Delphine Rieu et Javier Rodriguez : "Nous croyons au format manga"

5 mars 2008 0 commentaire
  • Nous avons rencontré les auteurs de {Lolita HR}, série phare de la collection de "mangas internationaux" Shogun, aux Humanoïdes Associés, lors du dernier Festival d’Angoulême. Ils nous ont parlé de leur travail, encore atypique sur le marché français.

Une scénariste française et un dessinateur espagnol qui travaillent ensemble, ce n’est pas si fréquent : comment vous êtes-vous rencontrés ?

DR : Je cherchais un dessinateur, et un ami qui a une petite maison d’édition m’a dit : passe chez moi, je vais te montrer tous les dossiers que j’ai. C’est comme ça que j’ai vu celui de Javier, et que je l’ai contacté. Mais Javier dit qu’il n’a jamais envoyé de dossier en France, donc il ne comprend pas comment ça a pu atterrir là ! Il y a un petit mystère… (rire) C’est comme ça qu’on a commencé à travailler sur le projet de Lolita, qui était destiné au départ pour une BD franco-belge couleur, et qui n’a pas été accepté, notamment parce qu’on trouvait que le dessin de Javier avait un côté un peu trop américain… C’est resté en stand-by pendant un an, et puis un jour j’ai entendu dire que les Humanos montaient une collection manga, et j’ai de suite pensé à ce scénario – j’en ai plein dans les cartons, mais je pensais que celui-ci pouvait bien fonctionner adapté en format manga. Et donc j’ai proposé ça à Javier, qui m’a dit oui !

Quelle adaptation a été nécessaire pour le passage du format franco-belge au format manga ?

DR : Pour le scénario, l’éditeur m’a demandé de donner plus d’importance à un personnage masculin, pour équilibrer par rapport à Lolita. Comme on a beaucoup de place en format manga, ce n’était pas un problème, et je trouve que ça marche plutôt bien ! Le titre a changé aussi : ça s’appelait « Lolita RH », pour « Résistance Humaine », et ça s’est transformé en « Lolita HR » pour « Human Resistance » - plus international !… L’univers aussi est devenu plus sombre : dans la version d’origine, Lolita est une pop-star aux couleurs très acidulées ; avec le noir et blanc, l’univers s’est durci, le look de Lolita aussi, qui est devenu une rock-star un peu plus punk ; l’histoire est plus sombre, l’aspect résistance est plus important… Disons que le projet franco-belge était une version « light » de ce qu’on peut faire maintenant sur un grand nombre de pages.

Delphine Rieu et Javier Rodriguez : "Nous croyons au format manga"
Lolita RH, version franco-belge
(c) Rieu & Rodriguez

Est-ce que ça a changé l’intrigue elle-même, ou seulement des détails dans son développement ?

DR : Au départ j’avais seulement la structure générale, ce n’était qu’un projet ! L’intrigue prend corps au fur et à mesure.

Et pour vous Javier, quel a été l’impact de ce changement de format ?

JR : Pour moi, il est plus facile de faire ce projet en format manga, parce que c’est plus proche des comics que de la bande dessinée. Dans un album de bande dessinée franco-belge, il faut des planches très riches, parce que vous n’avez que 46 pages pour montrer votre univers. En format manga, vous pouvez développer l’univers sur beaucoup plus de pages, et donc le dévoiler progressivement. De plus, dans un album de bande dessinée franco-belge, le lecteur va parfois découvrir une scène entière sur seulement deux pages, alors qu’en manga, où les pages sont plus petites, on peut jouer avec le rythme de lecture de façon très différente.

Au niveau du style graphique, il semble un peu plus rond dans la version franco-belge, et un peu plus haché, dans le format manga…

JR : Oui, peut-être… Pour moi, il n’y a pas de différence entre comics, bande dessinée et manga : c’est un langage commun. On ne fait pas de différence entre des livres européens, américains ou japonais, on dira toujours que ce sont des livres ! C’est la même chose en bande dessinée : quel que soit le pays, on utilise le dessin pour raconter une histoire. Je dessine tous mes albums de la même façon, que ce soit les deux Lolita, mes albums pour des éditeurs espagnols… A mon sens, seule la narration varie.

Lolita HR, par D. Rieu et J. Rodriguez
(c) Les Humanoïdes Associés

Delphine, vous avez également scénarisé plusieurs albums en format franco-belge, qu’appréciez-vous en format manga ?

DR : On peut écrire tout ce qu’on veut, on a toute la place nécessaire, pas besoin de trouver des ellipses… En franco-belge, sur 46 pages, c’est vraiment un casse-tête pour que le lecteur, à la fin, ait l’impression que son histoire est consistante. C’est ce qu’il y a de plus difficile dans ce format-là, d’autant que, plus ça va, moins on met de cases par page ! L’accent est mis sur la beauté du dessin, les détails, les couleurs, au détriment de l’histoire. Dans le manga, c’est le contraire : c’est le dessin qui est au service de l’histoire !

JR : Moi ce que j’aime, ce n’est pas faire du beau dessin, c’est raconter une histoire : donc ce format nous convient bien.

DR : C’est vrai qu’il y a des publics qui sont parfois un peu gênés qu’on ne fasse pas de belles cases. Javier est tout seul pour faire 30 pages par mois, donc on n’a pas le temps ! Si on avait les moyens, on fignolerait plus, mais… les belles cases, ce n’est pas forcément ce qui nous intéresse, c’est plutôt l’histoire.

Delphine Rieu et Javier Rodriguez
Photo A. Claes

La science-fiction est souvent un moyen de parler du temps présent – certains aspects de Lolita ont de fortes résonances avec notre époque, comme la dénonciation de robots-chanteurs conçus pour décérébrer la population avec des chansons formatées pendant qu’un régime autoritaire écarte les marginaux… Comment résumeriez-vous votre message ?

DR : Le message politique, c’est qu’on essaie de nous faire croire qu’on est libres, alors qu’on ne l’est absolument pas… Par exemple, dans Lolita, le régime laisse circuler une drogue légale, les dreams : c’est pour garder la main sur la jeunesse, qui est la population qui peut le plus se rebeller – avec ça, il est tranquille… Le monde libertaire auquel on essaie de nous faire croire actuellement, je n’y crois pas du tout. On essaie de tout formater, de tout encadrer… Bien sûr, dans Lolita, tout ça est exagéré.

Javier, quel est votre regard sur le message que véhicule Lolita ?

JR : Quand je travaille sur Lolita, je me dis qu’il y a beaucoup de significations métaphoriques dans cette intrigue. La relation entre Lolita et Medhi ne parle pas tant de technologie que de la façon dont Medhi projette ses sentiments sur Lolita – et je pense que c’est très proche de la vie réelle, de la façon dont on se lie aux autres… Je crois que Delphine a choisi l’approche idéale pour raconter cette histoire : les éléments de science-fiction sont très sophistiqués, ils enrichissent les rapports entre les personnages ; ensuite, le contexte politique est très épuré. Pour moi, le plus important dans cette histoire reste son aspect choral et les histoires qui relient les différents personnages. Il y en a beaucoup, et ce que j’aime, c’est qu’ils ne sont pas manichéens, ils sont tous bons et mauvais à la fois… C’est le genre d’histoire que j’aime dessiner.

Comment travaillez-vous à distance ?

JR : Grâce à Internet, on est en contact étroit. Ce qui est amusant, c’est que comme je travaille sur ordinateur, j’ai sur mon écran à la fois ma page en cours, et Delphine avec qui je discute en messagerie instantanée : si bien que j’ai l’impression qu’elle est à côté de moi ! De temps en temps, si je veux être tranquille pour travailler, je fais semblant d’être déconnecté… Et comme on est aussi en ligne avec notre éditeur, quand je lui demande quand je vais être payé, lui aussi fait semblant de ne pas être joignable… !

Pendant un débat sur le format manga au festival d’Angoulême
C. Marmonnier, D. Rieu, J. Rodriguez - Photo A. Claes

Les difficultés actuelles des Humanoïdes Associés ont-elles un impact sur le destin de votre série ?

DR : Oui : d’abord parce que le magazine ne paraît pas régulièrement du fait des retards dans la livraison de certaines séries – même si nous, nos planches sont toujours livrées en temps et en heure ! Du coup, on a dû mettre Lolita de côté pendant quelques mois… Et l’éditeur n’a pas vraiment les moyens de nous soutenir en termes de promotion, donc on doit faire beaucoup par nous-mêmes ! Mais la principale difficulté rencontrée est face aux libraires, qui rechignent à mettre en avant des livres hybrides, au format manga mais dont les auteurs sont européens… Ce qui n’est pas du tout le cas en Espagne, où la série est bien accueillie, parce que là-bas, le petit format est beaucoup plus la norme que chez nous.

Est-ce que vous pensez malgré tout qu’inéluctablement, le format manga va s’imposer y compris en France ?

DR : Je crois assez au format manga, parce qu’on met plus de temps à lire un manga qu’un 46 pages, pour un prix moindre : c’est plus attractif ! Il me semble assez logique que le public aille vers ça. Après, c’est vrai qu’en France, on a la culture du beau livre, des belles choses…

JR : Nous explorons une voie difficile, car nous ne faisons ni du manga japonais, ni de la bande dessinée traditionnelle. Mais si on regarde dans la musique, par exemple, on s’aperçoit qu’il y a de moins en moins de catégories définies : on trouve des jeunes qui aiment des styles très divers, de la techno au blues – et pourquoi pas ?... Je pense que les mélanges en bande dessinée sont une conséquence également logique de la globalisation, de la diffusion d’Internet. Lolita est l’une des premières expériences dans ce domaine. On trouve des choses proches de cela en ce moment aux Etats-Unis : DC Comics par exemple, sous le label Vertigo, essaie de lancer des livres qui ne sont ni du manga, ni du comic. Mais je pense que c’est particulièrement difficile d’imposer ça sur le marché français, parce que le lecteur moyen ne recherche pas ce genre de chose : il voit un manga français, alors que pour nous, c’est quelque chose de plus hybride encore. Sur Internet, les gens comparent parfois mon style aux dessinateurs indépendants américains, notamment les livres de Fantagraphics : je pense que c’est normal, parce que je lis ces comics aussi bien que des mangas.

Vous créez un univers autour de Lolita, avec une page sur Myspace notamment… Les bonus du deuxième album sont des paroles de chansons de Lolita, vous avez des projets à ce niveau ?

DR : On voudrait faire une chanson, mais c’est en projet, ça va se faire ! L’idée, c’est de crédibiliser l’univers, et de s’amuser tout simplement.

Combien de tomes sont prévus ?

DR : Il doit y en avoir au moins 5 ou 6, mais on verra déjà au tome 3. Il va y avoir un retournement de situation à la fin de ce tome 3, ce sera donc un moment où on fera le point, en regardant aussi comment ça se passe sur le marché français…

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Propos recueillis à Angoulême le 24 janvier 2008

Lire aussi la critique du premier tome de Lolita HR.

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