Dorison & Breccia : "14-18, c’est littéralement le suicide de l’Europe"

9 janvier 2008 0 commentaire
  • Xavier Dorison, scénariste de Sanctuaire et du Troisième Testament, s’est associé avec le dessinateur argentin Enrique Breccia pour Les Sentinelles (Robert Laffont), qui relate les aventures d’un super-héros mécanique pendant la Première Guerre mondiale… Entretien.

Xavier, comment est née cette intrigue SF d’hommes-machines dans le contexte historique des « gueules cassées » de 14-18 ?

XD : Dans un premier temps, j’avais eu une proposition des éditions Marvel pour écrire une histoire d’un de leurs personnages au choix. Mon idée avait été de leur proposer une aventure d’Iron Man en 1917. Et puis, pour des raisons complexes, Marvel a dû abandonner sa collaboration avec des auteurs européens. M’est restée cette idée de mélanger le mythe du super-héros et l’époque de 14-18 – c’est quelque chose qui me traînait dans la tête depuis longtemps : comme souvent, on plante une sorte de graine, et puis toute seule elle finit par germer…

Dorison & Breccia : "14-18, c'est littéralement le suicide de l'Europe"
Xavier Dorison
© E. Robert Espalieu

Pourquoi ce choix de la Première Guerre mondiale ?

XD : Ce n’est pas tant la guerre qui m’intéresse que l’époque et le retournement dans les mentalités françaises que cette période représente. Je pense que la guerre de 14-18 est pour la France la fin d’une époque, la fin d’un monde que l’on ne retrouvera jamais : le moment où ce qui était peut-être la première puissance mondiale, avec évidemment l’Allemagne et le Royaume-Uni, décide littéralement de se suicider. Cela pose beaucoup de questions sur l’aboutissement d’un mode de société, d’une culture, de formes d’art, de poésie… qui se cristallisent à un moment pour donner quelque chose de totalement terrifiant.

Depuis quelques années, une nouvelle génération d’historiens a remis en avant la Première Guerre mondiale, qui était un peu éclipsée par la seconde dans la mémoire collective : est-ce que cela fait partie des lectures qui t’ont inspiré ?

XD : À vrai dire, comme pour chaque série, je me documente, mais je ne suis pas historien, je n’ai aucune prétention dans ce domaine. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je ressens pas rapport à ce que j’ai pu apprendre et voir de cette époque, et puis tout simplement une envie de mettre des personnages de super-héros dans cette époque : ce sont des choses assez simples, je ne suis pas un universitaire ou un intellectuel, mais quelqu’un qui raconte des histoires !

Les Sentinelles T.1 : Les moissons d’acier - par Dorison et Breccia
(c) Robert Laffont

Le début du XXe siècle est tout de même une époque récurrente dans ton travail : pour quelle raison t’attire-t-elle ?

XD : Pour moi, et c’est une opinion totalement subjective, c’est la dernière époque en France où on peut encore rêver de grandeur, d’inconnu, de dépassement de soi… Entre la France de 1889, où on organise une immense Exposition universelle, où on construit une tour devant le Champ de Mars juste pour le plaisir, qui est la plus grande du monde et qui ne sert à rien !... et notre époque d’aujourd’hui, où les préoccupations sont les 35 heures, le logement et la carte scolaire… Ce sont deux mondes dont les préoccupations, pour l’actuel, sont sans doute importantes mais m’ennuient profondément, et où l’autre me fait rêver parce qu’il croit encore dans le progrès, dans les grandes idées, parce qu’il a encore de l’ambition et des fantasmes.

À partir du moment où tu as proposé le projet à Marya Smirnoff, il y a eu une longue recherche de dessinateur : comment êtes-vous arrivé à Enrique Breccia ?

XD : J’avais envoyé le scénario des Sentinelles à plusieurs éditeurs, comme je le fais souvent, parce que pour moi, le critère absolu dans un projet, ce n’est pas l’éditeur, mais le dessinateur. Plusieurs éditeurs, y compris Marya, m’ont proposé des dessinateurs qui ont fait des planches d’essai, et souvent c’étaient de très bons dessinateurs, mais leur dessin ne collait pas avec ce que j’avais envie de faire. Et puis un jour, Marya me fait la surprise de m’envoyer deux dessins, mais pour un autre projet, qui était un projet de vikings ! Je les vois, et je lui dis : mais c’est super, c’est qui ?... Elle me dit alors que c’est Enrique Breccia, qui aimerait travailler sur le projet de vikings. Le problème, c’est que c’était juste un synopsis que je lui avais envoyé, et que je ne pouvais pas le faire à ce moment-là. Marya propose alors à Enrique de lire Les Sentinelles. Naturellement, Enrique s’est dit : d’abord on m’envoie le projet phare, puis comme ça ne colle pas, on me refile les fonds de tiroir… Mais finalement, ça lui a plu, et moi qui ne parle pas un mot d’espagnol, je me retrouve à travailler avec Enrique ! Il y a eu une sorte de coup de foudre, j’ai vu les dessins, je me suis dit : c’est ça.

Enrique Breccia
© Coll. particulière

EB : Pour moi, c’est arrivé à un moment providentiel, parce que je sortais d’une année de travail pour les Américains, et j’avais vraiment envie de changer ! Au-delà de ça, ça faisait des années que je n’avais pas lu un scénario de cette qualité, il m’a tout de suite emballé par l’intérêt et la profondeur de son histoire. Il y a une préoccupation humaine dans laquelle je me retrouve totalement. Par rapport à L’Homme du Nord, le projet sur les vikings, j’ai retrouvé le côté magnifique, cet univers où, comme le disait Xavier, tout est possible.

Sur la fin de la Belle Époque, est-ce une période qui vous attirait et comment vous êtes-vous documenté pour la représenter ?

EB : C’est l’histoire qui m’a intéressé, plus que l’époque où elle se situe. Sur le plan de la documentation, je remercie beaucoup Xavier qui m’a fourni énormément de matériel ; de mon côté j’en ai trouvé aussi, et puis je dois avoir une sorte de 6ème sens, d’intuition quand je dessine, parce que je ressens les ambiances assez facilement.

XD : Pour moi, c’était un peu un pari de demander à un auteur argentin de retrouver l’ambiance et les codes de la France de cette époque. Pour nous Français, 14-18 c’est quelque chose de naturel, au sens où on connaît par cœur les costumes, les équipements, les paysages… Et ce qui m’intéressait, c’était le décalage entre cette évidence que nous ressentons, et les super-héros. Donc je me disais : est-ce qu’un auteur argentin va suffisamment retrouver l’ambiance de l’époque pour qu’on ait ce décalage ? Je dois dire qu’Enrique m’a totalement satisfait, en regardant les pages on a l’impression qu’il est plus français qu’un Français !

Les Sentinelles T.1 : Les moissons d’acier - par Dorison et Breccia
(c) Robert Laffont

Enrique, au-delà du côté reconstitution, aviez-vous des références picturales en tête pour la représentation de ces personnages étonnamment tordus, cassés...?

EB : Je pense que ça vient de très loin, ce côté déformé… C’est mon style.

Le fait d’être le fils du grand Alberto Breccia vous a-t-il aidé dans votre carrière, ou est-ce que ça a parfois représenté un poids ?

EB : Un poids énorme ! Ça m’a fermé beaucoup plus de portes que cela n’en a ouvert. On s’attend généralement à ce que le fils ait moins de talent que le père, mais qu’il soit proche de lui sur le plan graphique : les gens n’admettent pas que, tout en étant le fils de mon père, j’aie mon style propre.

Vous avez beaucoup travaillé en noir et blanc, dans la lignée de votre père, mais aussi en couleurs : quel plaisir trouvez-vous, comparativement, dans l’un et l’autre cas ?

EB : J’aime autant dessiner en noir et blanc qu’en couleurs : je m’adapte à ce qu’on me demande. J’ai beaucoup travaillé pour DC Comics, à qui j’envoyais mes pages en noir et blanc et qui les faisait colorier par ordinateur. Sauf pour Lovecraft où c’est moi qui ai fait les couleurs, avec ma propre technique : j’avais décidé, en accord avec l’éditeur, d’utiliser de l’encre de Chine à la plume, puis pour la mise en couleurs de mélanger des aquarelles, des acryliques et des stylos de couleur. Pour Les Sentinelles, j’ai utilisé de l’encre de Chine au pinceau, puis des encres proches de l’aquarelle.

Les Sentinelles T.1 : Les moissons d’acier - par Dorison et Breccia
(c) Robert Laffont

Vous avez travaillé en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, avec des éditeurs européens : était-ce le fruit des circonstances, ou un choix délibéré d’aller des façons différentes de faire de la bande dessinée ?

EB : En ce qui concerne les éditeurs européens, c’est moi qui suis venu les démarcher, il y a longtemps ; en revanche, ce sont les éditeurs américains qui m’ont appelé. Aux États-Unis, les projets sont généralement assez simples sur le plan du scénario, alors qu’en Europe ils sont plus profonds, destinés à un public plus adulte.

Pour revenir aux Sentinelles, on trouve dans cette histoire une thématique qui est celle de l’idéal de la science confrontée aux défauts de l’être humain, à ses pulsions de violence : qu’est-ce qui te tenait à cœur là-dedans, Xavier ?

XD : Par rapport au début du XXe siècle, on a pris tous les dieux, tous les temples, et on les a mis à terre sans rien construire à la place. En 1914, on croit encore en quelques dieux, dans les églises et en-dehors… Donc ça m’intéressait d’introduire des personnages qui apportent une foi. Si je descends un peu à l’échelle des personnages, ce qui m’intéresse, c’est toujours la confrontation entre un homme qui ne rêve que d’être tranquille, d’être seul, et en même temps fait absolument tout pour se retrouver au cœur du monde et de ses conflits. Il a envie de pêcher au bord de la rivière avec son fils et d’être tranquille, et en même temps il fait des inventions destinées à la planète entière dans un contexte de guerre : ça paraît donc un peu idiot de s’imaginer qu’il va pouvoir passer à côté de tout ça. C’est un thème qui me tient à cœur, car il est aussi présent dans Long John Silver : l’homme qui cherche à la fois à vivre seul sur son île perdue, et en même temps ne peut pas s’empêcher d’être happé par le monde et ses problèmes. Ça me touche…

Comment est-ce que tu élabores un scénario, quelles sont les étapes ?

XD : Il y a d’abord des envies, des images : on traversait Paris tout à l’heure avec Enrique, et en passant devant le Grand Palais, il me disait : j’aimerais bien une image où Taillefer est sur le toit du Grand Palais et tient le drapeau français ! Puis en passant devant les quais de Seine, j’imaginais une sentinelle qui arrivera dans les tomes suivants, en train de voler au-dessus de l’île Saint-Louis… Ça me fait rêver, ces images-là ! Donc c’est d’abord des envies, puis il y a le travail de documentation, surtout sur une époque comme celle-là : c’était nécessaire aussi pour mixer la bande dessinée et les photos, car j’avais cette nouvelle approche en termes de forme. Ensuite, mise en place d’un séquencier, au sens classique du terme : la trame des événements, sans les dialogues. Plusieurs aller-retour avec Marya, qui a été une lectrice extrêmement attentive et détaillée… Et puis finalement, l’écriture de la continuité dialoguée, et à nouveau des aller-retour avec Marya ! Je suis très demandeur, et elle ne me déçoit pas !

Les Sentinelles T.1 : Les moissons d’acier - par Dorison et Breccia
(c) Robert Laffont

Qu’est-ce qu’une bonne histoire pour toi ?

XD : Je citerais Jean Van Hamme, qui a dit un jour : « Le premier devoir d’un scénariste, c’est de ne pas emmerder son lecteur » ! Une bonne histoire, une fois que je l’ai ouverte, je ne décroche pas. J’ajouterais qu’elle me donne l’impression d’être moins idiot quand je referme mon livre ou que je ressors de la salle de cinéma. Humainement, essentiellement – pas intellectuellement. Bref, qu’elle m’ait donné du plaisir, et un nouveau regard sur la vie.

Enrique, vous avez abordé des genres très différents : BD réaliste, aventure, conte, SF… Avez-vous une préférence ?

EB : Moi, je suis bien quand j’ai un bon scénario. C’est l’histoire qui prime, sinon je ne fais pas !

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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Entretien réalisé le 26 avril 2007 à Paris.

Les propos d’Enrique Breccia ont pu être recueillis grâce à l’aide de Marya Smirnoff pour la traduction.

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