Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 15 avril 2009 à 00:27 :
Ces intégrales ne se vendent-elles pas plutôt aux amateurs qui les connaissent déjà ? Et qui pour de multiples raisons les désirent sous cette nouvelle forme. Mes gamins aussi je leur mets sous les nez les belles bandes dessinées de ma jeunesse mais dans le fond je suis sûr qu’ils vibreront pour d’autres choses. Et ce ne sont presque pas mes affaires.
Je ne suis pas d’accord avec cette vision des choses. Je pense que tout amateur de BD a son parcours, se fait son éducation. Cette réédition rend disponible des grands moments de virtuosité qui, même s’ils sont désuets par rapport aux normes du temps, gardent leur pertinence. Le rock n’a pas aboli le baroque. Ca donne parfois un morceau de Chopin réinterprété par Gainsbourg. Il y a du Bofa chez Tardi, comme chez Blutch. Il est bon de le signaler aux nouvelles générations. Je connais des gens, amateurs de bande dessinée déclarés et mêmes reconnus, qui n’ont jamais ouvert un album de Pratt. Il faut les inciter à le faire.
Ce n’est pas leur légitimité dont je parle mais plutôt de l’écho gentillet et la complaisance attendrie d’un site qui peut parfois juger sévèrement certaines initiatives. Et dont j’attends peut-être trop qu’il joue ce rôle .
Un site composé de personnalités très différentes. Toutes nos signatures ne portent pas leur exigence au même niveau. Il y a des lectures pointues et parfois inspirées, d’autres moins engagées. C’est normal. Nous ne sommes pas, pour l’instant, un site de professionnels, mais bien d’amateurs et de bénévoles. Aucun d’entre nous n’a la science infuse. Ce qui n’empêche pas d’avoir des opinions, au risque de se tromper.
Je ne crois pas une seconde à cette notion patrimoniale. C’est un vaste débat mais considérer une fois pour toutes que des artistes aient été et resteront les génies universels me rebute autant que tous les Lagarde&Michard où on avait décidé pour moi de ce que je devais lire .
Peut-être. Mais on passe par l’enseignement de l’histoire avant de pouvoir la remettre en cause. Toute génération fabrique sa geste. Hergé tient sacrément bien la route pour ses cent deux ans. Winsor McCay ou Herriman restent des références géniales incontestables, quoi que tu en dises. On redécouvre aussi, parfois, des artistes oubliés, et c’est bien de le faire.
On a trop tendance à encenser , à déifier . Cette sacralisation de toute une époque ( à cause d’une infime minorité d’individus) est une mine de malentendus. Et cela n’aide pas à développer l’esprit critique. Comme ces prétendus mélomanes qui n’aiment que Bach et Mozart. La belle affaire.
La culture a ses fondamentaux. C’est à chacun de s’en abstraire. On ne réinvente l’orthographe à chaque génération. Cela n’empêche pas la littérature d’évoluer.
Ta remarque, Didier, enjouée bien entendu, sur le niveau des nouvelles générations est mine de rien révélatrice. Elle établit une fois pour toutes une espèce de mètre-étalon. On ne peut créer sans avoir en mémoire ces "maîtres" .
Cela me semble évident. Les Grecs déjà postulaient que la Mémoire était la mère des Muses.
J’ai la même aversion pour les cinéphiles qui par a+b me prouvent que tout a été dit et fait. Que le cinéma est mort. Les mêmes idées reçues circulent sur la littérature et la peinture n’en parlons pas.
Ce n’est pas ce que je dis. La mémoire doit inspirer et non castrer. L’histoire, aussi, se réinvente constamment. On ne perçoit pas aujourd’hui la Révolution Française de la même façon qu’au 19ème Siècle. Furet n’est pas Michelet.
Toutes ces dévotions me font penser aux génuflexions et autres actes de contrition. Marre de cet état d’esprit surtout quand il nous pousse dans les replis douillet du passé.
En ce qui me concerne, Jijé, Peyo, Will, Franquin, Morris... ont été mes contemporains, parfois même des amis. Je ne suis pas dans la dévotion, je suis dans le souvenir, comme lors de cette soirée où Franquin me fit dessiner un Atomium pour mieux m’expliquer comment je m’étais planté. La bonhommie de Will, sa gentillesse, comme la facétie de Franquin, je la retrouve dans son dessin. En parlant d’eux, je me fais plaisir. Après, les lecteurs en font ce qu’ils veulent.
Il faudrait aussi t’interroger, mon cher Sergio, sur cette attitude, somme toute totalitaire, qui consiste à désirer, au point de vouloir l’imposer, qu’un média délivre l’information que l’on a envie de lire, de voir ou d’entendre. C’est une attitude assez fainéante et inappropriée que d’exiger un travail critique de la part d’un journaliste qui est d’abord là pour délivrer une information (en l’occurrence la publication de ces ouvrages) éventuellement assortie d’une opinion. J’entends souvent les auteurs se plaindre "des critiques".
Outre le fait que les vrais critiques de BD sont rares (car cela demande un travail qu’aucun média actuel ne rémunère), il me semble que l’esprit critique doit avant tout être le fait du lecteur. Une fois acceptée cette hygiène libre-exaministe, les choses sont souvent plus simples.
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Répondu par Paul le 15 avril 2009 à 08:39 :
"Je ne crois pas une seconde à cette notion patrimoniale. C’est un vaste débat mais considérer une fois pour toutes que des artistes aient été et resteront les génies universels me rebute autant que tous les Lagarde&Michard où on avait décidé pour moi de ce que je devais lire ."
La bande dessinée est avant tout, pour moi, un art avant d’être un divertissement. Les intégrales ou par exemple la collection patrimoine chez Glénat permettent de (re)découvrir des auteurs très connus comme d’autres, aujourd’hui, injustement oubliés. Si certains auteurs anciens n’ont pas pris une ride aujourd’hui, c’est que leur travail était remarquable et intemporel.
Il est vrai que la sortie de ces intégrales ou la redécouverte d’auteurs fabuleux doit gêner certains auteurs contemporains qui tomberont totalement dans l’oubli dans 20 ans car dénué de tout talent... Ah ! Oui, j’oubliais. Il s’agit de la bd intellectuelle.. Normal donc que le dessin soit inexistant et le scénario... bidon. Ces pauvres incompris du grand public... qui ne font pas de bd dite "commerciale"...
"On a trop tendance à encenser , à déifier . Cette sacralisation de toute une époque ( à cause d’une infime minorité d’individus) est une mine de malentendus. Et cela n’aide pas à développer l’esprit critique. Comme ces prétendus mélomanes qui n’aiment que Bach et Mozart. La belle affaire."
Au contraire, la connaissance d’anciennes séries permet de au grand public de se rendre compte qu’une grande partie de l’édition actuelle est... sans grand intérêt et de se diriger vers des (jeunes) auteurs au talent fous qui sont noyés dans la production actuelle.
Vive Franquin, Will, Remacle, Erik, Pierre Tranchant, et tout les autres qui ont tant fait pour la bd et sans qui, les auteurs actuels ne pourraient vivre de leur art.
Un modeste lecteur de bd...
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Répondu par Sergio Salma le 15 avril 2009 à 22:12 :
Cher Didier, je vois que tu es en verve ; tu prends un malin plaisir à faire dévier le débat vers le pour ou contre les intégrales alors que mon observation était oui bon pour ces intégrales évidemment mais bof sous cette forme. Le petit coup de nerfs étant provoqué en réalité par les commentaires qui opposent le génie d’hier avec le tout-venant d’aujourd’hui.
De là découlait cette autre question sur l’encombrement actuel. Parce que même si je me réjouis de cette abondance, j’estime que la place accordée au patrimoine est révélatrice . Je ne dis rien d’autre que mon étonnement devant le phénomène .
Du coup, tu joues le rôle du défenseur et moi j’écope du rôle du p’tit jeune qu’en a rien à fout’ de rien.
De trucs de sémantique en glissements dialectiques , ça nous mène à ce cul-de-sac dérangeant. Il ne s’agit pas ici d’opposer les anciens et les modernes, pitié ;il me semble avoir déjà ici et là énoncé l’importance de ces artistes, géants ou méconnus. Par ailleurs , je passe mes journées (d’auteur) en me référant à cette pratique usitée par Wilder ,lui-même impressionné par le travail de Lubitsch. A chaque obstacle artistique il se disait" Comment aurait fait Lubitsch ?" Il m’arrive au moins une fois par jour de le paraphraser : " Comment aurait fait Goscinny ?"
Difficile de décrire avec précision cette réaction vis-à-vis de la culture désormais officielle. C’est épidermique donc désordonné.
Je ne demande qu’à croire que ces intégrales ont entre autres vocations celle d’éduquer les plus jeunes ou les distraits. Mais elles apparaissent dans un contexte connu de tous et le lecteur autant que l’auteur que j’essaie d’être reste perplexe.
Remontages, remasterisations, nouvelles éditions, fac similés, intégrales. Tout participe selon moi à un embouteillage extrême. Sans doute le fait d’être témoin du désarroi d’un ami libraire doit influencer mon regard sur la question.
Mais en simple acteur du secteur économique , il ne faut pas non plus être grand clerc pour s’apercevoir que ces rééditions sont des ballons d’oxygène .
Qu’on puisse y trouver son compte en tant qu’amateur, je n’en doute pas une seconde. Il faut considérer comme intéressant chaque acte posé par nos contemporains. On apprend évidemment beaucoup en revisitant encore et toujours les classiques des classiques( ça va de l’ étude technique à l’émotion type madeleine proustienne). On apprend tout autant en observant la création (tous azimuts ) contemporaine.
Une fois encore crier au génie de ces monstres me semble un brin relever de l’euphémisme. D’où ma comparaison avec Bach et Mozart, évidents géants mais qui ont aussi le don de tout écraser.
C’est là qu’en tant qu’amateur, j’aime les ovnis, les découvertes, la farfouille, les méconnus…
Deux choses. En quoi le fait d’être rémunéré ou pas peut-il avoir un effet sur l’appareil critique ?Je pense justement que nous sommes au contraire dans la situation idéale. Si la bande dessinée n’a pas su produire une critique jusqu’au jour d’aujourd’hui , ça veut bel et bien dire qu’elle n’en produira jamais. Le débat sur la pertinence éditoriale me rappelle cette cruelle conclusion. T’as raison, c’est le lecteur le critique. Dans un autre article sur Gabrion, il devient directeur de collection. Quel cumulard celui-là.
Si on pouvait me lire sans me renvoyer à la figure mon petit exposé entrelardé de commentaires acerbes et définitifs ce serait sympa. Outre que ça fait mal au caquet du petit iconoclaste teigneux que je me vante d’être de temps en temps, ça relève un peu de méthodes violentes. Débat ok pas leçon de choses.
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Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 16 avril 2009 à 00:13 :
On va essayer d efaire court, sinon les lecteurs vont décrocher.
Remontages, remasterisations, nouvelles éditions, fac similés, intégrales. Tout participe selon moi à un embouteillage extrême. Sans doute le fait d’être témoin du désarroi d’un ami libraire doit influencer mon regard sur la question. Mais en simple acteur du secteur économique , il ne faut pas non plus être grand clerc pour s’apercevoir que ces rééditions sont des ballons d’oxygène .
Pas "ballon d’oxygène", oxygène tout court. Il est normal et souhaitable qu’un éditeur continue à faire vivre son fonds, source de marge, au profit d’une recherche moins rentable.
Prenons l’exemple de la chanson. Des chaînes comme Radio Nostalgie sont formatées pour perpétuer les classiques. Pourquoi ce type de format n’existerait pas dans la BD ?
En quoi le fait d’être rémunéré ou pas peut-il avoir un effet sur l’appareil critique ?
C’est assez simple, une bonne critique demande du temps et de la recherche, rien à voir avec ce que l’on lit ici le plus souvent écrit à la diable. Or, ce temps coûte, car il faut bien nourrir la bête. Il y a le modèle du prof qui publie les articles pour faire connaître ses recherches. Il y a le modèle du journaliste rémunéré par un journal indépendant (pas les house organ de librairie). Eh bien, ça c’est rare, mais il y en a, dans un quotidien comme Le Soir de Bruxelles par exemple, ou Patrick Gaumer, l’auteur du Larousse. Ils vivent de leur plume et par conséquent, leur travail est le plus souvent meilleur.
Pardon pour la méthode, mais je crois que ce système de lardage rend les choses plus lisibles pour le lecteur. Rien de violent là-dedans. Argument pour argument, au moins on voit de quoi on parle.
Et bah, "leçon" de chose", d’abord pourquoi pas ? Ensuite, non, ce n’était pas le but. Ce n’est qu’une discussion, pas une bataille rangée. On a bien le droit de discuter, non ?
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