"Déserteur", un sombre et oppressant récit d’Halfdan Pisket

22 mai 2017 0 commentaire
  • Halfdan Pisket est un dessinateur à l'identité multiple et à la généalogie diversifiée. Originaire des confins de l'Arménie et de la Turquie, sa grand-mère était chrétienne et chamane tandis que son grand-père était musulman. Son père, lui, a émigré au Danemark. C'est justement un récit fortement inspiré de la vie de ce père vivement marqué par l'histoire des siens que nous proposent ici les éditions Presque Lune.

Halfdan Pisket est un dessinateur danois d’origine turco-arménienne - la précision n’est pas inutile pour comprendre son travail. Dans Déserteur, premier tome d’une trilogie déjà entièrement publiée au Danemark, il raconte à la première personne une jeunesse turque, celle de son père, à qui cette bande dessinée est d’ailleurs dédiée. Une jeunesse troublée par la mort et la maladie, la violence et la fuite, la torture et la haine.

Né dans la région de Kars, à quelques encablures de la frontières avec l’Arménie, le père d’Halfdan Pisket a en effet connu bien des tourments. Alors qu’il mène une vie adolescente plutôt tranquille voire un peu morne, celle-ci bascule rapidement dans une spirale sombre, pessimiste et presque macabre. Son meilleur ami est tué par les "sans-visage" postés dans la forêt jouxtant son village - des appelés ayant perdu leur identité et leur humanité en endossant l’uniforme de l’armée turque.

On ne saura pas vraiment quel incident a pu mener les conscrits turcs à tuer un jeune homme. Toujours est-il que cela déclenche un immense chagrin et une haine inextinguible chez le père du dessinateur. Le choc provoque en outre le début d’une série de crises épileptiques qui viennent encore alourdir le traumatisme. A la colère se mêle alors la dépression et les difficultés de communication avec le père s’ajoutent à l’isolement dans lequel le plonge la maladie et le deuil.

Mais cette descente aux enfers ne fait que commencer - et si l’expression est galvaudée, elle prend ici tout son sens, car nous savons dès le début du livre que la trajectoire du père d’Halfdan Pisket l’a mené jusque dans les geôles de l’armée turque, où il fut torturé à plusieurs reprises. Le premier chagrin pour l’ami disparu est ravivé par celui pour le frère aîné, lui aussi tué. La fuite du domicile familiale n’apporte aucun secours et l’enrôlement dans l’armée des "sans-visage" est comme un clou supplémentaire dans la souffrance du jeune homme.

"Déserteur", un sombre et oppressant récit d'Halfdan Pisket
Déserteur © Halfdan Pisket / Presque Lune 2017

Un destin ô combien tragique, donc, et pourtant raconté sans pathos. Il est certes difficile d’entrer dans cette histoire tant elle est pesante et impressionnante. Mais les choix graphiques et narratifs d’Halfdan Pisket rendent son ouvrage profondément marquant. Plusieurs originalités donnent ainsi toute sa force au récit.

Le premier de ces choix, par son importance, est celui de raconter à la première personne. Le narrateur est par conséquent le propre père du dessinateur. L’effet est troublant. Les voix du père et du fils se confondent forcément, le père n’ayant pas rédigé d’autobiographie. Halfdan Pisket se fonde en effet sur des entretiens avec son père, qui était pourtant au départ réticent à raconter son parcours chaotique. D’autres témoignages sont venus compléter ses anecdotes, permettant au fils de reconstituer son histoire.

Autre originalité : la construction du récit. Nous savons dès la première page que le narrateur est enfermé. Si nous découvrons ensuite petit à petit son histoire, c’est cependant de façon saccadée. Les allers et retours sont nombreux entre sa geôle sordide et son propre passé. Cette narration hachée correspond bien à la manière dont raisonne et s’exprime le père d’Halfdan Pisket. Elle reflète aussi sa propre violence et celle du monde qui l’entoure.

Ces parti-pris narratifs n’empêchent pourtant pas une étonnante densité thématique. Sujets intimes et politiques sont abordés soit frontalement, soit indirectement. Sans tous les énoncer, nous pouvons souligner l’importance et la pertinence du regard porté sur la Turquie et son régime - une République peu démocratique et très nationaliste qui n’a pas exorcisé ses démons historiques, dont le premier d’entre eux est le génocide des Arméniens. L’ombre de celui-ci plane sur le récit et certains moments de la vie du narrateur en sont comme une métaphore.

Le graphisme d’Halfdan Pisket apporte encore davantage de force à tout cela. Il emploie un trait fin, tantôt dur, tantôt mouvant, presque gracile par moments, qu’il marie avec des aplats de noirs accentuant les ombres de ses personnages et de ses décors. Cette utilisation des noirs n’est pas sans rappeler les œuvres de Didier Comès ou de José Muñoz, mais la finesse du dessin donne un contrepoint très personnel au travail du dessinateur danois. La composition de ses planches est également très travaillée, le découpage contribuant en bonne partie à la sensation oppressante que nous pouvons ressentir à le lecture de cet ouvrage.

Ce Déserteur appartient donc aux ouvrages qu’il faut prendre la peine de lire même si leur sujet peut paraître sombre. Récit d’une grande dureté, où la violence est omniprésente, il rappelle à quel point certains destins individuels semblent refléter l’histoire de leur pays. Halfdan Pisket fait preuve d’une grande maîtrise et son travail a d’ailleurs reçu un bon accueil au Danemark. Il faudra sans nul doute veiller à la parution des deux prochains tomes aux éditions Presque Lune - Kakerlak (Cafard) et Dansker (Danois).

Déserteur © Halfdan Pisket / Presque Lune 2017

(par Frédéric HOJLO)

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