Delaf & Dubuc : « Nous aimons surprendre le lecteur. »

15 novembre 2008 1 commentaire
  • Nous avons rencontré Delaf et Dubuc chez eux, au Québec, lors de l'édition 2008 du Rendez-vous international de la bande dessinée de Gatineau. Ceux-ci nous parlent de leur dernier ouvrage, {Les liens de l'amitié} (Dupuis), et du prochain album de la sensation {Les Nombrils}.

Vous avez déjà publié trois albums de votre série Les Nombrils, qui ont connu un succès phénoménal autant au Canada qu’en Europe. Cette série paraît en primeur dans Spirou. Comment vit-on une pareille expérience ?

Marc Delaf : C’est quelque chose qui ne se prévoit pas. Nous avons commencé notre série modestement. Entre deux contrats d’animation, nous avons donné la chance à notre projet d’exister. C’était un projet que l’on avait depuis quelques années et c’était le moment ou jamais de le lancer. On a proposé le projet à Safarir et, en envoyant les planches, j’étais seulement à demi satisfait. Je me disais que ça ne fonctionnerait pas mais qu’on se réessayerait plus tard. Finalement, Safarir a accepté le projet. Au bout de quelques planches publiées dans Safarir on monté le dossier et, au-delà de toutes nos attentes, Dupuis l’a accepté. On l’avait envoyé à Dupuis en se disant que ça ne marcherait jamais. Finalement, le succès public était inespéré. On se pince encore !

Comment expliquer le succès des Nombrils ?

Maryse Dubuc : On est mal placés pour l’expliquer. Avec Les Nombrils, ce qu’on a voulu faire, c’est de créer quelque chose qui peut être lu par la plus grande variété de lecteurs possible. On met beaucoup de temps pour que ce soit facile à lire pour un lecteur dont c’est le premier album, mais aussi, pour que ça ait une certaine richesse et pour qu’on puisse y apporter notre touche d’inventivité ou de nouveauté afin que ça puisse aussi soutenir l’intérêt d’un lecteur de BD plus aguerri. Quand on a commencé Les Nombrils c’était pour Safarir, pour un public masculin, mais à présent, on a un public majoritairement féminin alors on n’est peut-être pas les meilleurs pour viser une cible.

Sentez-vous une certaine pression ou une certaine attente de la part de vos lecteurs ?

Marc Delaf : Il ne faut pas y penser, parce que sinon ça nous affecte un peu. Si on se met à se dire qu’on est lus par tellement de gens, ça devient angoissant de se lancer dans la création. Il faut essayer d’oublier cela et de retrouver le plaisir du départ, de s’amuser, de créer des gags qui nous font rire.

Maryse Dubuc : Ce qui affecte le plus, ce n’est pas tant le nombre de lecteurs que la qualité des lecteurs. Quand on rencontre un lecteur qui a bien lu les albums, qui peut nous en reparler et qui peut commenter ce qu’on a fait, ça nous donne une autre perspective sur notre travail et c’est très enrichissant. Il y a certaines rencontres qui peuvent affecter notre travail. Les commentaires, positifs ou négatifs, qui sont bien construits et intéressants, affectent notre travail bien plus que le nombre de lecteurs ; les chiffres sont abstraits.

Les Nombrils est une série d’humour où les albums sont composés de gags d’une page. Cependant, chaque album comporte également une intrigue et une certaine évolution. Comment réussissez-vous à trouver l’équilibre entre les deux ?

Maryse Dubuc : On le cherche encore !

Marc Delaf : C’est comme un casse-tête. Quand on se lance dans un album, on fait un brainstorming, on essaie de trouver des pistes qui vont nous mener vers la fin de l’album. Mais dans l’expérience, on change d’idée à mi-parcours.

Maryse Dubuc : À partir de ce moment là, c’est de l’improvisation.

Marc Delaf : Les planches paraissent dans Spirou au fur et à mesure alors les retours en arrière ne sont pas possibles. Ce côté-là est un peu angoissant mais en même temps, c’est là où se trouve le plaisir : on se lance sans filet.

Maryse Dubuc : On peut définir notre travail comme un cube Rubik. Si on travaille sur une face, on déséquilibre les autres et, si on ne vérifie pas ce qui se passe, on peut perdre le contrôle. Il faut essayer d’avoir une vue générale mais aussi de se concentrer sur la face sur laquelle on travaille.

Marc Delaf : Il y a souvent des gens qui nous demandent si on fera un jour un album des Nombrils qui sera une histoire complète. Jusqu’à présent nos histoires sont relativement complètes et en plus il y a des gags. Si on faisait une histoire de ce genre, on retirerait les gags et l’histoire perdrait de sa saveur.

Delaf & Dubuc : « Nous aimons surprendre le lecteur. »
Delaf et Dubuc en séance de dédicaces (c) Marianne St-Jacques

À la fin du dernier tome, Les liens de l’amitié, il y avait une véritable ouverture : Dan et Karine ont cassé, John John a fuit et sa véritable identité a enfin été révélée.

Maryse Dubuc : Ça nous donne la possibilité d’un renouveau. C’est le principe de base qu’on avait établi, au début du tome 1. À la fin du premier album, on avait amené un running gag : Karine et Dan veulent sortir ensemble, Jenny et Vicky les en empêchent. À la fin on avait réglé le cas et cassé ce running gag. Au début du tome suivant, il a fallu se renouveler. Il a fallu repartir à zéro et trouver un autre ressort humoristique. C’est la même chose qu’on s’est imposée avec la fin du tome 3. Une énigme était née malgré nous avec John John, qui était un personnage qu’on avait créé pour symboliser la superficialité de Jenny et Vicky, qui pensaient que c’était le plus beau garçon de l’école alors qu’elles n’avaient pas vu son visage. Les lecteurs en dédicaces nous demandaient ce qu’il y avait sous le casque de John John alors que pour nous c’était secondaire. On a alors décidé de le montrer mais on a dû trouver la bonne solution car on n’avait pas crée John John en pensant qu’on allait un jour révéler son visage. Il a fallu trouver quelque chose qui étonne les gens. Ce n’était pas facile car tout le monde avait imaginé les premières possibilités : qu’il soit une fille, qu’il soit défiguré, qu’il soit monstrueux, etc.

Marc Delaf : On a dressé une liste graphique de toutes les possibilités de ce qui pouvait y avoir sous le casque de John John et la dixième possibilité s’est avérée la réponse. On a envoyé la liste à notre directeur de collection et il nous a répondu que la dernière possibilité éclipsait toutes les autres et qu’il fallait la prendre. Le casse-tête a été de rendre cette possibilité relativement crédible. C’était aussi important que cette branche de l’histoire n’éclipse pas la fin de l’album, avec Karine et Dan.

Maryse Dubuc : Le tome 3 a une structure assez complexe et le dénouement a été difficile à construire. L’idée était de boucler la boucle avec John John. Avec Karine et Dan, on prend une pause dans leur histoire et celle-ci va redémarrer d’une autre façon qui va nous permettre d’amener pleins de nouveaux personnages et de créer des nouvelles intrigues, de repartir à neuf. On aime se renouveler et surprendre le lecteur.

À travers les trois albums, on dénote une nette évolution de l’humour. Il semble que celui-ci devienne de plus en plus mordant. Certains gags font même dans l’humour noir. Est-ce que vous considérez votre série comme une série jeunesse ou plutôt comme une série adulte ?

Maryse Dubuc : On ne considère pas notre série comme une série jeunesse. On la considère, à la limite, comme une série « tous public » mais qui commencerait vers 9-10 ans. On sait qu’avec les couleurs, le look de la série, elle peut tomber entre de très jeunes mains alors on fait attention. Mais la lecture de notre série par un adulte est différente de celle d’un enfant. Les adultes peuvent être parfois choqués par certaines choses en se disant qu’il ne faut pas qu’elle tombe entre les mains d’un enfant mais l’enfant ne comprendra pas cet élément, il lit à un autre niveau. On fait attention, en touchant un thème un peu tabou, de mettre un gros gag pour que le jeune lecteur glisse davantage sur la peau de banane tandis que le lecteur adulte peut trouver du plaisir avec un thème rarement abordé dans une BD d’humour « tous publics ».

À quoi peut-on s’attendre du prochain album des Nombrils ?

Marc Delaf : La « méchante » Mélanie va prendre une place plus importante dans le quatrième tome et va arriver à se faire détester non seulement de Karine mais aussi de Jenny et de Vicky.

Maryse Dubuc : Avec le tome 4, on se prépare à mener le lecteur dans une direction inattendue.

(par Marianne St-Jacques)

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1 Message :
  • ces deux-là un donné un sacré coup de modernité dans le catalogue tous publics Dupuis. Finis les gags abstraits avec la grosse chute grasse à la fin, là on colle de façon hyper-réaliste aux aspirations des jeunes, on creuse en profondeur leur psychologie.. Avec un dessin il faut le dire, exceptionnel.

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