"Du Sang sur les mains" : Matt Kindt ne ménage pas nos méninges

9 février 2018 0 commentaire
  • Matt Kindt écrit et dessine autant pour l'industrie des comics "mainstream" que pour construire une œuvre très personnelle. Avec "Du Sang sur les mains", il s'attaque à un genre, le roman à énigme, qui lui permet d'aller au-delà du seul exercice de style. Offrant un scénario brillant, il nous interroge aussi sur l'importance de nos choix, même les plus infimes.

Quel point commun entre une jeune femme voleuse de sièges, un ancien prestidigitateur reconverti en pickpocket, un mafieux trafiquant de fourrure, et quelques autres, tous prêts à enfreindre la loi plus ou moins gravement pour atteindre leur but ? Certes, ils passent tous, à un moment ou un autre, par Diablerouge, ville lambda des fifties, à la frontière avec le Canada. Mais il semble qu’un autre lien les unisse, qu’ils ignorent peut-être, mais s’avère aussi surprenant qu’implacable.

Ce lien mystérieux les rattache également à l’inspecteur Gould, détective ingénieux et tenace de la police de Diablerouge. Amateurs de gadgets - micro-caméras ou reconnaissance d’empreintes - et aussi fin observateur qu’admirable logicien, il a réussi, en dix ans, à obtenir un taux d’élucidation proche de 100 %. Pour autant, le criminalité n’a pas disparu : il a toujours fort à faire et doit faire face à une vague de "crimes étranges" commis avec un "art subtil" et pour d’obscures mobiles.

Cet enquêteur virtuose et presque obsessionnel est né de l’imagination de Matt Kindt. Le dessinateur et scénariste, qui se considère avant tout comme un écrivain, est loin d’être un inconnu de la bande dessinée nord-américaine. Il a écrit des dizaines de comics mainstream, que ce soit pour Dark Horse Comics, DC Comics/Vertigo ou Valiant Entertainment. Mais il a aussi créé des œuvres très personnelles, dès le début de sa carrière et jusqu’à récemment, parmi lesquelles Du Sang sur les mains. De l’art subtil des crimes étranges, paru chez First Second en 2013 et que Monsieur Toussaint Louverture vient d’éditer en France.

Cet épais ouvrage montre à quel point Matt Kindt aime écrire. S’appropriant un genre populaire, le roman à énigme, devenu un exercice classique de la bande dessinée et de la littérature, il fait preuve d’un perfectionnisme rare tant dans la construction de son récit que dans l’intrigue qu’il mène avec habileté et subtilité. Il faut une lecture attentive pour comprendre que sa trame n’est pas linéaire, mais faite d’allers et retours, d’épisodes simultanés se croisant parfois, s’imbriquant dans un ensemble pour ainsi dire circulaire.

"Du Sang sur les mains" : Matt Kindt ne ménage pas nos méninges
Du Sang sur les mains. De l’art subtil des crimes étranges © Matt Kindt / Monsieur Toussaint Louverture 2018
Du Sang sur les mains. De l’art subtil des crimes étranges © Matt Kindt / Monsieur Toussaint Louverture 2018
Du Sang sur les mains. De l’art subtil des crimes étranges © Matt Kindt / Monsieur Toussaint Louverture 2018

Les références, dans ce genre, sont des plus nombreuses. L’inspecteur Gould peut évoquer un mélange entre le Joseph Rouletabille de Gaston Leroux et le Hercule Poirot d’Agatha Christie. Mais il est surtout un frère - un faux jumeau en quelque sorte - du Dick Tracy de Chester Gould. Matt Kindt ne se contente pourtant pas de produire un exercice de style, peaufinant un mystère plus épais encore que son ouvrage. Que ce soit par la variété de son graphisme ou l’originalité de sa construction narrative, il nous offre une bande dessinée finalement difficilement réductible à l’un de ces aspects.

Matt Kindt multiplie les dispositifs graphiques, sans en abuser cependant. Chacun de ses choix est ainsi justifié aussi bien sur le plan narratif qu’esthétique. De fausses coupures de presse apportent des informations que les chapitres omettent, tout en renforçant l’effet de réalisme. Les dialogues insérés dans des cases totalement noires, qui ponctuent régulièrement le livre, trouvent également leur justification. Mais il ne faut point trop en écrire et ne pas énumérer les exemples. Au lecteur de nouer les fils, au long de sa lecture ou après coup, et de relever tous les détails - car il est connu que le Diable (rouge) s’y cache.

C’est, peut-être, dans la mise en place du mystère et l’élaboration de sa narration que Matt Kindt parvient au sommet de la sophistication. Les différents chapitres, qui semblent au départ indépendants, se rejoignent peu à peu. Les indices, visuels ou inclus à l’histoire, sont disséminés avec parcimonie mais présents dès le départ et cruciaux jusqu’aux ultimes moments de la lecture.

Le lecteur devient enquêteur, au même titre que l’inspecteur Gould, cet étrange policier plus humain que nous ne pourrions le croire de prime abord. Cette assimilation du lecteur à l’enquêteur, associée à une construction se révélant en fin de compte circulaire, n’est pas si fréquente et peut faire penser au roman Les Gommes (1953), d’Alain Robbe-Grillet, dans lequel le mystère est à la fois dans la lecture et dans l’histoire, et où nous retrouvons la multiplicité des points de vue également adoptée par Matt Kindt.

Tout ceci pourrait être un peu vain. Mais l’auteur, outre l’aspect ludique de son ouvrage et le plaisir de lecture qu’il nous donne, ouvre des pistes de réflexions, incidemment, sur la place de chacun dans la vie d’autrui et sur le rôle que nos décisions peuvent jouer dans leur devenir. Il interroge également sur les limites que l’on nous donne par le biais de la loi, et que nous acceptons ou non, ainsi que sur l’éventuelle légitimité qui peut exister à l’enfreindre. Des raisons supplémentaires, s’il en fallait, de lire Du Sang sur les mains, et d’y revenir.

Du Sang sur les mains. De l’art subtil des crimes étranges © Matt Kindt / Monsieur Toussaint Louverture 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Du Sang sur les mains. De l’art subtil des crimes étranges - Par Matt Kindt - Monsieur Toussaint Louverture - titre original : Red Handed : The Fine Art of Strange Crimes (First Second, 2013) - traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Céleste-Desoille - 18 x 26 cm - 272 pages en quadrichromie - dos rond, cahiers cousus, jaquette - parution le 18 janvier 2018 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

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