De la pine chez Lapin

12 août 2018 2 commentaires
  • Les Editions Lapin publient plusieurs albums très différents mais qui ont en commun de jouer avec les codes de l'érotisme, en le déclinant sous des facettes très diverses!

Nous avons consacré la semaine dernière plusieurs articles faisant un état des lieux de la bande dessinée érotique aujourd’hui, à la fois d’un point de vue historique, sous l’angle des auteurs et de celui des éditeurs.
Plongeons désormais dans un catalogue précis, celui des éditions Lapin, qui ne sont pas spécialisées dans la bande dessinée érotique. Cet éditeur lyonnais, qui existe depuis 2005, est surtout connu pour son édition de webcomics, notamment des traductions de productions en langue anglaise. Parmi les titres que nous avons récemment évoqués, signalons ainsi Big, d’Etienne et Antoine Vanderlick. Pourtant, leur catalogue s’est enrichi ces derniers temps de plusieurs albums érotiques très différents.

Les corps douloureux

Le premier d’entre eux est un petit bijou de poésie : il s’agit de Chromatopsie, de Quentin Zuttion, dessinateur de presse qui a publié de nombreuses chroniques BD pour MadmoiZelle.com, tout en publiant par exemple dans NEON. Le titre de l’ouvrage annonce une autopsie des couleurs, et de fait, l’auteur nous propose une véritable autopsie des sentiments amoureux et sexuels, dans ce qu’ils ont de plus douloureux et indicibles.

De la pine chez Lapin

Chacune des histoires courtes qui compose ce volume traite d’une couleur. L’ « orange pressée » nous montre un couple de lesbiennes, dont l’une est enrobée. Sa fiancée lui impose un régime à base d’oranges, car « il faut souffrir pour être jolie ». Au sport, elle entend les autres filles se moquer d’elle, de sa graisse flasque qui balance pendant les cours. Elle revient, se réfugie dans la baignoire, et son corps devient alors une immense orange, elle pèle sa peau, avec douleur, sans le dire à sa fiancée, cachant sa honte, l’incorporant. Tout l’album joue sur le réinvestissement des métaphores visuelles, comme par exemple celle des papillons, en l’appliquant non seulement au registre des sentiments, mais aussi à celui de la sexualité et de la violence de l’amour.

Autant que sur les couleurs, cette bande dessinée est une réflexion sur le corps, sur les corps devrions-nous dire, dans leur diversité et leur souffrance : la scène de la baignade est en ce sens exemplaire, puisque par le biais de taches noires qui envahissent le corps et la mer, l’auteur réussit à figurer la honte de celui qui quitte et la douleur de celui qui est quitté.


Cette dissection est vivifiante, et cet album, douloureux, est une vraie réussite, notamment graphique.

Les corps vrais

Cette démarche s’apparente à celle de Cy, qui, avec Le vrai sexe de la vraie vie, voulait montrer « non pas la sexualité, mais des échantillons très divers de sexualités, loin du regard hétéro-centré et très normé des films pornographiques », à partir d’un appel à témoignage, qui lui avait permis de collecter un grand nombre d’anecdotes diverses et variées qu’elle illustra. Ce stock n’est pas tari, et permettrait de réaliser encore des centaines de planches. On n’en est pas là, mais vient de sortir le deuxième volume de Le vrai sexe de la vraie vie, aussi réussi que le premier.

Cy continue à montrer la complexité du sujet, avec certaines histoires assez légères sur l’amour pendant les règles ou en forêt ou sur les ratés en tout genre. Elle traite également de la pression inhérente à la « première fois », ou de sujets moins connus comme l’ « asexualité », c’est-à-dire le fait ne pas ressentir d’attirance sexuelle pour qui que ce soit, ou encore comme le « vaginisme », contraction prolongée et totalement involontaire des muscles du plancher pelvien qui entourent le bassin, et qui peut empêcher non seulement la pénétration pendant les premières relations sexuelles mais même la moindre incursion d’un quelconque corps étranger dans le vagin, sous peine de douleurs aigües. Pour ces derniers points, elle présente en sus des histoires dessinées une double planche pédagogique sur chacun des sujets.

Le dessin est toujours vif, le rythme des histoires est très agréable, et les dessins semi-abstraits qui séparent les histoires les unes des autres sont toujours très réussis. Que Cy continue son travail encyclopédique libérateur et bienvenu !

Rire d’un érotisme fantastique

Oglaf est globalement l’inverse de l’album de Cy, notamment dans la représentation des corps, puisque si plusieurs hommes sont en effet vilains, la majorité des femmes sont représentées sous la forme stéréotypée de grandes minces à grosses poitrines (aussi grosses que leur caractère, en l’occurrence).

Il s’agit d’une œuvre de fiction que l’on pourrait qualifier de « érotico-fantasticomique ». Le premier volume était paru en 2012 et vient de sortir le deuxième, dans lequel on retrouve les mêmes personnages, à savoir Kronar le barbare ou le docteur Navaan, mais aussi plusieurs nouveaux arrivants : des esprits qui jouent à cache-cache, une poupée magique qui exauce tous les vœux, le culte de la Chance et une chenille de l’éclate qui vous oblige à vous amuser.

Le scénariste, Doug Bayne, humoriste de métier, et la dessinatrice, Trudy Cooper, sont tous deux australiens, et publièrent d’abord leurs planches en ligne, avant que ce webcomic ne soit publié en version papier en anglais, puis que les Éditions Lapin ne lancent une entreprise de traduction vers le français. On frise souvent de très très près le non-sens, et même si c’est parfois légèrement foutraque, c’est assez réjouissant. C’est en tout cas drôlement délirant, irrévérencieux et très rythmé. Un exemple de dialogue :

« - Léon, le désenchanteur est là ! Il va pouvoir détransformer ta femme !
-  C’est-à-dire que… pour être honnête, je n’ai pas besoin de lui. Ce que j’ai raconté, cette histoire de fées qui auraient transformé ma femme en chèvre… C’est du pipeau. En fait j’aime juste baiser des chèvres.
-  Oh. Du coup, ça explique pourquoi, quand ta femme est morte, tu as épousé une autre chèvre »

On voit bien à ces trois exemples la richesse du genre érotique, bien représentée dans le catalogue des Éditions Lapin, qui arrivent à dénicher le meilleur de la production des webcomics, en France et à l’étranger, pour le rendre disponible en version papier au plus grand nombre !

(par Tristan MARTINE)

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