En hommage à He Youzhi

14 juin 2016 1 commentaire
  • Décédé le 16 mars dernier, He Youzhi était le maître incontesté de la bande dessinée chinoise. Trois mois après son décès, moment traditionnel de commémoration en Chine, Actua BD a demandé à ses admirateurs francophones de témoigner.

Yohan Radomski :
« Je me suis rendu à la cérémonie funèbre qui s’est tenue à Shanghai le 23 mars, une semaine après son décès. Un millier de personnes se pressaient dans un grand hall où sa dépouille mortelle était exposée. Il y a eu un discours dans lequel ont été cités les maisons d’édition, magazines et journaux avec qui He Youzhi avait collaboré.

Puis nous nous sommes avancés par groupe de sept ou huit personnes pour les trois prosternations rituelles devant son corps et nous avons déposé une fleur près de lui, avant d’aller présenter nos condoléances à sa famille. Cette cérémonie a duré deux heures, dans une mélange de solennité, chagrin et cohue.

La première fois que j’ai rencontré He Youzhi, c’était en mars 2012. Je suis allé voir une exposition de ses dessins sur le vieux Shanghai, c’était un peu sa spécialité depuis quelques années. Par hasard, j’ai discuté avec un visiteur qui s’est révélé être Xiao Longhua, le petit-fils de He Youzhi, professeur et artiste. Il m’a présenté la fille de He Youzhi, He Xiaozhu.

Quelques semaines après, je suis allé au domicile du dessinateur, avec mon amie Sun Juan. Son appartement occupait le premier étage d’un immeuble bas au cœur de l’ancienne concession française. He nous a servi du thé, nous avons discuté et plaisanté. Il m’a montré sa table de travail et un dessin en cours de réalisation. Il avait donné une grande partie de ses dessins au Musée des Beaux-Arts de Shanghai. Il y avait une histoire courte que le musée voulait exposer. Mais manquait un dessin que He refaisait donc, trente ans après.

Il a tendu sa main pour me montrer qu’elle ne tremblait pas et qu’il pouvait toujours dessiner. Mais pas aussi bien qu’avant, dit-il. Il avait commencé à dessiner en 1949 et il ne s’est pas arrêté jusqu’à son décès. Dans les dernières années, il était très sollicité par les magazines, les institutions, des amis ou pour des expositions, et il devait donc dessiner.

Mais même sans cela, il dessinait, il cherchait des idées, notamment à montrer l’évolution de la société shanghaienne à travers ses dessins, qui étaient moins justes, maladroits presque par endroits. Je crois qu’il faisait cela simplement par plaisir, observant toujours d’un œil malicieux le monde qui l’entourait. Cette volonté de création sans cesse renouvelée m’a beaucoup touché. »

En hommage à He Youzhi

Thierry Robin :
« En 1982, j’ai eu la chance de visiter une exposition consacrée au lianhuanhua au Centre Beaubourg. Ce fut juste l’une des plus grandes découvertes de toute ma vie. Dans le catalogue publié à l’occasion, outre une présentation des principaux dessinateurs de l’époque, figurait une histoire complète, traduite en français, signée He Youzhi. Ce fut ma première rencontre avec son travail et un fameux choc.

Le premier mot qui me vient à l’esprit quant à son travail est élégance.

Élégance des déhanchés des personnages féminins. Élégance de deux alcooliques se disputant à la table d’une taverne.

Élégance des décors de ferme ou des paysages, toujours précis et réalistes, qui jamais ne tombent dans le naturalisme.

Et évidemment, élégance du travail de noir et blanc, de cet équilibre propre au lianhuanhua entre les zones détaillées et les zones laissées vides.

Ce travail très ludique avec le blanc du papier. Un art toujours réinventé, sans aucun systématisme, que ce soit dans les proportions du plein et du vide, ou dans leur emplacement dans la case.

Il se dégage aussi une grande humanité du dessin de He Youzhi. Une belle chaleur habite chaque personnage.

J’ai toujours à proximité des copies de dessins d’auteurs de l’âge d’or du lianhuanhua. J’ai toujours nourri l’espoir de pouvoir m’en inspirer. D’utiliser un peu de leur technique, de cette équilibre dans mon travail. Sans grand résultat, je dois le reconnaître.

J’ai la copie d’un dessin de He Youzhi où des personnages, en petit sur la droite, se promènent en montagne. L’essentiel de la case, qui devrait être cette montagne, est laissé en blanc. C’est au lecteur de placer son lot de rocailles et de cours d’eau dans cet espace laissé disponible à son imagination.

Inutile de dire que cette conception du dessin vient se fracasser à la nôtre, où sont célébrés la science du détail, l’art du remplissage et le mérite du temps passé à sa table à dessin. »

Michel Plessix :
« Je l’avais découvert au début des années 80 dans un catalogue d’expo sur la bd chinoise à Beaubourg et il m’a fort influencé dans la gestion des détails (gris optiques) et du vide, bref dans la manière de faire respirer une image. Bon, j’ai quand même mis des années à assimiler cette leçon... »

Thierry Groensteen :
« La toute première fois que j’ai vu He Youzhi, c’était à Angoulême, au début des années 80, au festival d’Angoulême où il avait été invité. Il a donné une conférence sur son travail et plus généralement sur la bande dessinée chinoise. Cela se passait dans l’auditorium du Conservatoire de Musique.

J’y étais, et je m’en souviens comme d’un moment extrêmement frustrant. He Youzhi parlait longuement, en agitant les bras, et en pointant l’écran sur lequel défilaient les images.

Quand il s’arrêtait, le traducteur laissait tomber quelques mots. Il ne traduisait pas 10 % des propos qui venaient d’être tenus. He Youzhi s’en apercevait, hochait la tête et repartait dans son discours que personne ne comprenait. »

Bernard Cosey :
« Je reste émerveillé par la beauté de son trait. Un dessin simple, spontané, même, mais toujours harmonieux, avec un extraordinaire pouvoir d’évocation, qui n’a rien a envier aux plus grands classiques chinois. On ne sent pas le travail, ça coule, c’est vivant.

On s’est rencontrés à Sierre, en 84 ou 85. He Youzhi était d’une modestie totale, cordial et très aimable, nous avons échangé quelques propos à l’aide d’un traducteur -ainsi que nos travaux- et depuis, mon admiration n’a fait qu’augmenter pour cet artiste autant que pour son art. »

Gérald Gorridge :
" C’était le 6 mai 2000, il y a 16 ans. Une journée gravée dans la roche, celle de la grotte de Lascaux. Pas la 2 ni la 3 ni la 4, l’originale !

Nous nous trouvions avec le Conservateur de la grotte devant la porte blindée du fameux sanctuaire, à l’adresse cachée - 20 000 ans à jamais interdits au souffle toxique des visiteurs.

En éteignant nos torches en ressortant, nous avons longtemps gardé la chair de poule et le silence.

J’avais enfin réussi à monter l’invitation de Maître He Youzhi à Angoulême : deux semaines inoubliables de master-classe sur "Le Trait" et une exposition au Musée de la BD.

Je me souviens que c’est Ye Xin, un de ses anciens étudiants vivant à Paris, qui m’a aidé à le recontacter quelques mois plus tôt. Je me souviens qu’Aude Samama faisait partie du workshop.

Je me souviens que la réussite tenait autant à la présence de la traductrice Que Yin qu’à celle de Madame He, qui lui préparait tous les soirs une cuisine parfumée à base d’ingrédients que nous allions acheter loin.

Je me souviens que le mot qui revenait le plus souvent était "amitié". Je me souviens que tout a été filmé par un étudiant de Poitiers qui s’est évanoui dans la nature avec des rushes qui n’ont jamais été montés.

Je me souviens de la mémoire visuelle invraisemblable de He Youzhi qui n’a rien dessiné d’après photo. Je me souviens de tout ; j’ai tout gardé.

He Youzhi dans l’atelier de Gérald Gorridge en 2000

12 ans plus tôt, He Youzhi et moi nous étions retrouvés autour d’une bonne table, le lendemain du vernissage de sa première expo personnelle à Angoulême. Notre première rencontre.

Un responsable de l’époque, peintre lui-même et trop fier de son art, s’était imposé à la table, l’avait peu écouté et avait cru malin de le défier du bout de son pinceau arrogant. He Youzhi n’avait pas bronché, mais je sais qu’il avait été surpris. Au moins. Et moi, j’enrageais que cet aviné ait tenté de lui faire perdre la face. 12 années. Affront lavé.

Je me souviens du rire de He Youzhi.

Master Class avec He Youzhi. Face à lui, Yann Taillefer, Thibaut Lenzinger, Mathieu Jiro.

En 2004, nouvelle occasion de rencontre, chez le Maître cette fois, à Shanghaï.
Pour le compte des éditions de L’An 2, Thierry Groensteen me demande de scanner l’ensemble des dessins de ce qui deviendra "Mes années de jeunesse" en 2005 puis "Cent métiers du Vieux Shanghaï" en 2006. La quête sera laborieuse, la plupart des originaux étant détenus par le Musée de Shanghaï.

He Youzhi m’emmène ensuite à Ningbo dans les coins de son enfance et nous visitons un village traditionnel, dans lequel il retrouve deux de ses amis dessinateurs, qui tiennent une échoppe de dessins encadrés pour touristes. Ceux-ci se jettent littéralement à ses pieds, dans un mélange d’admiration et d’amitié débordante. Les voir ainsi en dit long sur la qualité des moments partagés jadis.

À ce jour, les deux albums de L’An 2 sont les seuls livres publiés en France de celui qui signa plus de cent ouvrages, la plupart étant des lianhuanhua. Je crois les avoir dénichés à peu près tous, en furetant dans le labyrinthe des puces de Shanghaï et de Beijing."

Thierry Smolderen, Dominique Hérody, Gérald Gorridge et les chanceux étudiants de la master class en 2000

Laurent Mélikian :
« Au printemps 2000, je suis à Angoulême envoyé par un site internet afin de filmer un dessinateur chinois. Je sais juste qu’en Chine « la BD est un truc important ». À travers le viseur de la caméra, je découvre un petit homme de presque 80 ans qui semble peu touché par l’âge.

Le maître He Youzhi est l’invité de l’école des Beaux-arts. Ce jour-là, il offre une dernière conférence à une cinquantaine d’étudiants qu’il a côtoyés quelques semaines. Sur un écran, l’artiste expose sa science de la composition, comment prendre en charge l’œil du lecteur pour lui raconter toute une histoire en une seule vignette.

La conférence terminée, les étudiants sont émus aux larmes. « Désormais nous sommes amis » vient-il de leur souffler en conclusion.

Malheureusement, le site internet qui m’employait a disparu de la toile et ses contenus ont rejoint les oubliettes du numérique. Mais, ce jour-là, He Youzhi m’a ouvert les portes d’un autre art de la bande dessinée, le lianhuanhua, qui a bercé l’imaginaire de plus d’un milliard de lecteurs.

Depuis, je cherche à mieux connaitre l’histoire de cette bande dessinée si particulière et j’ai rencontré d’autres auteurs chinois qui tous se réfèrent au maître. J’espérais un jour revoir cet ami qui m’a fortuitement tant donné… »

Dominique Hérody :
« Avec quelques étudiants, Gérald Gorridge et moi avons accompagné He Youzhi et sa femme à la gare d’Angoulême. Nous aurions bien tous manigancé quelque chose pour l’empêcher de partir au terme de ces deux semaines prodigieuses dans notre école où il partagea son art. Que Yin, leur interprète, part avec eux mais s’arrêtera à Paris où elle étudie aux Beaux-Arts.

Le TGV est annoncé, bientôt il surgit, ses freins hurlent, gémissent et le bon wagon se stabilise en face de nous, comme le carrosse d’un roi. He Youzhi se penche alors lestement, les mains sur les genoux, le dos à l’horizontale, et se fige. Il regarde les roues et les boggies. Il analyse.

Nous comprenons que ces quelques secondes d’observation lui suffiront pour enregistrer à jamais ces mécanismes, et s’il était amené à les dessiner, il convoquerait tout simplement cette mémoire.

Les Cent métiers du vieux Shanghaï, par exemple, résultent de cette faculté phénoménale. Notre visite de Lascaux (l’authentique) a dû aussi s’imprimer de la même manière. Gageons qu’il aurait pu la restituer sans se tromper. C’était en l’an 2000. »

Dominique Hérody dessiné par He Youzhi

Emmanuel Guibert :
« J’ai rapporté de Chine de vieux fascicules de He Youzhi, frappants par leur virtuosité et leur raffinement dans les détails. Ils auraient suffi à lui faire une place de surdoué dans l’histoire de sa discipline.

Il est heureux, pourtant, qu’il ait vécu très âgé, d’abord parce qu’il aimait la vie, et aussi parce qu’il a eu le temps et l’envie de raconter la sienne. Il y a nombre de surdoués dans la bande dessinée chinoise, mais le dépouillement atteint dans "Mes années de jeunesse" va bien au-delà du talent.

C’est le genre d’œuvre qu’on réalise quand tous les moyens sont mobilisés vers un but très sentimental, très viscéral. Là, il sauve un monde, les gens aimés et côtoyés, les objets, les lieux, les éléments du quotidien dont ils sont indissociables, il fabrique une petite lanterne flottante qui lutte de manière poignante contre la disparition du passé et l’érosion de ses capacités de dessinateur. Petite lanterne, grand livre.

Je remercie Thierry Groensteen d’avoir publié "Mes années de jeunesse" et mon ami le peintre lettré Ye Xin d’avoir complété et enrichi ma connaissance du travail de He Youzhi. Il m’a aussi fait connaître sa fille He Xiaozhu. Elle doit être partagée, aujourd’hui, entre l’affliction d’avoir perdu son père et la gratitude d’avoir côtoyé un homme de son envergure."

(par Yohan Radomski)

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1 Message :
  • En hommage à He Youzhi
    16 juin 2016 23:09, par La plume occulte

    Quel dessinateur extraordinaire, tout en délicatesse et observation, du genre dont on peut regarder le travail pendant des heures sans problème.Son jeu avec le blanc du papier, sa manière de donner de l’air à l’image sont en effet remarquables.
    Certains artistes de l’armada de dessinateurs espagnols de l’agence Sellecciones Ilustradas ,chapeautée par le barcelonais Josep Toutain , faisaient aussi ça très bien quand ils mettaient en images des histoires fantastiques et d’horreur pour le compte de l’éditeur Warren.Sauf que chez eux, histoires d’horreurs oblige, le blanc du papier équilibrait de larges aplats de noirs profonds qui dramatisaient les séquences .
    Mais le faire avec un dessin au trait pur comme He Youzhi est certainement plus délicat à concevoir.

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