Eric Chabbert : « Une culture Métal Hurlant est toujours présente en moi. »

31 mars 2008 0 commentaire
  • {Uchronie[s]}, la nouvelle saga de Corbeyran, est promise à un bel avenir. Alors que le premier tome de {New Harlem} vient de paraître, le dessinateur de {New Byzance} revisite pour nous sa technique graphique et ses influences, tout en dévoilant certains secrets de cette aventure matricielle.

Tout d’abord, revenons sur votre parcours : vous avez abordé des registres fort différents dans vos albums, qu’est-ce qui vous motive avant tout ?

Si j’étais ravi de débuter avec une série historique, comme Docteur Monge, et associé à une pointure du style, c’est-à-dire Daniel Bardet, j’ai toujours été plus tenté par le fantastique. Tout en goûtant la dramaturgie de certaines séries, par exemple les Sept Vies de l’épervier, j’appréciais quand même énormément des séries telles qu’entre autres, la Caste des Méta-Barons. J’ai vraiment été éduqué avec Druillet, Moebius, Bilal, d’ailleurs Métal Hurlant a modifié profondément ma vision de la bande dessinée. Après Docteur Monge, j’ai alors changé radicalement d’univers, et je cherchais déjà à réaliser une série dans l’esprit du Chant des Stryges. Marc Bourgne, avec qui je faisais une tournée de dédicaces, m’a alors parlé de Pierre Boisserie et de son scénario.

Premier contact avec lui, et je suppose plusieurs scénarios proposés ?

Quatre, dont une histoire de vampire déjà cosignée, si je me rappelle bien, avec Eric Stalner, et un récit qui s’appelait alors Synchronicity (on y revient toujours), et qui deviendra Nova Genesis, un mélange de fantastique et de science-fiction. Après Docteur Monge qui se situait dans une veine classique franco-belge, j’avais besoin d’une histoire avec plus d’action, et je souhaitais modifier mon cadrage pour réaliser de grands visuels comme ceux qui m’avaient tellement impressionnés dans Métal. Je voulais aussi trancher avec ma série précédente, et j’ai donc opté pour un dessin plutôt influencé par les comics, plus ’moderne’, et un découpage plus dynamique et parfois destructuré.

Eric Chabbert : « Une culture Métal Hurlant est toujours présente en moi. »
Crayonné de la planche 8

On peut donc dire que New Byzance profite de votre travail dans ces deux styles plutôt éloignés ?

C’est une synthèse personnelle car j’intègre le dynamisme américain à des personnages d’un graphisme plus classique pour renforcer leur charme. Les ombrages noirs des comics donnent quelque fois aux visages un côté plus sévère et plus froid. C’est une nouvelle voie que je voulais explorer, et dans laquelle je me sens très à l’aise.

Vers la fin de Docteur Monge, vous aviez opté pour des basculements plongée/contre-plongée pour casser la langueur des conversations, vous reprenez ce style dynamique dans New Byzance ?

Effectivement, pour Nova Genesis, j’optais pour une vision toujours orientée comics avec des angles de vue les plus dynamiques possible, et cette alternance de cadrage me permet à la fois de jouer sur le rythme du récit lors de certains dialogues, et de dévoiler le décor de cet univers grâce à des contre-plongées mettant par exemple en valeur l’architecture typique des univers en question. J’utilisais aussi cette technique dans Docteur Monge. Il faut aussi avouer que lorsque je dessine deux personnages de face qui discutent, j’ai une impression de statisme qui me perturbe, et donc je joue sur le cadrage.

Etude en couleurs directes pour la cité fondamentaliste

Par ces plans larges, vous mettez fort en avant votre New Byzance, qui est en fait la réelle héroïne de cette série ?

J’ai toujours été inspiré par les éléments architecturaux mis en place par des auteurs comme Druillet et Schuiten. Classiquement, les utopies prennent le modèle de New York, la ville par excellence en terme d’architecture futuriste. Ce concept de passerelles entre les bâtiments provient également de ces visions d’anticipation. Je me suis aussi inspiré de Blade Runner, comme pour la scène dans les souks, ou pour les longs manteaux des personnages. Et bien sûr, l’ensemble est teinté d’ambiance mauresque, ou d’inspiration byzantine. Je souhaitais également encadrer la cité de minarets, pour rappeler le contexte politique de la série. Je me suis donc pas mal documenté pour créer cette mégapole, dont le verre est fort absent, mais qui allie modernité et respect du passé.

Comment s’est initiée votre participation à ce projet d’Uchronie(s) ?

New Byzance a envahi les librairies

Lorsque j’ai entamé le dernier tome de Nova Genesis, j’ai été voir mon éditeur qui m’a proposé plusieurs projets, mais ceux-ci n’arrivaient pas vraiment à me convaincre, et lorsqu’on m’a demandé avec qui je souhaitais travailler, j’ai directement cité le nom d’Éric Corbeyran. Ils lui ont envoyé mes albums, puis il m’a ensuite directement contacté pour sonder mes goûts et mes envies. J’ai donc mis en avant l’architecture, et parlé de ce qui me plaisait, comme Dark City, ou les romans de Philip K. Dick. Par ces discussions, j’ai évoqué le principe d’une uchronie politique et pour un autre scénario, le principe d’individus capables de projeter des rêves pour contrôler le psychisme d’autrui. Magistralement, en 10 jours, il a fait le tri de l’ensemble pour rassembler les deux concepts afin de créer New Byzance. J’ai seulement très humblement donné l’impulsion pour qu’il puisse créer ce fantastique scénario basé sur l’uchronie. Dans le même temps, il était en contact avec Djilali Defali [1] pour une série portant sur un univers parallèle. Et 10 jours encore plus tard, il m’a rappelé en me proposant d’intégrer New Byzance à deux autres séries, dont celle de Defali, avec un tome final commun. En regardant le dynamisme et la modernité du dessin de Tibéry, on a donc décidé de l’intégrer au projet. Vous pourrez admirer son travail dans le premier album de New Harlemqui sort actuellement.

Mais vous aviez proposé à Richard Guérineau de réaliser le dixième tome ?

Cela ne rencontrait pas ses aspirations. Il a déjà pas mal de travail avec le Syndrome de Hyde, son prochain western [2], et bien entendu le Chant des Stryges, tout en sachant qu’il développe aussi d’autres projets actuellement. D’un autre côté, Glénat aimait bien ce principe d’uniformité dans les couvertures, et comme Richard en réalise de superbes, il a accepté d’apporter sa pierre à l’édifice. Mais je suis ravi de pouvoir m’atteler à ce tome 10. Je peux en tout cas vous dire que cet opus sera fondamental dans l’intrigue, et le public sera comblé, je pense, de découvrir les réponses à l’ensemble des questions qu’il se pose.

Et concernant les couleurs ?

Je voulais qu’on apporte un effet patiné pour apporter de nouveau du charme à l’ensemble, et ne pas tomber dans des couleurs trop froides. Je sais que certains lecteurs ont été gênés par les couleurs parfois trop ’informatiques’ de ma précédente série. Luca Malisan mettra donc en couleurs New Byzance et le tome 10. Concernant les deux autres séries, Defali travaillait déjà avec Hédon sur la Loi des 12 Tables, tandis que Tibéry réalise ses propres couleurs.

Derrière cette approche artistique, il y a quand même une philosophie commerciale évidente, par exemple avec ces trois sorties étalées sur quatre mois ?

Bien sûr, on n’attire pas les mouches avec du vinaigre ! Avec des albums de 52 pages au lieu de 48, on souhaitait mettre l’accent sur notre scénario dense. On sait que le public est attentif aux couleurs soignées, et une bonne stratégie de mise en place est fondamentale pour le succès du projet. Mais l’aspect commercial ne va pas sans l’implication artistique, et nous avons tellement travaillé sur Uchronie(s), que nous ne voulons pas qu’un détail vienne gripper l’ensemble.

Quelle est la raison des âges différents de Zack dans les trois séries ?

Elle est purement scénaristique ! D’ailleurs, comme vous allez le découvrir dans New Harlem, Zack passe vite du stade enfant à l’âge adulte. Éric Corbeyran m’a juste demandé de réaliser les personnages communs pour un souci évident de cohérence. J’ai donc envoyé à mes deux ’collègues’ des croquis de Zack, de ses parents, de Tia, de Véronika, du Professeur Miller et de Bob. Il faudra encore un peu attendre pour que vous les voyiez tous évoluer dans les trois séries. Bien entendu, les autres ont adapté à leurs sauces ces personnages, mais il fallait que les lecteurs puissent clairement les identifier. Il y a aussi des scènes communes, et donc des transferts de planches qui s’opèrent, tout en respectant le style de chacun [3].

Etude de personnage : Zack

En parlant de vos personnages, j’ai pu remarquer comme Emily ressemble à Alice dans Docteur Monge. Est-ce que vous avez trouvé votre personnage fétiche, comme William Vance ballade le faciès de son héros type à travers toutes ces séries ?

Effectivement, mais c’est au départ totalement inconscient, et je m’en suis moi-même rendu compte que plus tard. Le personnage qui réapparaît est un élément stylistique qu’on retrouve chez pas mal d’auteurs, comme Marini par exemple. D’un autre côté, j’ai voulu apporter beaucoup d’importance à Tia, et j’ai été très content de pouvoir cerner son personnage.

Les détails ont leur importance dans ce type d’album, est-ce que Corbeyran a revu son scénario au fur et à mesure qu’il écrivait les autres titres ?

Oui, j’ai par exemple refait le passage où Zack se présente à Tia. En réalité, même si ses arguments ont l’air de la convaincre, c’est pour une toute autre raison qu’elle le fait entrer, mais je laisse au lecteur le soin de découvrir cela plus tard. Un scénariste qui écrit au fur et à mesure n’aurait pas pu me demander de faire ce retour en arrière, mais Corbeyran terminant le tome 10 m’a ainsi proposé d’effectuer certaines modifications qui consolident l’intrigue générale. Ce sont ces petits détails qui apportent beaucoup à l’ensemble !

(par Charles-Louis Detournay)

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Toutes les illustrations sont © Chabbert/Corbeyran/Glénat, sauf la couverture de New Harlem © Tibéry/Corbeyran/Glénat.

Photo en médaillon : CL Detournay.

[1Defali a dessiné Asphodèle et la Loi des 12 Tables. C’est également lui qui illustre le Syndrome de Hyde, trois séries (co-)scénarisées par Éric Corbeyran.

[2Effectivement, le tirage de tête d’Après la nuit, scénarisé par Henri Meunier, doit sortir ses prochains jours.

[3Il est intéressant de comparer, par exemple, les premières pages de New Byzance et de New Harlem qui aborde une scène ’identique’

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