En garde à vue à cause de... Tintin

24 février 2002 0 commentaire
  • Un particulier qui voulait vendre des livres interdits consacrés à Tintin sur un site d'enchères s'est retrouvé embarqué à la gendarmerie. Une demi-journée de garde à vue et un procès à la clé.

Sept heures du matin. Des coups sur la porte. La gendarmerie investit un appartement. Qu’elle fouille de fond en comble. Pour finir par trouver ce qu’elle était venue chercher : deux livres interdits. Un délit suffisant pour emmener le propriétaire des lieux en garde à vue. Et, après une demi-journée passée dans ses locaux, pour l’inculper.

Mais quels sont ces livres si terribles qu’ils justifient un tel traitement ? Des manuels de terrorisme ? Un recueil de secrets d’Etat ? Un traité sur l’art d’empoisonner une ville au cyanure ou d’assassiner un Président au bretzel ? Non. Deux livres consacrés à Tintin. "Tintin et l’alcool" et "Tintin mon copain". Deux titres qui ont fait l’objet, chacun, d’un procès et d’une interdiction. Et le délit de cette personne ? Les avoir exposés sur un site d’enchères sur Internet.

En garde à vue à cause de... Tintin

Dessin d’Hergé © Moulinsart

"Moulinsart venait de porter plainte contre moi, pour avoir mis en vente ces ouvrages sur le net", explique le délinquant involontaire. "Résultat, je suis dans l’attente d’un procès futur et je ne sais absolument pas quelle en sera l’issue." Ses livres sont saisis et il ignore s’il les récupèrera un jour.

Chez Moulinsart, on explique différemment la chronologie des événements : "La gendarmerie française a effectué une enquête au sujet de la vente d’objets/d’ouvrages contrefaits sur un site de vente aux enchères. A l’occasion de cette enquête un particulier vendant les ouvrages précités sur ce site a été interpellé par la gendarmerie. Moulinsart a été informée des constats faits par la gendarmerie et a déposé plainte contre X pour débit d’ouvrage contrefait, l’identité du vendeur ne nous étant pas connue à ce moment."

Nous avons déjà dit par ailleurs tout le mal que nous pensions de "Tintin et l’alcool ", un livre d’une médiocrité affligeante qui serait passé inaperçu s’il n’avait fait l’objet d’un procès.
Nous n’avons pas lu "Tintin mon copain ", mais si l’on en croit les sites Ras l’ Front et Resistance.be, il n’est pas plus crédible. Deux livres probablement sans intérêt, mais voilà… ils sont interdits et ils deviennent donc inestimables aux yeux des spéculateurs ("Tintin et l’alcool" aurait atteint 100.000 FB lors d’une vente aux enchères dans une salle célèbre).

Moulinsart justifie cette nouvelle plainte par la gravité des faits : "Les deux ouvrages en question sont des contrefaçons au sens du droit d’auteur. Le débit de contrefaçon est un délit. La victime d’un délit est en droit de déposer plainte contre le délinquant à l’origine des faits. Etant donné l’atteinte à nos droits et la gravité des faits (tenant compte du contenu de ces deux ouvrages) nous estimons cette démarche indispensable."

Il est déplorable qu’un spéculateur tente de monnayer des livres en jouant sur leur rareté suite à une interdiction, mais de là à parler de gravité", il y a un pas que nous laisserons Moulinsart accomplir tout seul. On ne peut traiter un particulier qui tente de vendre deux livres en sa possession (et qui ont peut-être été acquis légalement avant le procès qui a donné lieu à leur interdiction) comme un trafiquant d’objets contrefaits.

image 150 x 192 Dessin d’Hergé © Moulinsart

A propos de "Tintin et l’alcool", Moulinsart note : "Un jugement rendu en 1998 par le Tribunal de Grande Instance de Paris a décidé que TINTIN ET L’ALCOOL est un ouvrage tombant sous le délit de contrefaçon étant donné le grand nombre de reproductions issues de l’oeuvre d’Hergé qui y figurent sans autorisation des ayants-droit. Par ailleurs, le rattachement de cette oeuvre à l’alcool porte, selon le jugement, atteinte au droit moral d’Hergé et nuit au respect de l’oeuvre. Le tribunal a ordonné dans ce jugement la confiscation et la destruction de l’ensemble des ouvrages sous ce titre."

Certes, l’utilisation de reproductions issues de l’œuvre d’Hergé donne logiquement lieu au paiement de droits et Moulinsart était en son droit d’exiger des dommages et intérêts. Faire interdire le livre est nettement plus contestable, quoi qu’on puisse penser de sa valeur. Il est d’ailleurs indéniable qu’Hergé a, de lui-même, rattaché son œuvre à l’alcool et l’on peut se demander si le juge du tribunal ci-dessus a lu les albums de Tintin : les scènes où l’alcool intervient sont nombreuses, que ce soit du chef de Tintin, de Milou, ou bien sûr du capitaine Haddock. Ce n’est pas porter atteinte à son droit moral que de commenter cela. Même médiocrement.

  image 180 x 258 En ce qui concerne le second titre litigieux, Moulinsart explique : "TINTIN MON COPAIN (auteur mentionné en couverture : Leon Degrelle) est un ouvrage contenant des propos pouvant tomber sous le délit de négation de crimes contre l’humanité (négation de l’existence des chambres à gaz), le délit de diffamation raciale (imputations antisémites) et contient des propos diffamatoires à l’égard des ayants-droit d’Hergé ainsi qu’un très grand nombre de reproductions de l’oeuvre d’Hergé sans autorisation.". Il n’a été tiré, si on en croit le site "Tintin est vivant", qu’à mille exemplaires. Pas de quoi créer une diffusion à large échelle d’un pamphlet douteux qui n’intéresse pas grand monde. Sauf, bien sûr, lorsqu’on apprend que 850 ont été brûlés. De quoi, soudain, donner une inestimable valeur aux 150 restants.

La position des ayants-droit par rapport à la présente plainte n’est pas claire : "Nous ignorions qu’un particulier était à l’origine des faits actuels. Notre objectif premier est le retrait de la vente de ces ouvrages pour empêcher leur propagation et l’espoir de trouver l’auteur réel de TINTIN MON COPAIN. Nous aidons si possible les forces de l’ordre dans leurs enquêtes afin de combattre de façon plus rapide et plus efficace la contrefaçon de l’oeuvre d’Hergé."

Notre avis est que ce n’est pas en censurant et en brûlant des livres, ni en les empêchant de circuler que l’on sert l’oeuvre d’Hergé. Un tel comportement a nécessairement pour conséquences, outre une dégradation d’une image déjà sérieusement écornée par d’autres affaires, une sur-valorisation de livres qui se seraient sans doute rapidement dissous dans leur propre médiocrité.

(par Patrick Albray)

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