Destination ailleurs : Regards croisés franco-belges et turcs à Istanbul

21 mai 2012 2 commentaires
  • Quel regard la bande dessinée publiée en Francophonie a-t-elle des Turcs et les Turcs eux-mêmes comment voient-ils les Français? C'est le sujet de l'exposition que propose Sabine Buchmann à L'Institut Français d'Istanbul dans le cadre du Festival Istanbulles 2012. Elle y restera accrochée jusqu'à la fin de l'été.

Cela ne nous surprendra pas, ces regards sont surtout faits de clichés : " Ils ont comme principales sources le voyage touristique et les images pittoresques qu’en ramènent les touristes, raconte Sabine Buchmann : Le Bosphore, les grandes mosquées, le Grand Bazar, les pachas, les femmes voilées, les Turcs costauds affublés de fez et de grosses moustaches... En face, la Tour Eiffel, le Sacré Cœur, le Moulin Rouge, le French Cancan."

Mais les sources sont aussi artistiques : les représentations des peintres orientalistes, des écrivains, de Gérard de Nerval à Pierre Loti, les évocations historiques de Byzance et de Constantinople, les situations politiques dans le cadre de la Guerre Froide, la mégapole moderne enfin. En face, les évocations de Voltaire et de Rousseau, inspirateurs d’Atatürk, Arsène Lupin de Maurice Leblanc, la Révolution Française...

Le parcours offre quelques surprises comme cet album de Bécassine de 1919, Bécassine chez les Turcs (Hachette), dans lequel notre vaillante bretonne aide le jeune Kaddour, venu jouer les figurants-derviches lors de l’Exposition universelle de 1900 et paumé à Paris où il vit misérablement, à retrouver les traces de son pays d’origine, la Salonique en Turquie. Encore marqué par la Guerre de 14-18, ce curieux album parle de politique, notamment des sous-marins allemands présents dans le Bosphore, du Traité de Versailles et même d’un camp de concentration dont Bécassine et Kaddour s’échappent grâce à un "bakchich"...

Destination ailleurs : Regards croisés franco-belges et turcs à Istanbul
Bécassine chez les Turcs (1919). Une vision très documentée encore influencée par les Orientalistes et les écrivains-voyageurs, de Gérard de Nerval à Pierre Loti.
Par Caumery & Pinchon - (c) Ed. Hachette

Dans Jéromba le Grec (Standaard), Bob & Bobette, découvrent la rivalité gréco-turque, mais aussi la Mosquée bleue et la citerne-basilique présente aussi dans Le Prétexte de Sylvain Limousin & İsabelle Bauthian (Dargaud), comme dans le film de James Bond, Bons baisers de Russie. Les derviches tourneurs opèrent dans Corto Maltese : La Maison dorée de Samarkand d’Hugo Pratt (Casterman), Jack Palmer de Pétillon (Drugstore) et dans Le Scorpion, de Desberg & Marini (Dargaud)... Ailleurs, on retrouve la Corne d’or, le Pont de Galata, les quais d’Eminonü, la longue file des taxis jaunes...

Djinn de Dufaux & Mirallès (Dargaud) étend son exploration de la Sublime Porte sur plusieurs albums et deux siècles et constitue en soi une référence incontournable.

Une scène du Bazar dans "Djinn" de Dufaux & Mirallès, une référence incontournable
(c) Dargaud

Parfois, le détail se fait plus précis comme dans cette enquête minutieuse de Pierre Christin & Philippe Aymon, L’Homme qui fit le tour du monde (Dargaud), au travers du quartier de Fathih ou encore au Pera Palace où Agatha Chritie écrivit Le Crime de l’Orient Express, ou encore dans cet épisode de Max Fridman, La Porte d’Orient de Vittorio Giardino (Glénat) où l’on assiste à une poursuite dans les rues du bazar, tandis qu’une mystérieuse voiture noire déambule dans un quartier en pente qui pourrait être celui de Beşiktas, si l’on en juge la vue sur la Tour de Léandre, seule au milieu du Bosphore.

Du côté historique, on ne saurait manquer les références à Timour de Sirius (Mission à Byzance, Dupuis), à Vasco de Gilles Chaillet (La Byzantine, Le Lombard), et même Alix de Jacques Martin (Le Cheval de Troie, Casterman).

Encore moins le Bonneval Pacha de Gwen de Bonneval & Hugues Micol, deux auteurs présents à Istanbulles 2012 cette semaine. Ils sont venus, invités par l’Institut Français d’Istanbul, pour présenter leur album à la presse turque.

Dans "Le Prétexte" de Sylvain Limousin & İsabelle Bauthian, Istanbul est une ville-monde dans laquelle le héros vient se perdre. Ici l’on reconnaît la tête de Méduse de la Citerne-basilique.
Ed. Dargaud

La mégapole moderne apparaît dans Largo Winch de Jean Van Hamme & Philippe Francq, dont la voiture plonge dans le vide à partir du double pont qui relie l’Europe à l’Asie, dans cette love-story de Stéphane que dessine Dany pour le collectif Çiztanbul (Studio Rodéo) où l’on peut voir la célèbre Tour Sapphire, construite en 2011 et haute de 236 m ou dans cet épisode de Travis de Christophe Quet, Ludwig Alizon & Fred Duval (Delcourt) où la ville apparaît en 2053 dans une version complètement déjantée.

Enfin, le côté intimiste n’est pas oublié non plus avec Ticket 2 Way d’Eugenio Nittolo (Manolosanctis) , venu retrouver des amis étudiants d’Erasmus au cours d’un bref séjour de cinq jours à Istanbul. L’auteur, étudiant la BD à Saint-Luc à Liège (Belgique), transpose son voyage dans les aventures de son héros Lapinot (rien à voir, en principe, avec celui de Trondheim) : "J’ai pleuré pendant tout le voyage de retour sans savoir pourquoi. Je me suis retrouvé avec des croquis et des notes. Ticket 2 way est né de l’envie de les partager."

Du côté turc, la moisson est maigre, si l’on excepte les pages très esthétiques du Diamant d’Allahabad : Abdulçanbaz contre Arsène Lupin par le grand dessinateur turc Turhan Selçuk (Biz).

On notera une biographie d’Atatürk, Genc Mustafa, de Yalin Alpay & Bariş Keşoglu, où le fondateur de la république turque affiche son amour pour Voltaire et Rousseau, les pages virtuoses de Galip Tekin dans un plaidoyer sur les traces de Victor Hugo contre la peine de mort et la guillotine, enfin Ilke Keskin & Devrim Kunter qui, dans Seyffetin Effenfi : Abi Hayat, content les fouilles de Charles Teixier, l’auteur de la Description de l’Asie mineure (1849), lesquelles, abandonnées quelques années plus tôt, sont reprises par deux archéologues français à la poursuite des traces de Gilgamesh sur des tablettes sumériennes. On retrouve dans cette histoire non plus Arsène Lupin mais son modèle, qui a vraiment existé, l’anarchiste Marius Jacob.

Une thématique riche donc, dans laquelle les deux pays respectifs se reconnaissent parfois par des chemins détournés.

Dans "Genc Mustafa" de Yalin Alpay & Bariş Keşoglu, une biographie d’Atatürk, le fondateur de la république turque affiche son amour pour Voltaire et Rousseau.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

EXPOSITION

Regards croisés : bandes dessinées franco-belges et turques

Du 24 mai au 31 août 2012

Vernissage le 24 mai à 19h00

Institut Français d’Istanbul, Place Taksim / Istiklal Caddesi

Plus d’infos sur le site ISTANBULLES.COM

Autres destinations :
- La Flandre de Willy Vandersteen
- La New-York de Jacques Tardi
- La Calcutta de Sarnath Banerjee
- La Mexico City de Jessica Abel
- La Venise d’Hugo Pratt
- La Russie de Pascal rabaté

 
Participez à la discussion
2 Messages :