De Cow Boy Henk à Bad Bartje, la bande dessinée belge découvre la politique

15 mai 2014 0 commentaire
  • La sortie conjointe des deux bandes dessinées en pleine période électorale en Belgique signale un intérêt de plus en plus offensif des auteurs belges pour la politique de leur pays.

Les Belges sont parmi les meilleurs connaisseurs de la politique française, mais on aurait tort de croire que la proximité entre les Belges francophones et les Français permet d’assimiler complètement les premiers aux seconds. Ceci s’applique aussi bien en bande dessinée qu’à d’autres sujets : le Belge ne lit pas exactement les mêmes choses que le Français, il n’apprécie pas les mêmes livres. Par exemple, la série Tueur de Maman de Zidrou & Ers parue chez Dupuis a plutôt été bien reçu dans le Plat Pays, ce qui a été loin d’être le cas en France.

La politique est un thème récurrent de la bande dessinée en France depuis longtemps (Cf. notre récent dossier sur le sujet). Est-ce la différence culturelle qui à l’origine de cette volonté franche de l’Hexagone d’aborder avec passion la chose politique ? Ou une vieille tradition de la caricature qui conduit jusqu’à Hara-Kiri et Charlie Hebdo ? Quoiqu’il en soit, les exemples de traitement du sujet sont multiples : qu’ils soient parodiques et sous forme de gags (Sarkozix, L’Actu en patates), analytiques et ciblés (La Face karchée de Sarkozy, La Vie secrète de Marine Le Pen), voire simplement métaphoriques (De Gaulle à la plage).

En Belgique, la relation entre BD et politique est bien moins franche. Les lecteurs des années 1980 se rappelleront des scénarios de Jan Bucquoy sur les séries Jaunes et Chroniques de fin de siècle entre autres, mais les exemples ne sont pas légion. Pourtant, la crise gouvernementale des 500 jours qui marqua la précédente législature, par l’énormité gaguesque du fait, eut pour résultat une prise de conscience particulière. L’image des Archontes au pouvoir, sages parmi les sages, en a pris un coup, et les élections qui s’annoncent comme un inéluctable et sempiternel nouveau bras de fer entre égos politiques ont réveillé la conscience de certains auteurs de BD : ils ne peuvent pas rester sans réagir.

De Cow Boy Henk à Bad Bartje, la bande dessinée belge découvre la politique

Cowboy Henk revisite l’Histoire de la Belgique

C’est du côté flamand, sans conteste, que viennent les traits les plus inattendus et les plus savoureux. Les Français qui ne les connaissaient pas encore ont pu découvrir dans nos pages Herr Seele et de Kamagurka, mais aussi lors des Rencontres d’Aix en Provence en 2013, ainsi que lors du précédent festival d’Angoulême 2014, lors duquel nos deux ludions flamands ont reçu le Prix du patrimoine pour leur série Cowboy Henk.

Nous avons déjà l’occasion de raconter à nos lecteurs les particularités de ce duo déjanté :

« C’est aux Beaux-Arts de Gand que Kamagurka a rencontré Herr Seele écrivait Didier Pasamonik, avec qui il mènera une carrière commune dans la publication à succès de la série Cow Boy Henk [à partir de 1981], dont il assure le scénario et Herr Seele le dessin.[...] Les deux comparses ont le regard tourné vers l’Amérique et la France, explique-t-il. L’Amérique de Robert Crumb, la grande figure de l’Underground US, d’Art Spiegelman et de Françoise Mouly, les expérimentateurs de la revue Raw ; la France de Roland Topor, de Wolinski, d’Hara Kiri et de Charlie Hebdo. Il est encore adolescent lorsque, lors d’un voyage scolaire à Paris, Kamagurka débarque dans les locaux de Charlie Hebdo, où Gébé le reçoit avec affection. En retour, il importe en Flandre le graphisme jeté et l’humour foutraque de ses modèles. »

« Le duo Kamagurka/Herr Seele fonctionne de façon intermittente, continue Pasamonik, Un peu comme celui de Mondriaan et Van Doesburg, les deux grandes figures indissociables du groupe pictural De Stijl, dans une émulation constante. Kamagurka, ludion médiatique, belle gueule incarnant la jeunesse de son époque, se caractérise par des intuitions fulgurantes nichant son trait d’humour dans la plus subtile et la plus absurde des abstractions, tandis que Herr Seele, avec ses airs de vieux dandy lunaire, apporte quelque chose de plus référentiel, de plus maîtrisé, une démarche cérébrale en vérité, qui s’inscrit dans une tradition qui en appelle aux Primitifs flamands. »

Mai 2014 : quelques minutes après avoir réalisé un selfie avec Bart De Wever, président de la N-VA, parti séparatiste flamand, dans les locaux de la RTBF (télévision belge), Herr Seele (à g.) & Kamagurka (à dr.) demeurent perplexes, mais malicieux
Photo : CL Detournay

Leur dernier album, Histoire de la Belgique pour tous, racontée par Cowboy Henk (Fremok) traduit merveilleusement cette inventivité et cette créativité. Le duo parvient à mettre en avant les spécificités belges tout en égratignant audacieusement certains faits authentiques voire même les clichés. Tout en délicatesse, l’avant-dernière page intitulée La Fin ? met en présence l’actuel premier ministre socialiste francophone Elio di Rupo, bête noire du leader nationaliste flamand Bart de Wever, accompagné par l’harmonica du musicien bruxellois mondialement reconnu Toots Thielemans.

« Nous sommes dans une période colorée par le nationalisme flamand, explique Kamagurka. Dans cette atmosphère difficile où l’on ressent que des choses changent, nous voulions faire le point sur la Belgique. D’une certaine façon, cette bande dessinée traite de politique sans parler des politiques. Bien entendu, comme c’est nouveau pour nous de travailler sur l’Histoire, nous avons truffé notre album de clins d’œil, dont la fameuse pipe de Cowboy Henk, car Herr Seele et moi avons appris l’Histoire avec les « Histoire de l’Oncle Paul » dans Spirou. Mais notre personnage abandonne sa pipe après avoir rencontré Magritte ! »

« Nous voulions réaliser un livre spécial, en mettant en vis-à-vis les pages de bande dessinée, et des essais plus artistiques, explique Herr Seele. Bien entendu, c’est une bande dessinée "vintage" où nous rendons hommage aux grands de la bande dessinée (Jijé, Paape et les autres). Mais notre point de départ demeure le surréalisme. Chaque page est un exercice différent, comme cette interview de la soupape d’Eddy Merckx. »

« En Belgique, nous devons toujours prendre du recul par rapport à notre propre image, que l’on soit chez nous ou à l’étranger, complètent les auteurs. Nous avons gardé cette habitude de l’autodérision. Nous publions donc ce livre à ce moment précis pour montrer qu’on peut regarder au-delà de notre nez, pour prendre du recul vis-à-vis de notre pays et nos propres idées, parfois préconçues. En regardant l’Histoire, on ne peut plus prendre trop au sérieux ce que les politiques nous disent actuellement. »


Bad Bartje, un portrait au vitriol de la politique belge

L’attaque est beaucoup plus directe dans le premier tome de Bad Bartje, qui vient de paraître aux jeunes Éditions Kennes. Nous avions déjà présenté cet album dans notre article introduisant la nouvelle maison d’édition. À quelques semaines des élections fédérales belges, elles publient, sur le mode de la Face kärchée, la chronique acide de la jeunesse supposée du leader nationaliste radical flamand Bart de Wever, à l’origine de la crise gouvernementale que traversa la Belgique après les élections de 2010. La couverture présente le ketje, une boîte d’allumette en poche et le sourire narquois, alors les symboles de l’Union belge brûlent à l’arrière-plan. Le titre de ce premier tome Acta est fabula rappelle que le leader séparatiste de la NVA, historien à ses heures amateur de bandes dessinées, aime ponctuer ses discours de locutions latines.

Les gags scénarisés par Falzar se basent sur les récentes décisions de Bart de Wever en tant que bourgmestre d’Anvers, la plus grand ville de Flandres, de même que sur son aversion supposée des Francophones. On notera également l’usage parodique des contes de fées, ou les allusions à certains héros de bande dessinée belges dans cet album dessiné par Marco Paulo.

À la lecture des premiers gags en février dernier, on pouvait craindre que cette audacieuse idée ne tourne court, que le leader nationaliste ne devienne le martyr de sa cause, affligé, comme le lecteur, par des gags qui ne sauraient se renouveler. Heureusement, c’est le contraire qui se produit. Certes, certains gags sont parfois répétitifs, mais Falzar parvient à tirer audacieusement parti des derniers faits qui ont émaillé l’histoire politique de son pays.

Pour le néophyte de la politique belge, Bad Bartje offre une vision caricaturale, mais drôle d’un ensemble bigarré où le surréalisme n’est jamais loin. L’album prend évidemment tout son sel lorsqu’on parvient à reconnaître les figures politiques qui sont merveilleusement croquées par Marco Paulo. Du nord au sud, tous en prennent pour leur grade, principalement, comme il se doit, le leader indépendantiste dont les manœuvres démagogiques sont épinglées avec férocité par les auteurs. Cet album est donc une introduction amusante aux subtilités de la politique belge, pour autant que l’on veuille s’y intéresser.

On reconnait ici le leader d’un autre groupe politique flamand, le Vlaams Belang.

Il aura donc fallu une crise gouvernementale pour que les auteurs belges bande dessinée prennent goût à croquer leur monde politique. Est-ce que le prochain vote du 25 mai va consolider cette tendance ? Réponse dans les prochains semaines, mais en ce qui concerne son influence sur les productions futures, il faudra être patient : une bande dessinée, c’est comme un gouvernement belge ; si l’on veut que cela tienne la route, il faut prendre son temps pour la finaliser.

Du CD&V au VLD en passant par le PS et autres partis, de nombreux hommes politiques sont revus par les auteurs, goguenards.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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