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Éric Giacometti et Jacques Ravenne ("Marcas") : « Lorsqu’on opère dans le domaine de l’ésotérisme, il faut veiller à ne pas tomber dans le conspirationnisme »
23 septembre 2013

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Éric Giacometti et Jacques Ravenne ("Marcas") : « Lorsqu'on opère dans le domaine de l'ésotérisme, il faut veiller à ne pas tomber dans le conspirationnisme »

Vendues à plus d’un million d’exemplaires en France et traduites en dix-huit langues, les aventures d’Antoine Marcas sont adaptées en bande dessinée avec un premier diptyque paru chez Delcourt. Rencontre avec deux romanciers devenus scénaristes.

Marcas est un policier franc-maçon. Comment s’est créé votre duo et par conséquence votre héros ?

Éric Giacometti et Jacques Ravenne ("Marcas") : « Lorsqu'on opère dans le domaine de l'ésotérisme, il faut veiller à ne pas tomber dans le conspirationnisme »Éric : Par rapport à la particularité de nos enquêtes et de Marcas, il faut savoir que Jacques Ravenne est franc-maçon.

Jacques : Il y a effectivement beaucoup de flics qui sont francs-maçons, y compris dans la hiérarchie du Ministère de l’intérieur. Nous voulions montrer comment un franc-maçon qui partage des valeurs lors des tenues tente de les mettre en œuvre dans sa vie quotidienne, ou se retrouve d’ailleurs en contradiction avec celles-ci, dans son métier de policier. Nous avons donc posé un personnage confronté à un dilemme moral, d’entrée de jeu, entre son engagement maçonnique et sa vie de policier. Pour compliquer le tout, on le place dans des affaires où la franc-maçonnerie joue un rôle, ce qui redouble la problématique.

Vous renforcez encore cet aspect maçonnique en invitant le lecteur au cœur de tenues, ou dans les loges elles-mêmes...

Eric : Oui, nous présentons des tenues qui se déroulent à Jérusalem, car celles-ci ont pu ou trouvent encore place dans des endroits aussi incroyables que la Grotte de Lascaux. Nous voulons surtout montrer que la maçonnerie est universelle. Dans le cadre de ce premier récit, nous avons choisi d’implanter cette tenue à Jérusalem afin d’introduire ce professeur juif qui a vécu des choses particulières pendant la guerre.

© Guy Delcourt Productions

Votre héros affronte un ancien officier français rallié au IIIe Reich, un personnage un peu caricatural, non ?

Jacques : Je ne pense pas qu’il soit caricatural. Tout d’abord, car, même si on n’en parle peu, il y a eu plus de dix mille SS français. Puis, pour Marcas, c’est aussi le retour de l’ennemi héréditaire, puisqu’on découvre une partie de l’histoire maçonnique relativement ignorée, à savoir qu’entre 1940 et 1944, les francs-maçons ont été progressivement dénoncés, chassés de leur emploi, arrêtés, puis déportés voire fusillés pour certains. Il s’agit de deux vérités occultées et nous voulions ressusciter ces pans de l’histoire, en particulier pour l’histoire maçonnique, ce qui est inédit.

Avant d’arriver aux albums, il y a les romans, que vous écrivez à quatre mains. Comment vous répartissez-vous le travail ?

Éric : Dans chaque roman, on retrouve deux lignes de narration : la première est historique et écrite par Jacques, et la seconde est contemporaine, c’est celle que je réalise. Mais nous nous renvoyons les chapitres par paquet de trois pour les ré-écrire, afin d’arriver au final à une harmonisation générale.

Jacques : Je crois qu’une des clés du succès n’est pas tant le mélange des deux, que l’alternance des genres. On montre ainsi que l’actualité s’éclaire par le recours au passé. Une autre clé est sans doute notre personnage qui évolue dans le monde de la maçonnerie, dont les codes demeurent surprenants pour les profanes. En effet, le monde maçonnique réagit autrement le commun des mortels, notamment en réglant une série de problèmes par ses réseaux de relation. Ce mode de pensée existe dans toutes les sociétés, mais demeure dissimulée. On le met ici en lumière.

Dans notre monde actuel, plus connecté et mondialisé, les loges ont plus de puissance qu’auparavant ?

Jacques : Non, elles n’ont plus de puissance, mais leurs réseaux s’étendent de manière plus importante. Être franc-maçon aujourd’hui, c’est pouvoir assister à des loges en dehors de sa ville et y rencontrer des personnes initiées. Quel que soit le pays, je vais donc ressentir une osmose, une symbiose. S’il y a une réelle puissance de la maçonnerie au niveau universel, c’est la puissance de la fraternité. Au niveau de nos romans, nous utilisons donc cette fraternité maçonnique pour le bien, tandis que d’autres personnages vont la dévoyer pour atteindre leur objectif personnel.

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Les flashbacks historiques viennent doper l’intrigue contemporaine.

J’ai cru comprendre que, bien que romanciers, vous êtes tous deux des fans de bande dessinée. Comment cette adaptation s’est-elle dès lors mise en place ?

Éric : En effet, je lis des bandes dessinées depuis tout petit, et c’était un de mes rêves de gamin de pouvoir être adapté dans cet univers. Une de nos attachées de presse avait des relations chez Delcourt et leur a passé les livres de manière informelle. Et le contact était pris.

Restons un instant sur vos lectures, quelles sont les albums de bande dessinée auxquels vous vous référez dans le domaine qui est le vôtre ?

Éric : Le seul album qui fasse référence à mes yeux est Fable de Venise d’Hugo Pratt. Car ce n’est vraiment pas évident de faire de l’ésotérisme tout en restant intelligent. Puis, j’ai bien entendu découvert Didier Convard et son Triangle Secret. J’ai appelé Jacques pour qu’il le lise, car il est effectivement moins accro que moi aux bandes dessinées.

Jacques : Et j’ai dévoré la série de sept tomes !

Avez-vous autant apprécié Le Triangle Secret qu’INRI, Hertz ou Les Gardiens du Sang ?

Éric : Oui, sans aucune distinction. À partir du moment où vous aimez ce genre, vous ne pouvez pas en apprécier une partie et pas une autre. Et il peut encore en faire dix autres, je les lirai, car j’adore cet univers. Étant jeune, j’ai été un grand mordu de Bob Morane, ce qui m’a d’ailleurs fait passer de la bande dessinée à la littérature. Au bout d’un moment, les aventures d’Henri Vernes sont finalement un peu toutes les mêmes, mais vous restez accroché car l’ambiance, l’univers et les personnages demeurent extraordinaires. C’est pour cela que je suis un lecteur qui apprécie un univers à part entière. Et pour moi, chaque série du Triangle Secret explore d’autres pistes, ce qui les rend tout aussi intéressantes. C’est sans doute une des caractéristiques de la bande dessinée, cette capacité de décliner une thématique.

Et de votre côté, Jacques, quelles sont vos références ésotériques en bande dessinée ?

Jacques : Un auteur, et deux albums : Alan Moore avec From Hell tout d’abord. Un récit extraordinaire, qui évolue d’ailleurs dans la Franc-Maçonnerie. Puis Promethea, un série moins orientée pour le grand public, mais tout aussi captivante. D’ailleurs, je pense qu’Alan Moore est un auteur qui dépasse largement le cadre de la bande dessinée !

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Promethea créée par Alan Moore et J.H. Williams III, publiés en français chez Semic & Panini.

Revenons à l’adaptation de vos propres romans, qui a dû passer par une phase de choix, car on ne peut retranscrire les centaines de pages de roman. Qui a réalisé ces choix ?

Eric : Nous-mêmes ! Nous avons retravaillé nos textes pour les épurer, afin d’en garder la quintessence. Ce n’est pas un travail facile ! Par exemple, le roman comprenait deux personnages : une tueuse croate frappadingue, et un jardinier qui coupait les orteils de ses pensionnaires. Afin de maintenir une certaine ambiance sans nuire à la lisibilité, nous avons réuni ces caractéristiques sur la même personne.

Jacques : Ce travail peut sembler facile, mais il n’en est rien, car retirer des bouts crée des manques et il faut tout revoir. Pour vous donner une idée : écrire un roman nous prend sept mois et l’adapter en bande dessinée, cela prend deux gros mois de travail, tout en étant aidé d’un story-boarder, en la personne d’Ullcer !

Éric : Mais cela ne s’est pas improvisé, car nous avons tout d’abord bénéficié d’un stage chez Delcourt pour comprendre comment fonctionnait une bande dessinée. On ne devient pas scénariste de bande dessinée du jour au lendemain ! Puis notre directeur éditorial de Delcourt, Grégoire Séguin, nous a également suivi pour renforcer la cohérence de l’ensemble.

La bande dessinée possède effectivement ses codes et ses propres vecteurs pour communiquer. Comment avez-vous ressenti ce nouveau chemin ?

Jacques : C’est surtout un problème d’échelle. Remplir une case ne nous posait pas trop de problème. C’était déjà problématique que toutes les cases forment le consistance narrative d’une page.. Et faire rentrer toutes les pages pour que l’album fasse un tout, cela devenait une gageure, car nous devions faire face à des déperditions d’énergie magistrales entre les pages. Et c’est bien entendu quelque chose dont vous n’avez pas conscience en tant que lecteur. Je ne suis pas un aussi grand amateur qu’Éric, mais lorsque je lisais de la BD, j’ai toujours été attiré par la fluidité du style. Mais je ne m’étais jamais aperçu que cette fluidité tenait à une simplicité très bien construite. Alors, la simplicité, on peut y arriver, mais la construction demande beaucoup de travail !

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Éric Giacometti

Éric : Pour reprendre le lien de la progression chère aux Francs-maçons, nous revendiquons donc très humblement le grade d’apprenti, tout en ayant le désir de progresser au fil du tome. Après avoir réalisé des romans depuis huit ans, le fait de revenir vers une Terra Incognita nous fait le plus grand bien.

Jacques : C’est réellement un total réapprentissage, avec les erreurs et les problèmes qui en résultent. Mais nous restons très motivés pour faire de notre mieux.

Aviez-vous vous-mêmes décidé d’emblée qu’il faudrait deux tomes pour chacun de vos romans ?

Éric : C’est Guy Delcourt lui-même qui a vu ce découpage. On va essayer de s’y tenir car certains romans sont encore plus denses que d’autres. Faudra-t-il passer à trois tomes pour l’un ou l’autre ? Dans le même temps, les lecteurs devront attendre plus longtemps…

Jacques : Pour le prochain Frères de Sang, nous avons augmenté le nombre de pages, en passant de 48 à 54, afin de respecter ce choix de diptyques tout en respectant les intrigues du roman. Mais pour d’autres, le choix de deux ou trois tomes est encore en suspens…

Les deux albums de ce premier roman sont parus en huit mois. Cette rapidité de parution se fait grâce au travail d’Ullcer votre storyboarder, ce qui facilite le travail de votre dessinateur ?

Éric : Oui, et surtout on a enchaîné le dessinateur dans une cave à Milan dans des conditions de supervision très spéciales ! (rires)

Jacques : Plus sérieusement, c’est effectivement ce travail d’équipe avec l’éditeur qui devrait nous permettre de tenir une cadence soutenue, même si le prochain diptyque, Frères de Sang, sera plus dense comme expliqué.

Comment avez-vous défini les personnages avec Gabriele Parma, votre dessinateur ?

Jacques : Cela a été un réel problème, car comme nous sommes deux écrivains, nous avons chacun notre vision de notre héros. Lorsque j’écris, je vois Éric, et lorsqu’Éric le met en scène, il me voit. Et cela devenait aussi une problématique pour nous, car pas mal de fans de nos romans nous demandaient des détails sur sa physionomie. Et au fur-et-à-mesure des romans, ces questions devenaient une inquiétude, même dans notre écriture, car nous ne pouvions y faire référence. Le hasard de cette adaptation a donc rencontré cette nécessité de lever cette ambiguïté.

Éric : Nous avons donc fait des tests avec le dessinateur, sur base d’acteurs comme Gérard Lanvin, Yvan Attal... mais cela ne tenait pas la route. Puis, j’ai eu une discussion avec un ami, Philippe Francq. Il m’a confié que le Largo Winch du roman n’avait pas du tout la même tête dans la bande dessinée, et qu’il fallait donc laisser de la liberté au dessinateur. Donc, en accord avec Guy Delcourt, nous avons laissé carte blanche à Gabriele Parma. D’ailleurs, chaque lecteur s’imagine les personnages à sa sauce, l’auteur n’est donc pas forcément le mieux informé pour lui donner un visage.

Avez-vous demandé beaucoup de corrections lorsque vous avez vu les planches finalisées ?

Eric : Nous avons effectivement les planches dessinées, par séquence complète. Nous avions déjà fait un gros travail de correction sur les story-boards. Les planches étaient donc parfaitement bien finalisées, à peine a-t-il fallu modifier quelques recadrages légers.

Jacques : Nous avons également été attentifs aux représentations maçonniques : nous ne voulions pas d’erreurs. Pour autant, tout n’est pas toujours correct non plus…

Vous éveillez notre curiosité...

Eric : Nous glissons des erreurs intentionnelles dans nos romans, à l’usage des Maçons. Ainsi, le roman du Rituel de l’Ombre comportait certaines lettres en italique. Les lecteurs nous ont rapporté ces coquilles, mais celles-ci formaient en réalité un mot de passe maçonnique connu des initiés.

Jacques : Faisant de la politique, j’ai débuté les romans sous un pseudo, et je refusais d’apparaître en photo. On a alors accusé Éric d’avoir inventé ce « Ravenne » maçonnique pour légitimer le sujet de nos romans. C’est pour cela que nous avons glissé ces indications. Seul souci : lors du passage en poche, le correcteur s’est empressé de corriger ces coquilles ! (rires)

Éric : Quant aux bandes dessinées, ainsi que nous l’indiquons textuellement : « Les descriptions des tenues maçonniques reproduisent le plus fidèlement possible l’esprit de ces réunions, à quelques détails près. » Or le diable se niche dans les détails, et c’est ainsi que nous avons volontairement mal positionné certaines personnes et certains objets, mais nous avons à chaque fois demandé qu’un signe soit présent pour indiquer aux initiés que tout ceci était volontaire. Nous le faisions dans les romans, nous allons donc continuer dans les livres. C’est un petit jeu entre nous et le public.

Jacques : Nous glissons également d’autres clins d’œil, que nous adressons à quelques-uns de nos collègues écrivains membres de La Ligue de l’Imaginaire, dont nous faisons partie avec entre autres Bernard Weber ou Maxime Chattam. Dans cette adaptation du Rituel de l’Ombre, nous avons rendu hommage à notre ami Olivier Descosse en mettant son nom sur une camionnette de plombiers camouflée. Une autre personnage de la bande dessinée se nomme d’ailleurs Werber !

Vos albums revêtent un caractère complémentaire, avec ce dossier qui termine chaque album. Une volonté de pouvoir indiquer au lecteur quelles sont les parts de réalité et de fiction ?

Jacques : Lorsqu’on opère dans le domaine du thriller ésotérique, il faut veiller à ne pas tomber dans le conspirationnisme, que nous considérons comme l’excroissance tumorale de l’ésotérisme. C’est aussi malsain que l’intégrisme vis-à-vis de la religion. C’est pour cela que nous rajoutons des informations en annexe pour démêler le vrai du faux. Par exemple, il semble évident qu’il n’y a pas de multinationale nazie qui ourdit des complots. En revanche, lorsque nous présentons une double page sur les événements européens, nous faisons écho à d’authentiques relents d’extrémismes de droite. Sans être une bande dessinée engagée, nous nous basons sur des faits réels pour attirer l’attention du lecteur.

Une dernière révélation en primeur ?

Jacques : Je vous donne un dernier code, que seuls pourront percer les initiés. Il se cache dans la phrase : Guy DelcourT est grand. Et Dieu est son Prophète. Bonne recherche !

De Marcas, maître Franc-Maçon : Le Rituel de l’Ombre, commander :
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Lire les chroniques des tomes 1 et 2

Visiter la page spéciale internet consacrée à la série en bande dessinée de Marcas, Maître Franc-Maçon

Découvrez le site de La Ligue de l’Imaginaire

(par Charles-Louis Detournay)

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