Etienne Chaize "L’intérêt du numérique, c’est d’être capable de rassembler des techniques traditionnelles. "

11 janvier 2017 0 commentaire
  • Décrit par les éditions 2024 comme un enfant des années 1990 et de Photoshop, Étienne Chaize est l’auteur d’ "Hélios", un étonnant album publié il y a quelques mois. Cet illustrateur revient sur la création de cet ouvrage, ainsi que sur ses influences et son parcours.

Vous êtes l’auteur d’un album qui a pour titre Hélios, il s’agit d’un album muet publié aux éditions 2024. Pouvez-vous nous résumer l’histoire ?

C’est l’histoire d’un peuple dont le soleil s’est arrêté au crépuscule. Il semble être posé sur l’horizon et il n’en bouge plus. Ce royaume est pris dans la lumière du couchant en permanence et en souffre. Un jour, un voyageur leur rend visite et leur annonce que s’ils prennent le chemin du soleil, ils auront une chance de le relancer dans sa course. Toute cette troupe va se mettre en marche pour atteindre le soleil et va traverser toute la Terre.

Etienne Chaize "L'intérêt du numérique, c'est d'être capable de rassembler des techniques traditionnelles. "
Hélios - Par Etienne Chaize – Editions 2024

C’est un conte, comment vous est venue cette idée de quête du soleil ?

Au départ, le projet s’est plutôt articulé autour du grand format (28.6 x 38 cm). C’était un projet avec les éditions 2024. J’ai des liens avec eux depuis mon passage à l’école des Arts Décoratifs de Strasbourg. Nous étions dans les mêmes classes. Nous avons toujours gardé contact et quand ils ont décidé de faire du grand format, ils m’ont appelé à ce sujet. Donc le grand format était le point de départ. Ensuite, pour l’histoire, j’avais envie de beaucoup de personnages et de traversées de décors. C’est vraiment partie d’envie de dessins pour construire ensuite un scénario qui permettaient ces envies. Au départ également, il y avait une idée du Joueur de flûte de Hamelin avec un personnage qui mènerait une troupe à travers des décors et petit à petit, ça s’est transformé…

Chaque double page est formée comme un tableau, est-ce un hommage à la grande peinture ?

Hommage conscient, je ne pense pas. Après j’ai eu une formation où je me suis intéressé à la peinture, notamment à la peinture du XXe siècle.

Pourquoi faire le choix de l’album muet ?

L’envie d’éviter ce à quoi je ne me sentais pas le plus à l’aise. Lors de ma formation, je me suis plus concentré sur l’image que sur la narration, et en particulier les dialogues. C’était une manière de limiter mes moyens pour me focaliser sur ce que je savais faire.

Extrait d'Hélios par Etienne Chaize - Editions 2024

C’est un travail graphique avec beaucoup de détails, vous aimez travailler avec minutie ?

Il y a un certain plaisir à dessiner les choses avec minutie. Après je pense que ça vient d’un goût que j’ai pour la petitesse des choses. Quand j’étais enfant et adolescent, j’ai passé pas mal de temps à peindre des miniatures par exemple. Et puis quand je regardais une vieille souche ou un tas de terre, j’aimais bien y voir une montagne, de changer l’échelle comme si on était un géant et qu’on voyait les choses en tout petit. C’est vrai qu’il y a de ça dans Hélios.

Qu’est-ce qui vous a pris le plus de temps à réaliser ?

Les décors. Le livre s’est fait d’une traite, en l’espace de neuf, dix mois. Les pages ont été réalisées dans l’ordre de narration. J’avais une sorte de trame mais à chaque page je n’étais pas tout à fait sûr de ce que je représenterais. Je savais que ce serait un désert ou une montagne mais ce sont surtout les pages précédentes qui ont eu une influence… Tout n’était pas très planifié. Donc j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir au décor. À chaque page, c’était une nouvelle réflexion qui s’engageait…

On sent clairement l’influence du jeu vidéo, de la culture japonaise aussi, ces univers vous parlent tout particulièrement ?

Oui, effectivement, même si je ne suis pas forcément un très gros lecteur, j’aime beaucoup tout ce qui est animation japonaise. Ainsi que le jeu vidéo dans une certaine mesure, ça fait partie de mes goûts et de mes passe-temps. Après c’est intéressant d’aller voir de quoi s’inspirent ces médiums. Le jeu vidéo en soi apporte certains éléments mais il emprunte à toutes les autres formes. Je suis souvent allé chercher les influences que pouvaient avoir les créateurs de tel ou tel jeu, pour retrouver des références plus classiques.

Extrait d’Hélios par Etienne Chaize - Editions 2024

Vous passez beaucoup de temps dans la recherche ?

Je passe beaucoup de temps dans la recherche graphique. Même si dans Hélios j’avais des intentions narratives en ce qui concerne les relations entre les personnages, étant donné qu’il s’agit d’une cour, avec l’idée du roi et de ses serviteurs. Dans ma tête je leur avais donné certains caractères.
Mais le temps se déroulant entre chaque page étant long, ça ne me permettait pas de représenter de manière très efficace des suites de gestes. Au final ça reste assez flou, je pense qu’il y a une bonne part qui est laissée à l’interprétation du lecteur. Même si j’avais mes idées ça ne me dérange pas si les gens l’interprètent différemment.

Vous avez utilisé le numérique pour toutes les étapes de création de cet ouvrage ?

Même si le numérique a pour moi un grand intérêt en terme de recherche graphique, en ce qui concerne Hélios, je l’ai vu comme un outil qui vient après. Dans l’album, il n’y a aucun élément qui est purement fait par ordinateur. Les personnages sont dessinés au stylo technique sur du calque. Il y a des décors qui sont dessinés aux pinceaux, à l’encre. Il y a beaucoup de lavis sur différents types de papier, à l’encre de Chine. On a aussi de la pierre noire, qui est quelque chose qui se rapproche un peu du fusain. On a également de l’aérographe…

Ça fait beaucoup de techniques différentes !

Justement, je pense que l’intérêt du numérique, c’est d’être capable de les rassembler toutes ensemble et d’obtenir des surprises en changeant les couleurs, en superposant des transparences entre différentes matières : on obtient des choses nouvelles. Je suis vraiment intéressé par le fait que ça ouvre des possibilités tout en gardant des racines dans les techniques traditionnelles.

Souvent, on croit que je fais tout sur Photoshop. Ça devient une sorte d’abstraction dans l’esprit du spectateur, mais je m’attache toujours à remettre les choses dans leur contexte et à insister sur cette importance de passer par le papier. Le côté aléatoire et surprenant des techniques traditionnelles, et toute cette richesse qui vient du papier, du type d’encre, parfois même de la température ou encore du problème qu’on a eu avec tel ou tel outil. Tout ça apporte des choses qu’on ne peut pas trouver en numérique.

Mais le numérique va mettre en valeur les techniques utilisées ?

Oui, c’est ça. Pour moi c’est un outil très important pour la colorisation, la composition ainsi que pour cette faculté géniale de pouvoir effacer, déplacer, tout retourner, réutiliser etc. Il y a une grande souplesse dans cet outil. Il permet de sortir du côté parfois un peu raide des techniques traditionnelles. Ça libère ces techniques traditionnelles de leurs propres contraintes, en fait.

Extrait d’Hélios par Etienne Chaize - Editions 2024

Lors de l’impression, le magenta a été remplacé par un Pantone rose fluo, qu’est-ce que ça apporte à l’album ?

Pour expliquer l’impression traditionnelle, elle se fait à partir de quatre couleurs : noir, cyan, jaune et magenta. Remplacer un magenta par un rose fluo, c’est quelque chose qu’on avait déjà essayé avec mes éditeurs sur mon livre précédent, Quasar contre Pulsar, aux éditions 2024, un album où il y avait beaucoup de rose. Nous nous étions demandés comment faire ressortir la force que cette couleur avait à l’écran, comment retrouver cette luminosité qui est propre à l’écran, et ne pas la perdre à l’impression. Il y a toujours un peu de magenta dans tous les tons même dans le vert. Comme ce magenta a la particularité d’être rose fluo, il renvoie la lumière plus que les autres couleurs, et comme il se mélange un peu partout dans l’image, ça donne cet effet de lumière. Ça se rapproche du rendu qu’on avait sur écran.

Ce type d’ouvrage pourrait devenir une application pour téléphone mobile, un peu comme Phallaina, ça pourrait être une fresque qu’on pourrait scroller, avez-vous déjà pensé à adapter votre album en bande défilée ? Ou à en réaliser ?

Pour l’instant non, ce sont des questionnements que nous avons parfois avec des collègues. Est-ce que c’est vraiment intéressant de faire du numérique pour être seulement dans un mode de lecture différent ? Ce serait intéressant je pense si on allait au-delà du livre. C’est-à-dire qu’on parte du livre et que certaines parties soient animées et interactives, et qu’on se retrouve avec un objet hybride, avec une certaine forme de lecture mais avec quelque chose en plus.

Hélios pourrait devenir un cheminement numérique à travers de grandes images sans passer par le livre mais je pense qu’il faudrait vraiment une plus-value. Quelque chose qui exploite vraiment ce qui est possible avec le numérique même si ça peut être agréable de regarder simplement les images en les zoomant. Mais en faire un produit numérique, pour le moment, nous en sommes pas là.

Et quel est votre parcours ?

Avant les Arts Décoratifs de Strasbourg, j’ai fait une classe préparatoire pour l’école normale supérieure en Arts Appliqués. À partir de là, ça commence à être un peu flou (rires). A la suite de cette prépa, j’ai réussi le concours d’entrée à l’ENS, et après y avoir été inscrit un an, j’ai constaté que je n’étais plus en phase avec l’approche particulière des arts qu’elle demandait. J’avais choisi de faire la classe préparatoire à cette école car c’est un mode d’apprentissage très dense et très complet, avec beaucoup de professeurs pour peu d’élèves. J’ai donc appris beaucoup en peu de temps, mais c’est vrai qu’une fois à l’ENS, je ne m’y retrouvais plus.

Quasar contre Pulsar par Etienne Chaize - Editions 2024

Déjà à ce moment vous projetiez de faire de la BD ?

Non, à ce stade deux choses m’intéressaient. Le design, car étant jeune j’avais encore l’idée inconsciente de faire un métier un peu sérieux. Et je m’intéressais aussi beaucoup à la peinture à l’époque, mais ça me paressait plus être de l’ordre de la recherche qu’un vrai métier.

Après cette première partie de parcours, je suis entré aux Arts Décoratifs. J’ai trouvé un milieu plus souple et qui demandait un investissement plus personnel. J’ai fini par me rendre compte qu’il fallait que j’aille vers mes premiers amours. Quand j’étais jeune, j’aimais vraiment beaucoup dessiner, mais je ne m’étais jamais rendu compte que je pouvais en faire un métier. J’avais cette idée que ce n’était pas quelque chose qui pourrait se développer dans ma vie d’adulte (rires).

Petit à petit, j’ai fini par me dire que c’était ce qu’il fallait que je fasse, que c’était ça qui me rendait plus heureux. Je suis revenu dans ce à quoi je pensais justement ne pas entrer en faisant les Arts Décoratifs. Je me rappelle bien mettre dit que je n’irai pas en section illustration (rires).

Est-ce vrai que votre seul rêve est de décorer des carrosseries de camions ?

Ce n’est pas mon seul rêve mais c’est vrai que c’est quelque chose que j’aimais bien dire quand j’ai commencé à m’intéresser à tous ce qui est techniques chromes et aérographes. Donc peut-être, si un jour l’occasion se présente, ça ne me déplairait pas !

Quels sont vos projets ?

J’aimerais rester dans l’univers d’Hélios. Ce serait une histoire qui se passe de l’autre côté de la planète où a eu lieu l’histoire d’Hélios, avec beaucoup de décors et de costumes aussi. Mais je voudrais faire quelque chose qui est plus proche d’une bande dessinée traditionnelle, toujours sans dialogue, ou juste le strict minimum. Mais ce serait plus séquencé, avec des angles de caméra qui changent. Quelque chose de plus cinématographique.

Y aura- t-il des liens avec l’histoire d’Hélios ?

Aujourd’hui on a beaucoup de grosses productions américaines qui se sentent obligées de lier les univers entre eux, expliquant que « machin » est le père de « truc ». Je préférerais qu’il y ait une familiarité, qu’on sente que ça puisse se passer dans le même univers mais que ce ne soit pas explicite du tout.

Etienne Chaize ©Renaud Monfourny

(par Morgane Aubert)

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