Des travaux choisis de Paul Kirchner : une excellente lecture "En attendant l’Apocalypse"

26 décembre 2017 0 commentaire
  • Paul Kirchner est connu en Europe pour son strip "Le Bus". Mais son œuvre ne s'y limite pas. Interprétant la culture et les mythes américains d'une manière pour le moins personnelle, libre voire déjantée, le dessinateur nous emmène aux frontières du western, du fantastique et de l'onirisme. Les Éditions Tanibis, grâce à ces "travaux choisis", nous permettent d'en appréhender l'originalité.

Les Éditions Tanibis poursuivent leur travail de mise en valeur de l’œuvre du dessinateur américain Paul Kirchner. Après les deux volumes du strip Le Bus publiés en 2012 et 2015, ce sont ses travaux moins connus en Europe et pour partie moins "tous publics" qui ont l’honneur d’une édition soignée. Conçue par l’auteur lui-même, en complète collaboration avec son éditeur Claude Amauger, cette anthologie non exhaustive présente des bandes dessinée créées du début des années 1970 aux années 1980 d’une part, depuis le retour de Paul Kirchner à cet art en 2012 d’autre part.

Des travaux choisis de Paul Kirchner : une excellente lecture "En attendant l'Apocalypse"
Illustration réalisée pour l’ouvrage "En attendant l’Apocalypse" © Paul Kirchner / Éditions Tanibis 2017

Assistant de Tex Blaisdell et de Wally Wood dans les années 1970, Paul Kirchner a rapidement publié ses propres bandes dessinées, notamment dans High Times et Heavy Metal [1]. Il dessine aussi une quarantaine de couvertures pour la revue pornographique Screw, sous le pseudonyme de Kurt Schnurr. Son personnage le plus marquant et le plus emblématique est Dope Rider, squelette à l’aise aussi bien à cheval qu’en Harley Davidson et grand amateur de marijuana. Les lecteurs français ont d’ailleurs pu le croiser dans L’Écho des savanes... Il y a une bonne trentaine d’années.

Paul Kirchner a ensuite laissé la bande dessinée de côté, se consacrant principalement à la publicité. Il s’en explique dans la longue postface qu’il a rédigée expressément pour En attendant l’Apocalypse. Il est cependant revenu à ses premiers amours en 2012, redonnant vie à Dope Rider - si nous pouvons le dire à propos d’un tel sac d’os. Le demi-échec de Murder by Remote Control, récit graphique paru en 1986 (mais resté inédit en français) et dont Paul Kirchner est le co-auteur avec Janwillem van de Wetering, est l’une des raisons expliquant cette longue éclipse. Le dessinateur s’est alors fait graphiste et écrivain, œuvrant par exemple dans le documentaire.

Dope Rider dans "Pendant ce temps-là, au ranch" (première parution dans "High Times" n° 5, août-septembre 1975) © Paul Kirchner / Éditions Tanibis 2017
Dope Rider dans "Pendant ce temps-là, au ranch" (première parution dans "High Times" n° 5, août-septembre 1975) © Paul Kirchner / Éditions Tanibis 2017
Dope Rider dans "Pendant ce temps-là, au ranch" (première parution dans "High Times" n° 5, août-septembre 1975) © Paul Kirchner / Éditions Tanibis 2017

En attendant l’Apocalypse rassemble vingt-sept récits courts de Paul Kirchner dessinés entre 1974 et 2014, quelques-unes de ses couvertures pour Screw réalisées entre 1974 et 1981, ainsi qu’une dizaine d’illustrations créées spécialement pour cet ouvrage. L’ensemble donne un aperçu déjà approfondi de son œuvre, hormis ses strips Le Bus, et représente un travail de recherche et d’édition pointu, fastidieux, et au final très réussi car aussi divertissant qu’instructif sur la contre-culture issue des comic books.

Les couleurs ont été retravaillées par rapport aux publications originelles. Certains dessins ont même retrouvé leur version telle que pensée par Paul Kirchner avant le filtre éditorial. Et sa postface, où il retrace son parcours, décortique quelques-unes de ses bandes dessinées tout en évoquant ses influences, ce qui ravira les lecteurs les plus curieux comme les plus érudits.

Détail des "Survivants" (première parution dans "Epic Illustrated" n° 4, hiver 1980) © Paul Kirchner / Éditions Tanibis 2017

L’univers de Paul Kirchner semble inventé sous acide. Les formes comme les couleurs, qu’il est aisé de qualifier de psychédéliques, paraissent avoir été dessinées lors d’un trip de LSD. Au dire de l’auteur, il n’en est rien : il affirme ne pas avoir été consommateur. Son trait est d’ailleurs précis et régulier, et ses compositions savamment élaborées. En revanche, il admet avoir baigné dans la contre-culture américaine des années 1970. Lecteur de Jack Kirby et Steve Ditko à l’adolescence, il s’est ensuite tourné vers les underground comix tout en lisant et fréquentant plusieurs dessinateurs de comics d’horreur ou de science-fiction. Il a aussi lu Philippe Druillet et Mœbius et il reconnaît en avoir été impressionné.

Mais les influences et sources d’inspiration de Paul Kirchner sont nombreuses et variées, venues aussi bien des mythologies américaines - Pères fondateurs, far-west et Guerre de sécession - que de la pop culture - Elvis, Disney et porno - ou des arts classiques. Le cinéma n’est jamais très loin non plus. Sergio Leone et Sam Peckinpah, et plus généralement le Nouveau cinéma américain, se retrouvent en filigrane de bien des épisodes de Dope Rider. Le squelette fumeur de joints aurait ainsi toute sa place dans le film de Dennis Hopper, Easy Rider (1969). Toutes ces références sont interprétées de façon très personnelle par Paul Kirchner, qui a fait du surréalisme le fil rouge de son œuvre.

Le dessinateur a parsemé ses dessins de citations graphiques. Nous reconnaîtrons facilement Jérôme Bosch, Maurits Cornelis Escher et Salvador Dali notamment, mais il faudrait prendre le temps de chasser les détails pour éluder tous les mystères de ses bandes dessinées. Les histoires et les dessins de Paul Kirchner sont eux-mêmes surréalistes. Ainsi, le passage d’une case à l’autre ne suit pas forcément une logique narrative classique, les êtres et les objets se transforment parfois d’un dessin à l’autre et le monde qu’il décrit baigne dans un onirisme presque permanent.

Les Éditions Tanibis nous permettent donc de découvrir ou redécouvrir le travail de Paul Kirchner dans d’excellentes conditions. L’ampleur du format, le soin apporté au référencement comme à la reproduction des dessins et l’intérêt de la postface font d’En attendant l’Apocalypse l’ouvrage qu’il manquait jusque-là pour appréhender dignement une œuvre encore un peu méconnue en Europe.

© Paul Kirchner / Éditions Tanibis 2017

(par Frédéric HOJLO)

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En attendant l’Apocalypse - Par Paul Kirchner - Éditions Tanibis - traduit de l’anglais par Patrick Marcel (une version en langue anglaise est également disponible chez le même éditeur sous le titre Awaiting the Collpase) - 24 x 31 cm - 152 pages en quadrichromie - couverture cartonnée - parution le 14 novembre 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Lire des extraits du livre & consulter le site de l’auteur consacré à Dope Rider.

Lire (en anglais) une longue interview de l’auteur sur le site The Comics Journal (2013) & quatre planches autobiographiques sur le site The Boston Globe (2015).

Lire sur ActuaBD : Le Bus – Par Paul Kirchner – Editions Tanibis.

[1Pour faire court : Heavy Metal est la machine à rêver américaine de Métal Hurlant de Métal hurlant.

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