"Desh" de Tofépi (L’Association) : devenir l’étranger et le rester

11 septembre 2018 2 commentaires
  • Étienne, dessinateur de trente ans, vivote chez ses parents. L'occasion se présente d'un voyage promis comme dépaysant. Une source d'inspiration potentielle et un nouveau départ ? Tofépi revient, quatorze ans plus tard, sur son séjour en Asie, dans la famille de son oncle. Un récit sobre et un trait rond plus inventif qu'il n'y paraît font de "Desh" une lecture aussi agréable qu'instructive.

Au début des années 2000, Étienne - le dessinateur Tofépi lui-même - vit encore chez ses parents malgré ses trente ans. Passionné de dessin, il ne tire cependant pas suffisamment de revenus de ses bandes dessinées pour s’installer seul, et ses articles pour le journal local d’ailleurs en perte de vitesse lui permettent à peine de couvrir ses maigres dépenses. Il doit même emprunter la voiture de sa mère pour pouvoir réaliser ses reportages. L’ennui, aussi, le guette.

Un peu de changement, voire un tournant notable, ne serait pas malvenu. La proposition de sa tante Christiane et de son oncle Shozoul arrive ainsi à point nommé. Pourquoi ne pas les accompagner dans la famille de Shozoul, où ils doivent séjourner à l’occasion d’un mariage ? Voici donc Étienne parti pour le sous-continent indien, vraisemblablement au Bangladesh comme le suggèrent le titre - Desh - ainsi que quelques indices distillés tout au long de l’ouvrage édité par L’Association.

Un séjour aussi exotique - le climat comme les conditions de vie sont bien éloignés de ce nous connaissons en Europe de l’Ouest ! - peut se révéler fructueux pour un artiste. Dessin sur le motif, observation des détails du quotidien et remise en question peuvent conduire à des créations sinon forcément originales, du moins constructives et stimulantes. Si Tofépi a en effet profité de son séjour en Asie pour dessiner, c’est pourtant son expérience de visiteur étranger, et « riche », qui l’a davantage marqué.

Grâce à son intégration dans la famille de son oncle, il a pu être un spectateur privilégié d’habitudes et de modes de vie que le touriste lambda ne fait qu’effleurer. La pauvreté et la débrouille mais aussi les hiérarchies sociales et les humiliations forment le contexte commun à bien des pays en développement. Connus, ces éléments se révèlent autrement plus déstabilisants quand nous y sommes confrontés directement : ce que Tofépi fait ressentir, sans emphase pour autant, avec une pointe d’humour mais sans illusion.

Invité de marque, il est l’objet de curiosité toujours, de convoitise souvent, d’hostilité parfois. Même s’il s’essaie à la tenue vestimentaire et à la langue locales, son statut d’étranger demeure indéfectible - pourrait-il en être autrement ? - et l’empêche finalement de comprendre toutes les subtilités d’une société si éloignée de la nôtre. Aucun jugement de sa part, bien sûr, mais un sentiment de déception : malgré l’empathie, l’autre reste éloigné.

Tofépi nous raconte tout ceci avec simplicité et modestie. Dominée par l’écrit, sa bande dessinée laisse cependant voir un trait souple et rond - ses « gros nez » sont sa marque de fabrique - plutôt expressif. Il parvient à retranscrire aussi bien ses pensées et sentiments que le comique des situations. Discrètement, de petites inventions apportent une touche d’originalité ou renforcent le récit. Quelques lignes, un phylactère ou une typographie accentuent un effet drolatique ou modifient imperceptiblement une ambiance.

Desh est un livre longtemps mûri : quatorze ans se sont écoulés entre le séjour de son auteur en Asie et sa publication chez L’Association. L’attente n’est pas déçue. Tofépi ne nous promet pas la grande aventure certes, mais son récit plein d’autodérision, d’humanisme et de justesse pourra donner ou redonner goût à l’autobiographie en bande dessinée.

"Desh" de Tofépi (L'Association) : devenir l'étranger et le rester
Desh © Tofépi / L’Association 2018
Desh © Tofépi / L’Association 2018
Desh © Tofépi / L’Association 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Desh - Par Tofépi - L’Association - 16,5 x 24,5 cm - 144 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats - collection Ciboulette - parution le 20 août 2018.

 
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