De la Chine aux tabloïds d’Hollywood, Alcante multiplie les collaborations scénaristiques

27 février 2017 0 commentaire
  • Alcante ("Pandora Box", "Rani", "Jason Brice", "Complot", "XIII Mystery", etc.) revient avec trois nouvelles séries en ce début d'année : "StarFuckers", "LaoWai" et "Dark Museum", sans oublier l'intégrale d' "Ars Magna". Des univers très différents qui profitent des collaborations scénaristiques avec L-F. Bollée et Gihef !

Votre nouvelle série co-écrite avec Gihef porte un titre un titre accrocheur : Starfuckers. Comment vous est venue l’idée de mettre en scène cette strip-teaseuse mexicaine décidée à vivre son rêve américain ?

L’idée date d’il y a quelques années déjà. À l’époque, je regardais des séries telles que Nick/Tup ou Californication qui abordent des situations plutôt dépravées dans un monde « bling bling » où, derrière les apparences luxueuses et aseptisées, se cachent des esprits dérangés.

J’avais vu également un reportage sur des multimillionnaires aux USA, tellement riches qu’ils vivaient vraiment dans un autre monde. Par exemple, l’un d’entre eux, pour fêter ses 50 ans avait organisé une fête rassemblant deux cents amis auxquels il avait offert pour l’occasion… un concert privé de Michael Jackson, qui s’était donc déplacé en personne ! Un autre multimillionnaire avait une femme (bien plus jeune que lui, cela va sans dire) qui adorait les lapins roses, et du coup pour la Saint Valentin, il avait fait installer dans sa propriété, pour lui faire une surprise, des milliers de lapins roses (faux, quand même, mais bon). Il y en avait même un géant dans leur piscine, ce qui avait particulièrement plu à sa dulcinée…

Votre récit aborde effectivement cet esprit décalé cher au Star System !

Depuis toujours, je suis fan des films « déjantés » des frères Cohen, tels que The Big Lebowski , Burn After Reading, Fargo, etc. qui mettent en scène des personnages hauts en couleur. Le mélange de tout ça a abouti à un premier synopsis de ce qui allait devenir Starfuckers mais qui à l’époque s’appelait (In-) famous People, un jeu de mots entre famous (célèbre) et infamous (infâme).

Pouvez-vous résumer le pitch pour les lecteurs qui n’auraient pas encore découvert l’album ?

L’idée, c’est qu’une oie blanche, une candide, débarque dans ce monde apparemment doré, de faire un espèce de conte de fée à l’envers. D’ailleurs, comme titre d’album, avec Gihef, nous avions pensé à Alice au pays des pervers ou Du vice au pays des merveilles.

De la Chine aux tabloïds d'Hollywood, Alcante multiplie les collaborations scénaristiques
Starfuckers - Par Alcante, Gihef, Dylan Teague et Vera Daviet (aux couleurs) - Kennes Editions

Pourquoi avez-vous décidé de travailler à nouveau avec Gihef, avec qui vous aviez déjà collaboré sur la série Complot ?

Tout d’abord parce que je m’entends très bien avec lui ! Puis je pensais bien que ce genre d’histoire allait bien lui convenir, notamment parce qu’il est particulier doué pour soigner les dialogues. Et dans ce cas, ce type de récit représente du pain béni : il allait pouvoir se lâcher !

De manière plus générale concernant notre collaboration, Gihef m’avait emmené avec lui sur Complot et Dark Museum (à paraître), je lui ai donc rendu la pareille sur Starfuckers. C’est d’ailleurs lui qui a trouvé le titre final de la série !

Nous évoquons ce titre un titre accrocheur, Starfuckers, mais la couverture de ce premier tome est presque racoleuse ! Non ?

La couverture a été l’objet (comme toujours) d’une longue discussion entre nous et l’éditeur. Je pense que tout le monde s’accorde à dire que la couverture est magnifique, mais je crains toujours qu’elle n’induise l’acheteur potentiel en erreur, car l’histoire est loin d’être juste une histoire de cul. Or on constate que c’est à ça visiblement que s’attendent ceux qui l’achètent. Ceux-là risquent d’être déçus car ils n’y trouveront pas suffisamment de sexe, alors que ceux qui cherchent des histoires dans la veine des Frères Cohen ne penseront pas à y retrouver cet esprit dans un album doté d’une couverture pareille.

D’un autre côté, on ne peut nier qu’elle attire le regard, et c’est quand même ce qu’on attend d’une couverture ! Espérons donc qu’elle nous fasse gagner plus de lecteurs au total.

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Starfuckers - Par Alcante, Gihef, Dylan Teague et Vera Daviet (aux couleurs) - Kennes Editions

Si l’on peut croire que la thématique d’une showgirl donne un album léger, ici,, c’est plutôt le contraire, vous égratignez méchamment le rêve américain, à commencer par le bling-bling d’Hollywood. Star mégalomane, avocat dénué de toute morale pour assouvir les perversions de son client, des leaders médiatiques qui marchandent des scandales contre des faveurs sexuelles, acteur raté prêt à tout pour une audition, etc. Vouliez-vous écorner l’image factice relayée par les médias people ?

Oui, c’est là l’idée générale. Le personnage de Bill est un ancien paparazzo, il fouillait dans les poubelles des stars, c’était donc intéressant de lui faire côtoyer Maria qui, elle, rêve devant l’image édulcorée des magazines et confond les comédies romantiques avec la réalité. Mais elle apprend vite !

La seconde moitié du récit présente un réel cas de conscience pour votre héroïne, Maria : intégrer ce système amoral, ou le dénoncer. Désiriez-vous tisser un lien avec le lecteur lors de cette prise de conscience ?

Je pense que le lien entre le lecteur et Maria est déjà fait dès la couverture (rires). Plus sérieusement, j’espère que le lecteur aura déjà de l’empathie avec Maria avant cette scène, car on voit bien que c’est fondamentalement une « bonne personne », et qu’elle est animée par un rêve, même si celui-ci est naïf. Elle n’a pas hésité à franchir illégalement la frontière US pour s’accomplir : c’est courageux de sa part (et ça résonne encore plus aujourd’hui avec le nouveau président…). Et elle ne se décourage pas dans l’adversité. Franchement, Maria est une vraie héroïne à mes yeux, même si elle est, je le répète, plutôt naïve.

En ce qui concerne le cas de conscience dont vous parlez, je parlerais plutôt de « prise de conscience » ; à un certain moment, elle est vraiment confrontée à la réalité et fait des choix en conséquence.

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Starfuckers - Par Alcante, Gihef, Dylan Teague et Vera Daviet (aux couleurs) - Kennes Editions

Quel type de dessinateur cherchiez-vous pour mettre en scène ce récit à mi-chemin entre le thriller et la comédie, et qui lorgne avantageusement sur le côté sexy ?

Ce n’était pas facile. Il fallait effectivement à la fois un dessin sexy, bien sûr. Mais au-delà de ça, on voulait un dessinateur qui puisse bien dessiner à la fois les décors « bling bling » et l’envers du décor si je puis dire, les bars un peu miteux qui sont le quotidien de Maria. Il fallait qu’il puisse amener un petit côté déjanté et humoristique, mais pas « gros nez » ou caricatural… Pas facile ! L’idéal aurait été Norman Rockwell !

Mais je suivais le travail de Dylan depuis son album Diamonds pour la série Le Casse, et un jour sur Facebook, j’ai vu quelques croquis qu’il avait réalisés : une jeune femme sexy et un rien caricatural, et ça a été le déclic ! On lui a envoyé le scénario traduit en anglais, il a accroché et bingo.

Comment avez-vous défini avec vos partenaires la ligne à approcher mais à ne pas franchir pour maintenir un ton volontairement osé sans glisser dans l’érotisme ?

On n’y a pas vraiment songé, mais je pense que c’est venu naturellement parce qu’aucune scène un peu déshabillée n’est gratuite. Elles font toutes avancer l’intrigue ou révèlent quelque chose sur les personnages.

L’un des plus savoureux personnages de cette série reste donc ce paparazzo à la retraite, dont le visage vitriolé par une starlette le force à faire appel aux go-go danseuses pour bénéficier d’un peu de chaleur humaine. Vouliez-vous démontrer que même derrière les métiers apparemment les moins reluisants, on peut retrouver une vraie empathie ?

Il y a un peu de ça, mais ce personnage a plutôt été construit comme un mentor pour Maria. Lui, il connaît l’envers du décor, il a déjà fait le voyage que Maria s’apprête à faire, il est déjà passé « de l’autre côté du miroir »…

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Starfuckers - Par Alcante, Gihef, Dylan Teague et Vera Daviet (aux couleurs) - Kennes Editions

Après un développement assez conséquent de l’intrigue, le récit se conclut plus rapidement sur les trois pages finales. Aviez-vous d’emblée décidé avec Gihef de clôturer ainsi votre premier tome ?

Oui, on a toujours un synopsis complet avant de s’attaquer au découpage. Et puis, je pense que c’est réaliste. Une fois qu’un scandale éclate, le système peut très vite réduire à néant quelqu’un qui était porté aux nues.

Vous nous expliquiez qu’un second tome était en préparation. Va-t-il continuer à raconter la progression de la carrière de Maria, et les frasques d’Hollywood ?

Tout à fait. Bill et Maria s’associent et partent à la recherche d’un scoop. Ils vont aller fouiner du côté d’un télé-évangéliste et retrouver un acteur (inspiré de Daniel Day Lewis) qui vit comme un indien dans les Rocheuses pour préparer un rôle style « Dernier des Mohicans ».

Delcourt vient également de publier le premier tome de Dark Museum, une autre de vos collaborations avec Gihef. Quelle a été l’origine de cette série ?

Pour cette nouvelle série Dark Museum que je co-écris avec Gihef, c’est à nouveau lui qui a amené le concept. Ensuite, on a écrit chacun un album séparément, mais pour les deux suivants on collabore beaucoup plus, en fonctionnant par ping-pong. L’un envoie un texte à l’autre qui rebondit dessus en le commentant et le complétant, puis renvoie le résultat au premier qui à son tour commente et complète et ainsi de suite.

Pouvez-vous nous donner le pitch de cette nouvelle série ?

Dark Museum est une série-concept qui raconte la genèse fictive de tableaux célèbres, sous forme de récits horrifiques. Le premier album sort en février, et s’intitule American Gothic, basé sur la peinture réalisée par Grant Wood en 1930. Le récit est dessinée par Stephane Perger. Ensuite, suivra Le Cri, tiré de la fameuse peinture d’Edvard Munch. Ce second récit est illustré par Luc Brahy.

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Dark Museum T1 : "American Gothic", par Alcante, Gihef et Stéphane Perger (Delcourt)

Autre nouvelle série qui vient de paraître, et qui est encore le fruit d’une collaboration avec un scénariste : LaoWai chez Glénat. Dans ce cas-ci, Laurent-Frédéric Bollée nous avait expliqué qu’il s’agissait de sa première association avec un scénariste. Qu’est-ce qui a décidé à travailler avec lui et comment l’avez-vous convaincu de collaborer sur un projet commun ?

Il y a trois ans environ, l’aspect solitaire du métier a commencé à me peser et je me suis mis en recherche de collaborations. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec Gihef et L-F. Bollée. C’est à la même époque que j’ai collaboré avec Christophe Bec aussi, sur Carthago Adventures.

L-F. Bollée, je l’avais rencontré lors d’une soirée XIII Mystery, série à laquelle nous avons tous les deux participé. On a sympathisé et assez rapidement, on a eu l’envie d’écrire un truc à deux.

Comment vous êtes-vous retrouvés sur le terrain des premières incursions impériales françaises en Terre du milieu ? Lequel d’entre vous désirait aborder ce sujet ?

Ici l’idée et le premier synopsis viennent de moi et font suite à un voyage que j’ai effectué en Chine, avec mon épouse, en avril 2011. Nous sommes restés une semaine à Pékin et une autre à Hong-Kong ; nous avons tous les deux été littéralement fascinés par ce pays. Sur place, on sent immédiatement que la Chine a un passé, un présent et un avenir. En 1800, c’était le plus grand Empire au monde ; en 1900, elle est presque mourante, et depuis les années 2000 c’est de nouveau une grande puissance. À Pékin, le matin vous pouvez visiter la Cité Interdite avec ses palais séculaires et l’après-midi vous vous balader dans un quartier aux gratte-ciels ultra-modernes à faire pâlir New York.

C’est là-bas que je me suis passionné pour l’histoire de ce pays incroyable et notamment la fameuse mais en même temps très méconnue Guerre de l’opium. Je n’avais qu’une très vague idée de ce qui s’était passé, et j’ignorais totalement que la France s’était jointe à l’Angleterre et avait été jusqu’à Pékin ! Quand je me suis rendu compte que mes amis français eux-mêmes n’avaient jamais entendu parler de ça, j’ai su que j’avais un bon sujet ! Une guerre, c’est évidemment la garantie d’une tension narrative. Et en plus, c’est un fait historique totalement méconnu, basé d’ailleurs sur un prétexte honteux (ce qui explique sans doute pourquoi cet épisode est tellement méconnu en France). Tout ça est parfait pour un scénariste ! L-F. Bollée ne pouvait pas résister à de tels arguments ! (rires)

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Lao Wai - Par Alcante, LF Bollée et Xavier Besse - Glénat

LaoWai emprunte la voie du grand récit d’aventure pour aborder une période assez peu traitée en bande dessinée, si on fait exception de Tombelaine qui se déroule d’ailleurs plus tard, lors de la Révolte des Boxers, à la fin du règne de l’impératrice Cixi. Est-ce le genre qui vous convient le mieux : la fiction avec des personnages forts, pour mieux faire revivre de grands moment historiques ?

Disons que toute situation de départ « forte » est intéressante. Et ici, on en tient une bonne ! Après, oui, j’adore me plonger dans l’histoire, et pour la faire vivre au mieux au lecteur, il faut trouver une bonne porte d’entrée. Le personnage est cette porte d’entrée.

Le récit commence de manière aussi efficace qu’inattendue, avec un concours physique pour déterminer quels soldats auront le droit d’aller se battre en Chine. On se croirait presque dans Les Trois Vieillards du Pays d’Aran (Thorgal) ou Les Héros de l’Equinoxe (Valérian) ; cette épreuve sélective a-t-elle réellement existé ?

D’après mes sources [1], plus d’un quart de l’armée française se serait portée volontaire ! Les soldats étaient notamment attirés par des avantages spéciaux : soldes augmentées, et une année de congé promise au retour. J’imagine que la destination lointaine et prestigieuse a également joué : c’était tout de même un fameux appel à l’aventure.

Et puis, comme on le montre dans notre album, on présente évidemment la chose avec des motifs nobles : les Chinois ont massacré un prêtre missionnaire français, la France ne peut pas laisser passer ça, on joue sur leur patriotisme. Bref, énormément de candidats pour partir. Du coup, toujours d’après nos sources, « La sélection des troupes est sévère » et « Seuls les officiers les plus valides et les soldats les plus rigoureux sont retenus. Tous les malingres furent soigneusement éliminés. »

Donc, oui, il y a eu sélection ! Draconienne, même. Et c’est ce que nous avons voulu montrer dans notre séquence, avec effectivement une scène qui fait penser aux 3 Vieillards des pays d’Aran, réinterprétée à la sauce Napoléon III.

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Lao Wai - Par Alcante, LF Bollée et Xavier Besse - Glénat

La force de LaoWai est ne pas se limiter au point de vue du soldat français, même s’il est mû par un grand sentiment de vengeance. Vous abordez également les tensions au sein du Palais Impérial. Vouliez-vous expliquer les événements qui allaient faire monter l’impératrice Cixi sur le trône, qui va parvenir à maintenir la culture chinoise tout en apportant la modernité à la Chine ?

Le but est plutôt de montrer que rien n’est jamais noir ou blanc. On ne peut pas présenter une guerre où les Français seraient les bons et les Chinois les mauvais. Mais ce n’est pas non plus le contraire. Les motivations des chefs d’État anglais et français n’étaient absolument pas glorieuses, loin de là ; mais d’un autre côté, la dynastie des Quing n’étaient pas composée d’enfants de cœur non plus. L’empereur était obsédé sexuel et opiomane.

Les Français considéraient les Chinois comme des barbares, mais l’inverse était vrai également, et comme dans toutes les guerres j’imagine, les deux camps ont commis des atrocités. Ce qui nous intéresse, Bollée et moi, est de suivre un simple jeune homme qui se retrouve dans un conflit qui le dépasse totalement, et qui va devoir trouver un moyen de survivre physiquement et de faire les bons choix moraux dans un contexte pareil.

Désiriez-vous également aborder les velléités colonialistes du Deuxième Empire, liées aux missions catholiques envoyées en Extrême-Orient, et qui servent de casus belli à la réplique armée de la France ?

Le massacre d’un missionnaire est bien le prétexte utilisé par la France pour aller se tailler une part du gâteau chinois, donc oui, on en parle, impossible de faire autrement.

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Lao Wai - Par Alcante, LF Bollée et Xavier Besse - Glénat

Votre collaboration avec L-F. Bollée a donc débuté sur cette série. Fonctionnez-vous de la même façon qu’avec Gihef, avec qui vous avez déjà réalisé une demi-douzaine d’albums ?

En fait, il y a un peu tous les cas de figure. Par exemple, pour Complot, c’est Gihef qui a amené le concept, puis on a écrit chacun deux albums séparément, il n’y avait pas vraiment de co-écriture. Pour Starfuckers, c’est moi qui ai amené la première version du synopsis, mais Gihef s’est chargé d’une bonne partie du découpage pour le tome 1. Pour le tome 2, j’ai amené l’idée de base, on l’a développée à deux, et on a découpé chacun une moitié.

Pour LaoWai j’avais écrit une première version du synopsis d’une dizaine de pages pour le premier cycle. Ensuite avec L-F. Bollée, nous avons structuré ça en plusieurs albums. Puis nous nous sommes répartis le découpage et avons aussi procédé par ping-pong. Laurent-Frédéric m’apporte une autre façon de voir les choses et d’écrire, on se complète d’une certaine façon. Je suis sans doute plus dans l’action, et lui dans le ressenti. Il lorgne plus du côté du roman graphique alors que je suis plus « grand public ». Voilà, à nous deux nous sommes comme le Yin et le Yang, ce qui colle à la thématique !

Cette volonté d’évoquer la Chine avec réalisme vous a-t-elle conduit à rencontrer Xavier Besse, diplômé de L’École de l’Art et passionné de sinologie ?

En fait, Glénat avait accepté le projet sans dessinateur. Nous sommes donc partis ensemble à la recherche d’un illustrateur pour cette histoire. Ce n’était pas facile car le travail est énorme et complexe, avec notamment l’architecture et les uniformes chinois ! L’éditeur a songé un moment à faire appel à un dessinateur chinois, mais je n’étais pas chaud à cause de la barrière de la langue. J’ai déjà travaillé avec des dessinateurs qui ne parlaient ni français, ni anglais et il faut alors passer par l’intermédiaire d’un traducteur, ce qui prend beaucoup plus de temps, on perd beaucoup de flexibilité, ça devient vite compliqué.

Finalement l’éditeur a trouvé Xavier, un Français qui est non seulement un excellent dessinateur mais est de plus un très grand connaisseur de la Chine ; il parle d’ailleurs le chinois ! On ne pouvait rêver mieux ! Et très sympathique, qui plus est !

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Lao Wai - Par Alcante, LF Bollée et Xavier Besse - Glénat

La force de LaoWai réside dans la profondeur de ses personnages : beaucoup sont hybrides, issus de la rencontre entre les cultures française et chinoise, tandis que d’autres ont des objectifs cachés, qui se dévoilent progressivement au lecteur. Cette multiplicité de caractères psychologiques est-elle selon vous indispensable à l’écriture d’un récit au ton moderne ?

Oui, surtout dans le cadre d’une guerre où les choses ne sont jamais ni noires ni blanches. En plus notre série s’appelle LaoWai, ce qui veut dire « étranger », donc c’est intéressant de voir ce qui nous divise d’autres cultures mais aussi ce qui peut nous rapprocher.

Notre héros, François Montagne, était fasciné par la Chine enfant car son oncle missionnaire est venu habiter chez lui longuement et lui parlait de ce pays incroyable. Il avait donc un a priori totalement positif, presque fantasmé vis-à-vis de la Chine. Ensuite, son oncle s’est fait massacrer par les Chinois et il a basculé dans une sorte de haine revancharde, passant à des a priori négatifs. Une fois qu’il est sur place, il se rendra compte que les choses ne sont pas si simples, ni dans un sens, ni dans l’autre. On verra que Jia-Li, notre héroïne féminine, a un parcours un peu semblable.

Comment va se décliner cette série ? Avez-vous prévu un plan pour ce premier arc narratif ?

Oui, on a un synopsis qui forme la base du premier cycle, en quatre albums. Il est relativement détaillé mais reste suffisamment ouvert pour nous laisser encore quelques choix. Là nous avons entièrement écrit le tome 2, et Xavier est occupé à le dessiner. Avec LFB on va bientôt s’attaquer au tome 3.

Si le premier cycle fonctionne bien en termes de ventes, nous prolongerons l’aventure avec d’autres cycles, soit avec le même héros, soit avec ses descendants. On a encore le temps d’y penser...

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Lao Wai - Par Alcante, LF Bollée et Xavier Besse - Glénat (work in progress)

Glénat vient également de publier l’intégrale d’Ars Magna. Vous signez d’ailleurs vous-mêmes un intéressant dossier de 11 pages qui explique les origines, les recherches et les choix opérés pour cette série. Pourquoi avoir voulu réaliser vous-même ce dossier ?

On n’est jamais si bien servi que par soi-même ! En fait, il y a d’abord eu une intégrale serbe en noir et blanc, c’est à cette occasion que j’avais écrit ce dossier, qui a donc été repris dans l’intégrale en français. Avec les très belles photos et illustrations de Milan Jovanovic.

Pour résumer, on peut donc voir Ars Magna tel un hommage à Indiana Jones, un film qui a marqué votre jeunesse, ainsi qu’à Bruxelles, la ville où vous vivez ?

Oui, en gros, c’est ça. J’avais pitché la série en la présentant comme « Indiana Jones à Bruxelles » !

Dans ce dossier, vous expliquez vos pérégrinations dans Bruxelles, lorsque vous avez voulu montrer à Milan, votre dessinateur, les décors qui participent pleinement à l’intrigue, car la ville est un personnage à part entière dans votre récit. Vous dévoilez d’ailleurs avoir pu visiter le Palais de Justice de Bruxelles sans aucune autorisation : cela fait froid dans le dos !?

Oui, Milan et moi étions très surpris, non seulement nous sommes allés partout sans aucune autorisation (nous avons même trouvé une trappe accédant au toit !) mais en plus, on prenait plein de photos, et personne ne nous a jamais rien demandé ! Milan m’avait dit en rigolant : « Si je fais ça en Serbie, je me retrouve au goulag ! ». Il faut quand même préciser que cela s’est passé avant les attentats…

D’autres de vos albums vont paraître en 2017 : pouvez-vous nous en dire plus ?

En termes de parution, cette année sera relativement calme pour moi, après ce début d’année plus mouvementé. Outre les deux albums de Dark Museum, il y aura le tome 6 de Rani en juin, et la poursuite de mes adaptations de romans jeunesse chez Kennes, ainsi qu’une nouvelle série originale, jeunesse également, avec les aventures de Bohldür, un nain, avec Corentin Longrée qui se charge des dessins.

En terme d’intégrales, une nouvelle mouture de Pandora Box va ressortir cette année : il s’agira de deux recueils grand format, réunis dans un coffret. Par ailleurs, je travaille aussi sur un important roman graphique avec L-F. Bollée et Denis Rodier.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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A propos d’Alcante et en lien entre autres avec les séries présentées dans cet article, lire également :
- Ars Magna, T. 3 : V.I.T.R.I.O.L. - Par Alcante & Jovanovic - Glénat
- Une exposition des planches d’Ars Magna
- De Jason Brice, lire les chroniques des tomes 1, 2, et 3.
- Kennes adapte ses best-sellers jeunesse avec Alcante
- Les "Complots" d’Alcante & Gihef
- La déferlante Alcante
- Rani - T1 : "Bâtarde" - Par Van Hamme, Alcante & Vallès - Le Lombard

Ainsi que les précédentes interviews d’Alcante :
« L’expérience de dessinateur de Christophe Bec nous permet de bien nous compléter »
- « Une bonne bande dessinée est une histoire qui fait ressentir des émotions »
- "Je n’ai pas hésité une seule seconde à adapter en BD une histoire de Jean Van Hamme"
- "Van Hamme est pour moi le Ronaldinho du scénario"
Sans oublier l’interview croisée d’Alcante & Gihef : « "Complots" maintient l’authenticité des dates et événements-clés, mais on affabule sur ce qui se passe en coulisses. ».

Photo en médaillon : DR

[1« Le Sac du Palais d’été – Seconde Guerre de l’opium » de Bernard Brizay.

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