 avant de supprimer son édition du dimanche. Dans certains cas, le journal est imprimé sur une feuille plus étroite, et la dimension des strips doit être réduite, parfois avec une distorsion, pour pouvoir y apparaître sur deux colonnes comme avant. Pour certains strips, les dialogues deviennent difficilement lisibles. Quel changement depuis l’époque où l’on pouvait lire un strip sur toute la largeur de la page ! Depuis, les auteurs ont dû s’adapter en termes de styles de dessin. L’avènement de l’internet bouscule également les traditions, et il faut se résigner à penser que peut-être, dans 20 ou 30 ans, ils disparaîtront, ou ne pourront être lus que sur ordinateur ou sur une sorte d’écran portatif. La bande dessinée et les comic strips devront s’adapter à cette nouvelle façon de faire. Ben possède son propre site et paraît aussi sur le site comics.com avec plusieurs autres strips.

Avez-vous d’autres projets en cours ou en préparation ?

D.S. : Sans doute que je me lancerais dans un autre projet de comic strip si ce n’était de cette incertitude concernant le futur des quotidiens, et dont le public cible serait plus jeune, comme le Feedback que j’ai fait en début de carrière.

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Daniel Shelton à Gatineau, 2009
Photo par Le Bédénaute

Voir le site de Daniel Shelton

Voir la chronique de l’album Ben, un air de famille

Daniel Shelton au coeur du comic strip quotidien, ici

Les photos sont © Le Bédénaute

Entrevue réalisée dans le cadre du dizième Rendez-vous international de la BD de Gatineau, le 9 octobre 2009. Daniel Shelton est originaire de Sherbrooke, charmante ville industrielle et universitaire de l’est du Québec. Il habite maintenant dans la région de Montréal.


[1À l’hiver 1998, une tempête de pluie verglaçante avait perturbé une grande partie du Québec, causant des dommages importants au réseau de distribution d’électricité et privant de courant des milliers de foyers, dans les pires cas jusqu’à un mois.

(par Le Bédénaute)

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