Delcourt : cap sur le western !

12 juillet 2017 1 commentaire
  • Avec trois westerns parus en deux semaines, Delcourt décide de miser sur le far-west, en profitant de la conclusion de "L'Homme qui n'aimait pas les armes à feu" pour lancer deux séries bien différenciées.

Le western est un genre à part, fort de ses codes tranchés, et de ses grands auteurs qui n’ont eu de cesse de jouer avec ceux-ci pour mieux renouveler et ancrer le genre dans l’inconscient collectif : John Ford, John Wayne, Sergio Leone, Morris, Tarantino, Charlier & Giraud, Yves Swolfs, et bien d’autres.

Delcourt : cap sur le western !La déferlante Undertaker a rappelé aux éditeurs de bande dessinée que la thématique fasait toujours recette. Mais Delcourt n’avait pas attendu la série de Meyer & Dorison pour publier une série aussi particulière qu’inspirée : L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu.

Derrière ce titre paradoxal pour un western, se cache sans doute l’une des plus intéressantes approches du genre depuis quinze ans : des personnages haut-en-couleurs qui fascinent d’entrée de jeu, un retour sur les icônes classiques du genre (le pueblo mexicain, le village Anasazis niché au creux de la montagne et popularisé par Blueberry, le paradoxe entre les grands espaces et les villes de l’Est, etc.), et surtout un ton mordant, qui allie humour et critiques de la mentalité américaine.

Ils sont peu à réussir ce difficile équilibre, et vous ne serez donc pas surpris en découvrant que Wilfrid Lupano signe ce vaudeville de l’Ouest, où chaque scène apporte son lot de surprises, de rebondissements et de péripéties. Le pitch ? L’un des plus simples au monde ! Une course-poursuite… pour la vengeance, pour l’argent, mais aussi pour la liberté ! Parmi ces objectifs, chacun des personnages a identifié le sien, et se tient prêt à tout sacrifier pour l’atteindre !

Une critique cinglante de l’histoire des États-Unis

« Ce que j’apprécie dans l’écriture de Wilfrid [Lupano], explique le dessinateur Paul Salomone, C’est la contenance qu’il donne au caractère de ses personnages. Dans « L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu », je ne crois pas me tromper en soulignant que tous les personnages subissent une évolution… »

Si cette remarque se justifie tout au long des trois premiers tomes, elle prend tout son sens dans la conclusion de la série, parue il y a quelques jours. Outre la truculence des caractères mis en scène, chacun des personnages pivote sur son axe, ce qui permet de les voir évoluer en fonction de leur environnement, tout en continuant de s’attacher à leurs particularités propres.

Ce jeu de rôle pourrait suffire à la réussite de la série, mais Lupano rajoute une cinglante critique contre les USA et leur pseudo-discours sur les libertés. Outre la possession constitutionnelle des armes à feu, Lupano aborde la condition de la femme, des ex-esclaves, des Indiens, analysant toutes les couches de la société américaine. Chaque individu possède sa part de secrets et de violence, représentant les paradoxes d’une nation devenue l’une des plus grandes puissances mondiales. Ce quatrième tome prend d’ailleurs une dimension encore plus particulière lorsqu’on découvre des manifestations anti-immigration en 1900 : « Laissons l’Amérique aux Américains ! Stoppez l’immigration ! ». La couverture de ce dernier opus illustre merveilleusement cette appât du gain qui pousse bien des individus à transgresser leur propre morale, à leur seul profit...

L’autre grande révélation de cette série tient à son jeune dessinateur. Bien qu’il signe ici sa première série de bande dessinée, Paul Salomone fait déjà preuve d’une étonnante maturité : un story-board très soigné qui fluidifie le scénario dense de Lupano, des cadrages dynamiques qui servent au mieux les effets d’un récit sans outrance, une merveilleuse description de l’Amérique de la fin du XIXe siècle avec ses contradictions, et surtout, surtout, une magnifique galerie de personnages.

Si chacun des personnages principaux tend à la caricature dans ses actions ou ses discours, Salomone parvient cependant à respecter leur théâtralité tout en les rendant réalistes par leurs postures et les expressions de leur visage. Ils prennent donc une réelle constance pour le lecteur, qui s’attache à eux et adhère mieux aux valeurs du récit. La meilleure réussite reste l’héroïne Margot, destinée à entrer dans le panthéon des femmes fatales de la bande dessinée !

Sonora : de l’or à la pyrite

Fort de cette très belle réussite, on a tendance à se ruer vers les deux autres titres que Delcourt a publié deux semaines avant la conclusion de L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu, d’autant que leurs auteurs ne sont pas des inconnus pour les lecteurs...

D’emblée notre regard se porte sur la couverture sombre, à l’inspiration Comics, de Sonora, une nouvelle série signée par le scénariste-fleuve de Delcourt, Jean-Pierre Pécau, et le talentueux dessinateur de Missi Dominici, Benoît Dellac. Les deux auteurs ont déjà signé cinq albums ensemble : deux Homme de l’année et trois Lignes de Front. Cette trilogie commune promet donc une aventure historique flamboyante, comme sait les livrer J.-P. Pécau.

Cette association prometteuse se double d’un pitch attractif. Le récit débute en en 1851, sur le chemin méridional qui passe par l’Amérique Centrale pour atteindre la mythique Californie. Maximilien débarque, avec d’autres aventuriers attirés par la fièvre du métal jaune, à San Juan del Sur, port de la côte pacifique, dernière étape avant San Francisco. Voilà trois ans que la ruée vers les champs aurifères a commencé, mais Max lui ne cherche pas d’or. Héros torturé par son passé, et notamment par ce qu’il a vécu pendant la Révolution de 1848 en France, il n’a plus qu’un seul but : se venger de certaines exactions qui ont nourri son amertume.

Bien que Pécau nous offre une intéressante interprétation du camp des chercheurs d’or, et le contexte de pseudos lois qui régissaient cette société violente, cette introduction ne prend malheureusement pas. La faute aux personnages qui restent désespérément lisses pour le lecteur. En dépit de motivations suffisamment impérieuses qui les poussent au meurtre et au complot, les deux personnages principaux ne parviennent entraîne la sympathie du lecteur. Sans doute à cause d’un récit trop dense, qui a l’avantage de multiplier les séquences et d’avancer dans un terreau historique passionnant mais qui ne laisse pas la place à l’expression de ses héros.

Si ce premier tome ne convainc pas, il ne faut pourtant pas trop rapidement mettre la série de côté. Benoît Dellac réalise en effet une très belle immersion dans la folie de cette ruée vers l’or. On aurait préféré par ailleurs quelques cadrages moins acrobatiques et une meilleure lisibilité des scènes d’action, même si son travail minutieux dépeint avec acuité l’environnement et la violence de l’époque. Reste à espérer que le second tome nous offre plus d’épaisseur aux personnages que dans cette exposition peu convaincante.

Le premier Marshal noir

Le second nouveau western publié simultanément par Delcourt sauve heureusement les meubles. Aux commandes, le dessinateur Igor Kordey qui a réalisé déjà une quarantaine d’album avec Jean-Pierre Pécau, en majorité pour la série L’Histoire secrète. Il s’est cette fois-ci associé une nouvelle fois avec Darko Macan avec qui il avait déjà réalisé la tétralogie de Nous, les morts chez le même éditeur.

Changement de registre pour le tandem, qui place le cadre de cette nouvelle série dans l’Arizona de 1875, sur les traces du premier Marshal afro-américain. Dans cet région assez désertique, un gang d’esclaves affranchis, dirigé par un mystérieux Milord, terrorise tout l’état. D’abord accusé à tort de faire partie des pillards, River Bass accepte de devenir adjoint d’un US Marshal Service, car il détient la bonne couleur de peau pour infiltrer le gang. S’il a accepté l’étoile en espérant inspirer le respect et l’égalité, il est aussi confronté à la cruauté d’un monde où la vie ne tient qu’à un fil, qu’à un regard… Démasqué par le gang infiltré, son combat pour la justice aurait pu s’arrêter là, mais ce serait oublier sa femme et sa famille qui attendent son retour…

Il y a du Tarantino et Leone dans Marshal Bass : dans cette tension crépusculaire, où l’affrontement des égaux ne fait pas toujours parler la poudre ; mais aussi dans la personnalité de ces hommes qui mêlent arrogance et ironie, là où les valeurs humanistes semblent se dissiper dans les grands espaces.

Kordey campe magnifiquement cette atmosphère, que cela soit dans le jeu des regards, ou dans la double-page de l’attaque de la banque. Marshal Bass donne du spectacle et fait vibrer le lecteur.

Au contraire de Sonora, le récit de Marshal Bass interpèle le lecteur par la construction originale de son héros principal. Il se forge, page après page, un caractère plus complexe qu’il ne semble, souvent poussé par les événements ou les obligations, mais aussi par ses propres envies, difficilement conciliables avec ses obligations de père de famille. Rajoutez à cela une couleur ébène qui ne l’aide pas dans une Amérique ségrégationniste, et vous obtiendrez un héros qui attire les ennuis et des situations propices aux difficultés, et donc riche en rebondissements.

Marshal Bass prouve qu’il y a encore et toujours moyen d’innover dans le genre prétendument fermé du western. Son ambiance poussiéreuse et violente tranchera avantageusement avec l’univers un peu plus parodique de L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu. De quoi passer d’agréables moments de lecture dans un fauteuil de plage.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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