Emmanuel Lepage : "Mes personnages sont en quête d’eux-mêmes"

30 novembre 2006 0 commentaire
  • {[Muchacho->4408]} est un des chocs de l’année 2006. Ce brillant diptyque publié dans la collection {Aire Libre} (Dupuis) révèle un graphiste au talent incomparable, mais aussi un raconteur d’histoires qui met l’humain au cœur d’une réflexion qui interroge aussi bien de grands auteurs comme {{Gabriel Garcia Marquès}} ou {{Pasolini}}, que les grandes questions sur l’engagement et la foi qui ont marqué la fin du 20ème Siècle.

Lors de votre voyage en Amérique Latine, vous vous étiez fixé l’objectif d’écrire un scénario.

Effectivement ! Je pensais presque naïvement avoir le temps d’écrire une histoire lors de mon voyage. Les idées sont venues peu à peu, inconsciemment. Mais j’ai réalisé l’essentiel du travail d’écriture pour Muchacho dès mon arrivée en France. En fait, ce diptyque est né suite à différentes rencontres avec des personnes qui connaissaient le Nicaragua. Les œuvres des romanciers issus de ces pays m’ont également profondément marqué. Je songe notamment à Gabriel Garcia Marquez [1].

Vous pensez à « Cent Ans de solitude » ?

Particulièrement. Mais également à L’Amour au Temps du Choléra. Ces deux livres m’ont influencé pour La Terre Sans Mal, où j’avais dessiné une « Amazonie lyrique ».

Qui étaient ces personnes qui connaissaient le Nicaragua et qui vous en parlaient avec passion ?

Des exilés politiques principalement rencontrés à la fin des années 80, dans un centre international d’accueil où je travaillais. Ceux-ci me racontaient leurs parcours, leur lutte, l’exil. J’y ai fait aussi la connaissance d’une femme, Françoise Laborieux, qui a beaucoup voyagé au Nicaragua, dans la période de guerre civile qui a suivi la révolution, pour venir en aide aux populations victimes des exactions de la Contra. Enfin, Claude Gendrot, mon éditeur, qui avait également été dans ce pays durant la révolution lorsqu’il était rédacteur en chef de Pif. J’ai commencé à m’intéresser à l’histoire du Nicaragua et particulièrement à l’un des aspects de la révolution : l’association – qui a pu paraître contre-nature pour certains – entre les Chrétiens et les Marxistes. Ce mouvement, « la théologie de la libération » [2], m’a vraiment fasciné. Face à une église qui s’est souvent rangée du coté du pouvoir s’est constitué une autre église, une église des pauvres et des exclus, une église en colère s’appuyant sur le Marxisme pour étayer son analyse des rapports humains. Cette église voyait en Jésus, à l’instar de Pasolini, le premier révolutionnaire. Cette église a été incarnée par des figures comme Monseigneur Romero au Salvador, qui fut assassiné en pleine messe par le pouvoir en place, et au Nicaragua par le prêtre et poète Ernesto Cardenal. Il est devenu, après la révolution, un des ministres du gouvernement sandiniste. Sur une photo célèbre, c’est lui qui est tancé d’un doigt grondeur par Jean Paul II en 1983 sur le tarmac de l’aéroport de Managua. Ainsi le Pape signifiait son hostilité à ce mouvement qu’il condamna peu après, au grand désespoir de millions de Catholiques sud-américains qui s’orientèrent alors vers le protestantisme. On peut dire que Jean Paul II n’a rien compris à la spécificité de ce mouvement résolument sud-américain et marque le coup d’arrêt de l’évolution libérale de l’église amorcé par Jean XXIII et Vatican II. L’artisan de cette condamnation était un certain Jozef Ratzinger, le pape Benoît XVI.

Emmanuel Lepage : "Mes personnages sont en quête d'eux-mêmes"

On vous sent passionné.

Si la foi appartient à l’intime, la religion est un fait politique. En ça, elle fait donc objet de débats et de critiques. L’Église catholique n’est pas un monolithe, elle est traversée de différents courants mais qui sont tus au nom du dogmatisme et de l’infaillibilité papale. Du coup, beaucoup de croyants ont quitté le giron d’une église dans laquelle ils ne se reconnaissaient pas.
En ces temps d’obscurantisme religieux où il semble que seuls les plus ultras ont voix au chapitre, il m’importait de dire qu’au sein même de l’église, certains ont essayé de changer les choses.

Vous mettez en scène un jeune homme qui s’engage dans les ordres. Est-il motivé par sa foi ou par la volonté de fuir ses parents ?

Dans le premier album, je souhaitais que l’on comprenne que Gabriel n’avait jamais été, jusque-là, maître de son destin. Il était le fruit du désir de ses parents et n’avait jamais eu accès à un autre discours que le leur. Quant il débarque dans ce village perdu dans un coin reculé du Nicaragua, il n’a aucune idée de la réalité de son propre pays. Ce sont les événements qui vont le faire changer. Gabriel se voudrait un « gentil garçon », mais nourrit une culpabilité énorme quant à ses désirs. D’autant que c’est un homme qui se destine à transmettre une morale qui condamne fortement ce à quoi il aspire.

Ce récit est une quête initiatique.

Oui. C’est un domaine que je traite plus ou moins inconsciemment dans la majorité de mes livres. Cela correspond sans doute à quelque chose de très profond en moi, à mon parcours, mais aussi à mes lectures. Hermann Hesse, par exemple, m’a beaucoup influencé, mais aussi Pasolini.

De quel point de vue ?

Dans Théorème, par exemple, lorsqu’il décrit l’arrivée d’un homme que l’on peut imaginer être le Christ dans une famille bourgeoise – et catholique – de l’Italie du nord et qui, par son amour, va entraîner la désintégration de cet univers hypocrite. Dans Muchacho, Gabriel met les pieds dans ce village, il révèle par son dessin les gens à eux-mêmes, en même temps qu’il apprend à ne plus tricher avec lui même. Mais il paiera très cher le prix de cette prise de conscience… et les villageois aussi.

La plupart de vos albums traitent également de la recherche de l’identité sexuelle. La couverture du premier album de Muchacho en est le reflet. On y voit un jeune prêtre à la figure androgyne.

Mes personnages sont en quête d’eux-mêmes. L’identité sexuelle en est une des facettes. Mais je n’aime pas trancher radicalement, j’aime travailler sur ce fil ténu, car là est la vérité de mes personnages. Quand, avec Dieter, nous avons réalisé, voici 10 ans, le dernier Névé, notre personnage révélait un désir violent pour un autre garçon. Est-ce que cela devait le cataloguer définitivement comme homosexuel ? Je ne le crois pas. C’était une carte de plus pour Névé sur le chemin de la connaissance de lui-même. Nous ne voulions pas donner de réponse définitive et ainsi fermer des portes. C’est peut être cela qui nous a valu les réactions les plus violentes : nous ne donnions pas de réponse. On a tellement besoin de grilles, ça nous rassure.

Muchacho traite aussi de la découverte de la politique, dans un sens brutal et inhumain. Il y a là un discours sur l’engagement individuel.

J’ai effectivement tenté de mener une réflexion politique en écrivant ce livre, et principalement sur les raisons de l’engagement. Je parle ici de l’engagement au sens large, qu’il soit politique, religieux ou humanitaire. Je crois qu’en plus des raisons très nobles que l’on peut avancer et qui sont légitimes, il y a d’autres choses plus inconscientes ou inavouables, des faiblesses qui donnent toute l’humanité à des personnes qu’on érige souvent en icônes, donc inaccessibles.
Enfant, j’ai vécu dans une communauté. Mes parents étaient ce que l’on peut appeler « des Chrétiens de gauche ». Je voyais au fil du temps les contradictions entre le discours, généreux, et des actes au quotidien qui l’étaient un peu moins. Pourtant, c’est dans ces apparentes contradictions que se situe l’humain, déchiré entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être. L’essentiel, pour moi est d’essayer.

Crayonné pour Muchacho T2.

Aucune idée n’est donc pure à vos yeux ?

Je me méfie des gens aux idées pures. C’est une posture que je retrouve beaucoup chez mes amis de gauche et ils me font peur parfois. Je ne peux m’empêcher de penser que derrière ce radicalisme, il y a autre chose de plus complexe. Mais, entendons nous bien : même si les choses ne sont jamais blanches et noires, je crois à l’engagement, au courage de se lever et de dire NON.
Mettre les idées dos à dos, faire croire que les idéologies ont disparu, que le monde est ainsi fait et qu’il faut s’y soumettre, là est la véritable imposture.

La Bande Dessinée est-elle le moyen le plus adapté pour partager un tel discours ?

Je ne sais pas si c’est le vecteur le plus adéquat, mais en tout cas, c’est le mien !

On peut le supposer. Etienne Davodeau a mené ce type de réflexion dans Les Mauvaises Gens.

Oui. Je me retrouve totalement dans ce livre. C’est mon histoire ! Etienne et moi sommes issus de milieux qui ont été engagés politiquement. Nos parents croyaient qu’un autre monde était possible. Maintenant que les cartes sont retournées, on peut considérer qu’ils ont échoué et certains portent un regard amusé ou condescendant par rapport à leurs idées. L’essentiel n’est pas là. L’important est qu’ils se soient levés, qu’ils se soient battus, qu’ils aient tenté de mettre en pratique leurs idées. C’est ce qui fait d’eux, pour paraphraser Augusto Sandino, des « hommes libres ».

Qu’ont pensé vos parents de Muchacho ?

Lorsque ma mère a lu le premier livre, elle m’a demandé qui ce genre d’histoire pouvait intéresser aujourd’hui. En ces temps de désenchantement du monde, elle pouvait en effet s’interroger… Pourtant, je crois qu’il n’est pas inutile de rappeler le combat qu’ont mené certains, et que rien n’est jamais acquis.
Lorsque Françoise Laborieux m’a prêté sa documentation, elle m’a dit : « C’est bien que tu parles de nous. Nous avons perdu, et on nous a oubliés ! ». Le but n’est pas de sanctuariser ces combats, mais au contraire que ce soit une invitation aux luttes futures. L’Histoire n’est pas finie !

On remarque que Gabriel se révèle sur la couverture du deuxième tome de Muchacho.

Il s’affirme ! À travers cette couverture, je voulais à la fois montrer sa détermination, mais aussi ses peurs et ses angoisses par rapport à ses choix.

Pourquoi avoir voulu explorer la technique de la couleur directe avec La Terre Sans Mal ?

J’ai eu l’impression d’arriver au bout de quelque chose avec le dernier Névé. Je nourrissais une certaine ambition par rapport à l’encrage, au noir et blanc. Je m’efforçais d’essayer de l’atteindre. Cela m’a épuisé. À l’époque, je partageais l’atelier de Christian Rossi. En le voyant travailler, je m’apercevais que je n’y arriverais jamais.
Je n’avais jusqu’alors abordé l’aquarelle que pour des carnets de voyage. J’éprouvais beaucoup de plaisir à utiliser cette technique. Je voulais réinvestir cet enthousiasme dans mes bandes dessinées. Ceci dit, le passage à cette technique ne s’est pas fait sans mal. Il y a encore beaucoup de noir dans La Terre Sans Mal. J’ai eu du mal à lâcher le trait et l’aspect « cerné » du dessin. Bref, je devais penser en couleur, et pas en noir & blanc…

Les remerciements inclus dans le premier tome de Muchacho témoignent que vous vous inscrivez dans une tradition graphique « vériste ». Vous remerciez aussi bien Pierre Joubert que René Follet.

J’ai connu le travail de Pierre Joubert avant de le connaître, lui. J’appréciais la force, la sensibilité et la sensualité de son dessin. Il fait partie, avec Jean-Claude Fournier, de ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier. Ma rencontre avec Joubert a compté plus encore que celle avec son œuvre. Il ne se croyait pas pédagogue. Lorsqu’il voulait me corriger, il prenait un crayon et dessinait à côté de l’illustration, puis disait : « c’est ça ! ».
Même s’il avait soixante ans de plus que moi, je pouvais parler de tous les sujets. Nous avions une parole très libre, malgré le fait que j’étais sans doute très provocant. Je mettais notre amitié à l’épreuve à chacune de nos rencontres… Il s’en sortait très bien ! Pierre était quelqu’un de généreux et certainement assez naïf quant à la récupération de ses dessins par les catholiques intégristes, l’extrême-droite, mais loin des procès qu’on a pu lui faire parfois. Il travaillait dans son salon, au milieu de sa famille. Il aimait profondément qu’il y ait de la vie autour de lui.

Et René Follet ?

C’est un caractère totalement opposé. Il est plus ascétique et réservé. René a un feu intérieur très puissant. Il a une force de travail phénoménale. C’est un immense artiste et un ami très cher. Je suis très touché qu’il ait prêté sa main au père Ruben dans Muchacho !

Vous quittez Dupuis pour rejoindre votre éditeur Claude Gendrot chez Futuropolis… Pourquoi ?

Muchacho n’aurait pas existé si Claude ne m’avait pas accompagné. Il m’a donné le courage, la confiance et la motivation nécessaires pour que je passe un cap difficile, celui d’écrire mes propres histoires. Je souhaitais écrire depuis longtemps, mais cela m’angoissait terriblement.
Au fil des années chez Dupuis, j’ai appris à connaître des hommes et des femmes qui mettaient le livre et l’auteur au cœur du système. J’ai rencontré là l’éditeur que tout auteur rêve un jour de rencontrer. Connaissez-vous beaucoup de maison d’édition où, en quelques heures, 170 auteurs réagissent pour soutenir l’équipe en place lorsque celle-ci est menacée de perdre son identité [3] ? Ils avaient notre confiance. Cette crise a été traitée avec cynisme et brutalité. Quant aux auteurs et au personnel de Dupuis, nous nous sommes sentis méprisés et ignorés. Je ne peux faire Muchacho et faire comme si tout était rentré dans l’ordre. Non, je signifie, par mon départ pour Futuropolis, mon opposition aux méthodes employées et à l’idéologie que ça véhicule. Il faut faire des choix, je l’ai fait même si ça me fait beaucoup de peine de quitter des gens chez Dupuis que j’apprécie et avec qui j’ai eu beaucoup de bonheur à travailler. Puisse cette maison d’édition que j’affectionne retrouver sa sérénité.

(par Nicolas Anspach)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire la Chronique du T2 de Muchacho
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Images : Extraits de Muchacho T2 - (c) Lepage & Dupuis.

Photo : (c) Nicolas Anspach.

[1Écrivain colombien né en 1928, prix Nobel de Littérature.

[2Conçue en 1972 par le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez en prolongement de certaines réflexions de Vatican II (1963), cette théorie a été fortement stigmatisée par les courants conservateurs de l’Eglise par la suite. Voir à ce sujet, la notice la concernant sur Wikipedia.

[3Ndlr : Emmanuel Lepage fait référence aux événements qui ont secoué la maison d’édition carolorégienne au printemps dernier. Nous avons largement couvert cette crise dans le dossier « Dupuis et Média Participations ».

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