Dodo ("Le Voile noir") : « La problématique du djihad en Syrie ne touche pas que les jeunes des cités. »

17 février 2018 0 commentaire
  • Le terrorisme islamique, le djihad chez les jeunes, le voile... Voici quelques-uns des sujets de société brûlants de ces dernières années, qui ont pris une nouvelle dimension depuis les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et ceux du Bataclan en 2015.

Ces problématiques qui crispent la société occidentale, deux femmes, Marie-Dominique Nicolli (Dodo) et Charlène Jean (Cha), ont choisi d’en rire. Leur one-shot intitulé Le Voile noir nous raconte l’embrigadement de Pauline, une jeune française de classe moyenne, envoyée en "Syrakie" [sic] pour devenir épouse de djihadiste.

Sa cousine Gina qui est membre d’une ONG et leur tante Alice, une soixante-huitarde féministe prendront tous les risques pour rejoindre le front et tirer la jeune femme de ce guêpier. Le Voile noir est un album qui s’inscrit dans la BD franco-belge d’aventure humoristique qui prospère depuis les années 1970-1980 et qui réussit le tour de force de nous faire passer un bon moment, en dépit de la lourdeur du sujet. On aime ! Rencontre avec les autrices.

La problématique des jeunes Occidentaux partant faire le djihad en Syrie est d’une brûlante actualité. Mais vous avez décidé de traiter ce sujet sous l’angle de la comédie. Quelle était votre motivation ?

Dodo : J’ai été très touché par les attentats dont ont été victimes les membres de la rédaction de Charlie Hebdo. Lorsque les éditions Casterman m’ont contactée, ils m’ont proposé d’écrire une BD d’humour ou d’aventure. Je leur ai dit que j’allais y réfléchir, et je suis revenu vers eux en leur proposant de traiter du djihad.

Quand avez-vous commencé la rédaction de ce scénario ?

Dodo : J’ai dû commencer il y a deux ans et demi. J’ai d’abord consulté beaucoup de documentation, avant d’attaquer le scénario proprement dit. Je pouvais même proposer un reportage de trois cents pages avec ce que j’avais emmagasiné, mais ce n’était pas le but. Je me suis ensuite écarté de cette doc pour écrire un récit d’aventure.

Dodo ("Le Voile noir") : « La problématique du djihad en Syrie ne touche pas que les jeunes des cités. »
Le Voile noir
Dodo & Cha (c) Casterman

Cha : Je suis arrivée dans l’aventure au printemps de l’année dernière.

Dodo : En effet, Cha a commencé à dessiner au mois de juin. Mais on m’avait parlé d’elle dès janvier 2017. Le mois suivant, nous nous rencontrions, et voilà...

Le Voile noir ressemble beaucoup à une BD que l’on aurait pu lire dans les années 1970, 1980, voire 1990. C’est de l’aventure avec un grand A, et il y a de nombreux jeux de mots. Pourquoi avez-vous opté pour ce type d’humour ?

Dodo : C’est Benoît Mouchart, le directeur éditorial BD des Éditions Casterman, qui m’a proposé ce type de récit. Il souhaite éditer des BD d’aventures pour les pré-ados et les adolescents. Je n’avais jamais fait ça avant. J’ai fait de l’humour et des polars, mais jamais de récits d’aventure.

Dans votre album, vous avez mis en scène une jeune Française enrôlée de force pour faire le djihad. Sa famille fait tout son possible pour la rapatrier. De manière générale, la question du retour des djihadistes est un problème complexe qui embarrasse la classe politique, aussi bien en France qu’en Belgique ou ailleurs en Occident. Quel est votre avis sur la question ?

Cha : Je ne me risquerais pas à donner mon avis sur le sujet car je m’estime totalement incompétente pour m’exprimer sur cette question.

Dodo : Concernant les jeunes qui reviennent, il y a des cas de figures très différents qui nécessitent des approches au cas par cas. Par exemple, notre personnage n’est pas une jeune des cités. Elle est issue d’une famille bourgeoise et elle est bonne élève. Tous les jeunes qui partent faire le djihad ne sont pas tous issus des cités. Il y a des enfants de médecins, de psychiatres, etc. Et puis, c’est très mixte, il y a beaucoup de jeunes femmes. On remarque aussi qu’il y a une grande diversité “raciale” parmi les jeunes qui partent en Syrie. Ce problème du djihad peut toucher n’importe quel gamin. Il suffit qu’il soit un peu paumé dans sa vie, ou qu’il fasse de mauvaises rencontres pour qu’il se retrouve embrigadé dans ce genre de problème. C’est vrai aussi que certains vont chercher à faire ce type de rencontres, mais ce n’est pas le cas de tous.

On voit aujourd’hui d’anciens djihadistes repentis faire le tour des écoles afin de sensibiliser les jeunes et les aider à débusquer les pièges des recruteurs du djihad. Cette initiative fait débat : les sociologues défendent cette approche, tandis que la classe politique y est plutôt défavorable. Quel est votre avis sur la question ?

Dodo : Je suis pour sensibiliser les jeunes au problème du djihad, mais pas n’importe comment. Je soutiens les initiatives qui marchent, qui produisent des résultats. Je pense qu’il faut sensibiliser les jeunes, quoi qu’il arrive. Ce n’est pas parce que l’on a sorti Daech de Raqqa que le mouvement est mort. Ils sont encore présents, ils seront encore là dans un an et feront des petits. Je ne suis absolument pas optimiste. Il faut en parler dans les écoles et le faire dès l’entrée au collège, au lieu de se focaliser uniquement sur les jeunes de 18 et 20 ans. Car les enfants sont de plus en plus tôt confrontés aux écrans, ils regardent la télé et vont chercher des infos sur les réseaux sociaux. Donc, je pense qu’il faut leur parler de ça. Ce ne sont pas des idiots, ils peuvent comprendre si on prend la peine de faire de la pédagogie.

Les femmes jouent un rôle essentiel dans votre album. De manière générale, quel regard portez-vous sur ces femmes qui s’engagent, que ce soit militairement, politiquement ou socialement ? J’imagine, que vous portez sur elles un regard bienveillant, mais encore ?

Dodo : Que ce soit des femmes ou des hommes, je porte un regard sur les personnes quel que soit leur sexe. Je ne suis pas particulièrement focalisée sur les femmes. Mais il se trouve que dans Le Voile noir, il y a beaucoup de personnages féminins. C’est aussi le reflet d’une certaine réalité.

Sur la question “anodine” du voile, il y a deux positions qui s’affrontent : il y a ceux qui considèrent le voile comme un outil islamo-politique, une marque d’asservissement des femmes, ils appliquent la tolérance zéro ; et, en face, ceux qui estiment qu’il faut laisser aux femmes musulmanes le choix libre de se voiler ou non. Quel est votre avis ?

Cha : Je pense qu’il y a voile et voile. Ce que nous montrons dans l’album, ce n’est pas le voile, c’est une négation de la personne. Après, la question du voile est complexe car il y a des arguments des deux côtés et que j’entends. Je n’ai pas une opinion ferme sur la question.

C’est un sujet brûlant, clivant, qui occasionne beaucoup de débats rudes particulièrement en France...

Dodo : Je ne sais pas... Il y a encore quelques temps, j’avais tendance à être ulcérée lorsque je voyais des femmes voilées dans la rue. Je suis née au Maroc et je me disais que si je vivais encore là-bas, j’adapterais mes tenues aux mentalités locales. Donc, quand je voyais des femmes voilées dans la rue il y a trois ou quatre ans, je me disais : “Je n’en peux plus, qu’elles s’adaptent aussi” ! Aujourd’hui, j’ai mis un peu d’eau dans mon vin. Je me dis qu’il ne faut pas confondre tous les voiles musulmans. Et puis, si c’est le mec de la nana qui l’oblige à se voiler, je trouve cela terrible. Mais si c’est son choix, parce qu’elle a peur de s’enrhumer (rire), pourquoi pas ?

Cha : Et puis, il est aussi question de liberté personnelle. On ne peut pas dire aux gens, sous prétexte de vouloir “les libérer” : “ - Non, ne porte pas de voile sur ta tête”. Même si on est en profond désaccord avec ça.

Pouvez-vous nous parler de l’expo qui se tient actuellement au Centre Belge d ela Bande Dessinée à Bruxelles ?

Cha : C’est une expo de vingt-sept planches. Une grosse partie de l’album. Les originaux en noir et blanc, tels que je les ai dessinés. J’ai travaillé avec des coloristes.

Quels sont vos prochains projets ?

Dodo : Actuellement, je viens de terminer un livre avec Glen Chapron. L’album s’intitule Une Histoire corse et ça paraîtra chez Glénat au mois d’avril. Et puis, je viens de commencer une série pour Fluide glacial avec mon complice de quarante ans, Ben Radis, qui s’intitule Bienvenue sur la planète Terre.

Cha : Quant à moi, je vais retravailler avec la revue Topo, pour un reportage sur les attaques de requins à l’Île de la Réunion.

Voir en ligne : Découvrez "Le Voile noir" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo : Cha et Dodo
Crédits photos : Christian Missia Dio

Expo Le voile noir de Dodo et Cha
La Gallery - CBBD

À voir jusqu’au 3 mars

Centre Belge de la Bande Dessinée - Musée Bruxelles :

Rue des Sables 20
1000 Bruxelles
Tél. : + 32 (0)2 219 19 80
Fax : + 32 (0)2 219 23 76
visit@cbbd.be

À lire sur ActuaBD.com :

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