Entretien avec BD Passion Dakar, seule bibliothèque de bande dessinée au Sénégal

2 avril 2018 1 commentaire
  • Marieme Seck et Mansour Touré ont cofondé BD Passion Dakar, première et unique bibliothèque de bande dessinée du Sénégal. Nous les avons rencontrés pour mieux comprendre les enjeux de cette entreprise culturelle.

Pouvez-vous nous présenter vos parcours avant la fondation de BD Passion Dakar ?
Marieme : Je suis à l’origine traductrice, diplômée de l’ISIT Paris. J’ai créé ma propre agence de traduction avec une amie et associée en 2007 en France. J’ai décidé de m’installer au Sénégal en 2013 et l’agence a été filialisée au Sénégal en 2015, date à laquelle je me suis associée avec ma sœur.
Mansour : Je suis diplômé de droit à l’université Dakar-Bourguiba et je suis community manager à Linguaspirit depuis 2014.

Entretien avec BD Passion Dakar, seule bibliothèque de bande dessinée au Sénégal
Légende : les deux fondateurs au début de leur entreprise

En quelle année a été fondée votre bibliothèque, et qu’est-ce qui vous a motivés à vous lancer dans cette entreprise ?
Marieme : L’idée d’ouvrir BD Passion Dakar nous est apparue à Mansour et moi-même lorsque l’on a constaté que les BD étaient presque inaccessibles à Dakar en raison de leurs prix élevés. Connaissant l’importance des bandes dessinées, qui constituent, selon nous, une véritable porte d’entrée à la lecture, nous avons eu envie d’en faciliter l’accès pour le plus grand nombre. C’est donc dans ce contexte qu’on s’est dit : pourquoi pas ? Pourquoi ne pas ouvrir un lieu dédié aux bandes dessinées et où nous pourrions rassembler les fans dakarois et faire revivre ce genre littéraire à part entière.
Mansour : Lorsque j’étais plus jeune, on pouvait échanger des BD d’occasion au marché. Des séries comme Tex Willer, Zambla, Akim et bien sûr les classiques franco belges comme Tintin, Astérix, Blake et Mortimer, etc. Ensuite il y a eu le phénomène manga qui a réussi à supplanter les BD européennes. Avec l’ère numérique, les BD ont malheureusement disparu des étalages. En lançant BD Passion, on a voulu en quelque sorte relancer ce genre ici, d’autant plus qu’il souffre d’un certain nombre d’idées reçues.

Les deux fondateurs dans leur bibliothèque

Est-il aisé de se procurer des bandes dessinées au Sénégal ? Comment avez-vous constitué, et enrichissez-vous, votre fonds ?

Marieme : Il est très difficile de se procurer des BD au Sénégal. Nous sommes la seule bédéthèque de tout le pays, c’est dire ! Il y a un ou deux libraires qui ont des "rayons BD" mais le coût varie entre 7000 f cfa (10 euros) et 15 000 f cfa (22 euros). Pour le Sénégalais moyen, c’est trop cher. Pour constituer notre catalogue, nous avons visité de nombreux sites de ventes en ligne surtout Priceminister, Manga-occasion, Spirit of manga... Nous guettons continuellement les bons plans, notamment les déstockages de BD.

De combien d’albums disposez-vous ? Quel type d’album acquérez-vous en priorité ?

Mansour : Notre catalogue compte près de 3900 ouvrages que nous renouvelons régulièrement avec de nouvelles acquisitions. Le succès des séries comme One Piece, Dragon Ball ou tout récemment L’Attaque des Titans, fait que les mangas sont les plus demandés aujourd’hui. On essaie d’être à l’écoute de nos abonnés que nous sollicitons au moment de commander nos BD.

Le rayon manga de la bibliothèque

Pour quelle raison proposez-vous un service de livraison à domicile des albums ?

Marieme : Nous avons dû créer un service de livraison à domicile pour pouvoir être au plus près de nos clients, ceux habitant trop loin de nous, notamment. Nos clients peuvent donc "commander" les livres qu’ils veulent lire à travers notre site internet et nous les livrons dans l’heure.

Mansour : Une BD se lit rapidement, entre 30 et 40 min. Ceux de nos abonnés qui habitent loin ne peuvent se déplacer en général qu’une fois par semaine. Nous avons donc imaginé ce système pour qu’ils puissent bénéficier au maximum de leur abonnement.

Combien de lecteurs fréquentent votre bibliothèque ? Quel est leur profil ?

Marieme : Parmi les adhérents nous avons évidemment beaucoup de jeunes, des adolescents de 15 à 20 ans mais aussi des tout-petits à partir de 4 ans qui ne savent même pas encore lire ! Nous comptons aussi beaucoup de trentenaires nostalgiques qui viennent retrouver les héros de leur jeunesse. Les jeunes viennent spontanément car la plupart des bandes dessinées, notamment les mangas, ont été adaptés à la télévision. Certains viennent donc continuer des séries qu’ils regardent déjà à l’écran. Nous avoisinons les 300 adhérents.

Pour quelle raison les autres bibliothèques du pays ne proposent-elles quasiment pas de bandes dessinées ?

Marieme : D’abord il existe très peu de bibliothèques publiques. À part celle des écoles publiques, qui sont dans un état de délabrement avancé, faute de fréquentation. Il y a celle de l’Institut Français, mais elle propose peu de bandes dessinées et quasiment pas de mangas.

Il faut aussi noter que la BD ne jouit malheureusement pas d’une bonne image ici au Sénégal. Beaucoup d’idées reçues à son sujet sont encore très répandues dans l’imaginaire de certains Sénégalais. Pour beaucoup, la BD est un facteur de déconcentration chez l’enfant dans sa scolarité. Nous pouvons le constater à BD Passion où des parents désabonnent leur enfant dès la rentrée des classes. En fait pour eux, la BD n’est pas une lecture en tant que telle.

Mansour : Je me rappelle que je devais me cacher pour lire des BD chez moi. Même à l’école, on nous confisquait nos BD, c’est dire ! Il y a aussi une pensée religieuse qui veut que l’image, la représentation humaine soit proscrite. Toutes ces raisons expliquent que la BD est très marginalisée au Sénégal. C’est d’autant plus malheureux quand l’on sait que la BD peut être un formidable moyen de promotion de la lecture auprès des enfants. Souvent des parents nous rendent visite regrettant que leurs enfants ne lisent pas assez souvent. On leur explique que, s’ils ne lisent pas, c’est tout simplement parce qu’on ne leur propose pas des livres qui les intéressent. Ils sont souvent surpris de constater ensuite que leurs enfants sont totalement happés par leur BD !

Notre reporter laissant un exemplaire dédicacé pour BD Passion de "Café Touba", de Léah Touitou (Jarjille)

À côté des albums de bande dessinée, votre fonds comporte également des romans. Pour quelle raison ?

Marieme : L’idée des romans est venue après de longues discussions avec Mansour qui n’en voulait pas ! La plupart des enfants sont accompagnés par leur parent lors de leur première visite. Et souvent ces parents nous demandent "et nous ?". Au départ nous proposions uniquement de la romance puis nous avons introduit les romans policiers, la Fantaisy, etc. Il arrive également que des adultes viennent pour eux-mêmes et finissent par abonner leurs enfants.

Des lecteurs de tous les âges !

Quelles ont été les réactions à votre initiative de fonder une bibliothèque privée de bande dessinée ?

Marieme : Personne dans notre entourage immédiat n’y croyait ! À la limite, on se moquait de nous. Ouvrir une bibliothèque de bandes dessinées, ici au Sénégal, leur paraissait invraisemblable ! Mais nous avons cru en ce projet. En nous, aussi. Surtout nous savions qu’il y avait une vraie communauté de fans, principalement dans les réseaux sociaux : des passionnés qui attendaient ce type d’initiative pour se "montrer". Nous avons fait un "teasing" sur Facebook, un mois avant l’ouverture officielle. Je me souviens lorsque notre premier abonné a sonné à la porte. Nous n’en croyions pas nos yeux ! Ensuite les abonnements se sont enchaînés à un rythme régulier. C’était incroyable ! Dès le lancement, nous avons rencontré notre public, principalement constitué de personnes passionnées qui n’attendaient que ça.

Outre le prêt d’albums, vous proposez également des cours de dessin : en quoi cela consiste-t-il ?

Mansour : Lorsque nous avons démarré BD Passion, nous avons reçu de nombreux messages de jeunes dessinateurs. Ceux-ci nous envoyaient leurs dessins, croyant que nous éditions également. D’autres nous demandaient si nous avions des livres didacticiels pour pouvoir dessiner comme de vrais "mangakas". Petit à petit nous avons pensé donner des cours de dessins où tous ces gens pourraient se rencontrer et échanger autour de leur passion ou même perfectionner leurs techniques de dessin chez nous.

Marieme : Ce mois-ci, nous travaillons sur le lancement de notre journal dont nous souhaitons confier l’essentiel de la rédaction aux abonnés de la bibliothèque. Le journal comportera plusieurs rubriques : Bandes Dessinées, Jeux, Contes, Blagues & Devinettes etc. Ce sera l’occasion pour nos abonnés de tout âge d’exprimer leurs talents de dessinateurs, de rédacteurs, de créatifs sous la direction d’un professeur de dessin et d’un animateur d’atelier d’écriture créative.

Les jeux de la ludothèque

Par ailleurs, vous avez développé des activités culturelles diverses et proposez également du soutien scolaire : comment s’est fait cet élargissement de votre spectre d’action ?

Marieme : On a voulu combler un vide dans ce domaine. Il existe trop peu de loisirs culturels pour les enfants à Dakar. Nous voulions vraiment proposer quelque chose de différent dans le paysage culturel sénégalais à travers notre club de jeux de société. Nous voulions aussi faire comprendre aux parents que l’école n’a pas le monopole de l’éducation. Dans les jeux de sociétés, par exemple, il y a les règles, qu’il faut comprendre, mémoriser et appliquer. L’enfant est dans une situation où il doit observer, planifier, compter... Nos animateurs proposent également des ateliers de découvertes, de loisirs créatifs, des expériences scientifiques, etc. De nombreux ateliers sont bien sûr autour de la lecture à travers des jeux de lecture, des clubs de lecture etc. Nous organisons des sorties culturelles dans Dakar et dans les environs et proposons un programme complet pendant les vacances scolaires.

BD Passion organise également des ateliers de soutien scolaire

Possédez-vous des albums de bande dessinée traitant de l’Afrique de l’ouest, ou réalisés par des auteurs issus des pays qui la composent ? Alors que dans d’autres pays comme la Côte d’Ivoire, le Togo ou l’Algérie, le 9e art connaît un important dynamisme, tel n’est pas le cas au Sénégal, parent pauvre de l’Afrique francophone en la matière : comment expliquez-vous cette particularité ?

Mansour : Très peu. À part l’excellent Aya de Youpougon et Akissi de la même autrice, Marguerite Abouet, il existe peu de BD africaines. Il y a plusieurs raisons qui expliquent cet état de fait. D’abord le manque cruel de maisons d’édition spécialisée dans la BD. Il y a aussi un véritable manque de volonté politique et de soutien pour la promotion de la bande dessinée et des bédéistes. Il n’y pas de festivals non plus. Les éditeurs, disons généralistes, ne se risquent pas dans la BD. Même Aya de Youpougon cité plus haut, a été édité en France. Je ne crois pas que la BD aurait eu le même succès si elle avait été éditée en Côte d’Ivoire. En tout cas, on peut parier que sa notoriété n’aurait pas dépassé les frontières ivoiriennes s’il n’y avait pas d’abord eu le "succès hexagonal".

Marieme : En 2015, la BD Yekini, le roi des arènes été sélectionnée parmi les meilleurs ouvrages devant concourir pour le festival d’Angoulême. Elle a même été lauréate du prix "Révélation" de ce festival. Cet ouvrage raconte l’histoire de Yékini, une légende de la lutte sénégalaise. Mais elle est l’œuvre d’auteurs français, Lisa Lugrin et Clément Xavier. C’est ce qui est paradoxal avec les BD parlant de l’Afrique, en tout cas celles qui ont eu le plus de succès : elles ont pour la plupart été signées par des étrangers ou des expatriés. Cet état de fait est aussi constaté dans l’animation : Kirikou, Tarzan, Samba et Leuk...

Mansour : Pourtant l’Afrique possède de nombreux talents. Son histoire regorge de mythologies qui pourraient être facilement adaptées sous forme de BD. Les Japonais ont réussi ce tour de force avec les mangas. Aujourd’hui ils se sont imposés comme des leaders sur le marché de la BD en puisant leur inspiration dans leur histoire et leur culture. C’est un exemple qui mériterait d’être suivi.

Les enfants de BD Passion de sortie sur l’île de Gorée

Vos jeunes lecteurs n’apprennent le français qu’à leur entrée à l’école primaire : la bande dessinée peut-elle être un moyen d’accompagner leur apprentissage de cette langue ?

Marieme : Absolument ! La BD, c’est de l’orthographe, de la grammaire, c’est appliquer des règles d’écriture. Pour les élèves qui étudient une deuxième langue ou qui présentent des difficultés d’apprentissage, les bandes dessinées sont très utiles à titre de matériel pédagogique grâce aux images. L’enfant voyage, part à la découverte d’autres cultures, se distrait, etc. en lisant une BD. Elle sert surtout à développer l’intérêt pour la lecture chez les enfants.

Ce support fait travailler énormément l’imagination de l’enfant et lui permet d’acquérir la notion "d’idole" en lisant les aventures des personnages. Cette identification à l’idole contribue énormément au façonnage de la personnalité de l’enfant.

Mansour : C’est simple, dans les années 1990, Il n’y avait pas encore Internet et la seule télé qui émettait ici était la télévision publique sénégalaise. Imaginez un enfant comme moi à l’époque, en train de lire une BD. C’était pour moi un formidable moyen de "voyager", de découvrir d’autres pays et d’enrichir ma culture générale. Je me rappelle que je m’appropriais certaines expressions comme "milles millions de mille sabords" du capitaine Haddock ! Sans même en comprendre la vraie signification.

J’ai pu grâce à Lucky Luke découvrir le Far West et ses légendes, Billy the Kid, Jesse James, Calamity Jane et les autres. Astérix et Obélix m’a permis de découvrir la Gaule de l’époque romaine et des noms légendaires comme Cléopâtre, Jules César… Que Paris s’appelait Lutèce avant, découvrir des peuples comme les Goths, etc., qu’ "ils sont fous ces Bretons !" comme disait Obélix (rire). J’étais très jeune, je n’avais jamais quitté le Sénégal et pourtant la BD m’a permis de découvrir tout cela.

Cours de dessin pour les enfants

Pouvez-vous nous présenter les projets de développement de BD Passion Dakar pour l’avenir ?

La prochaine étape pour BD Passion, c’est de se lancer dans l’édition. Nous voulons relancer la BD ici au Sénégal. Essayer de faire de BD Passion un endroit où les bédéistes en herbe peuvent se perfectionner. Nous voulons pour cela créer un magazine de prépublication comme le Journal de Spirou ou le journal Weekly Shōnen Jump au Japon. Le talent est là, il ne manque que de la bonne volonté et du soutien pour que la BD sénégalaise ne décolle. Nous voulons aussi faire de BD Passion un véritable centre culturel pour enfants. Un endroit où ils peuvent lire, apprendre, faire des rencontres, le tout en s’amusant.

Propos recueillis par Tristan Martine

(par Tristan MARTINE)

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