Etienne Gendrin : "Ma grand-mère m’a dit « tu m’as fait un gros nez » ..."

2 avril 2014 5 commentaires
  • Touchant prétexte pour raconter sa grand-mère, "Comment nourrir un régiment" est la deuxième incursion dans le monde de la bande dessinée d'Etienne Gendrin. Après "Droit d'asile", à la sortie plus intimiste, le dessinateur français s'attaque avec humour au portrait de son aïeule, mère de neuf enfants, qui l'ont eux-mêmes gratifiée d'une trentaine de petits-enfants, autant de bouches à nourrir et d'anecdotes à ressortir. Impressionnante et drôle, parfois décousue, voici donc l'histoire de la caporale du régiment, vue par son petit-fils Étienne.

Comment nourrir un régiment est votre deuxième bande dessinée, à nouveau en mode reportage, mais cette fois-ci sur un sujet beaucoup moins sociétal que votre précédent album, Droit d’asile. À la sortie de ce dernier, dans une interview, vous aviez déclaré revenir peut-être à une matière plus sociale une fois ce deuxième album terminé. C’est toujours d’actualité ?

Pas tout à fait. Effectivement, je suis sorti usé de Droit d’asile, usé d’être dans cette case sociale, usé par le sujet assez lourd. Ici, c’est plus léger, même si c’est vrai que j’ai gardé la même formule. On est à nouveau dans la BD de reportage, dans le témoignage. Et pour mon prochain projet, je récidive : je vais interviewer un chercheur en mathématiques pour évoquer sa recherche. Il y a deux personnes en France qui la comprennent et je voudrais être la troisième. Donc, ça restera du témoignage, mais toujours pas du fait social. J’avais pourtant quelques projets de cet acabit dans mes tiroirs, mais ce n’est pas plus mal qu’ils y soient restés, ils n’étaient pas mûrs. Donc voilà, on va rester sur pas mal d’humour et dans les maths pour le prochain projet. Enfin,… cela dépend de l’éditeur.

Etienne Gendrin : "Ma grand-mère m'a dit « tu m'as fait un gros nez » ..."
Etienne Gendrin et sa grand-mère
Le dessinateur accompagné de sa "bonne cliente" ©Julien Kauffmann - DNA

Est-ce que cette forme de BD de reportage s’est imposée à vous directement ?

Oui, cela m’a toujours botté, mais la BD de fiction aussi. J’étais plutôt parti sur de la fiction au début, mais Guy Delisle, Étienne Davodeau ou Joe Sacco ont accompagné mes lectures depuis que j’ai 20 ans et je me suis peu à peu mis à faire des BD de témoignage qui sont évidemment très inspirées de leurs œuvres, dans leur droite ligne même.

Étienne Davodeau relève tout de même plus de la bande dessinée classique, toute en cases et en structures. Vous, c’est plus anarchique et plus humoristique.

Oui, enfin, il y a aussi des gags chez Davodeau, par exemple quand il demande dans Les Mauvaises Gens à ses parents s’ils veulent participer à son projet et qu’ils lui disent « mais tu es fou ! ». J’ai trouvé cette situation rigolote. Je la vis à chaque fois que je propose un projet à quelqu’un.

Il n’y a peut-être pas autant d’humour chez Davodeau mais, moi, je ne sais faire que ça, j’ai peur sinon d’emmerder mon monde. Déjà, pour Droit d’asile, je me disais qu’il fallait absolument alléger le plus possible. Surtout que là, ma grande ambition, c’était d’intéresser les gens qui ne s’intéressent pas au droit d’asile. Ça a marché deux trois fois. C’étaient mes petits succès personnels.

Ce gag des Mauvaises Gens auquel vous faites référence, vous l’avez repris dans Comment nourrir un régiment… quand vous montrez vos dessins à votre grand-mère et qu’elle vous dit que bof…

Oui, c’est vrai que Davodeau montre aussi ses planches. Et ses parents ne trouvent pas ça génial. Ma grand-mère m’a dit « tu m’as fait un gros nez » et puis finalement elle s’en accommode, parce que, comme ça, on ne la reconnaît pas à Colmar. Ceci dit, elle fait la coquette mais elle est contente tout de même quand ses copains lui disent qu’ils ont lu ma BD et qu’ils ont trouvé ça chouette.

Évidemment, on travaille avec du réel, cela prend du temps avant que quelque chose n’en sorte. Et en même temps, ce réel, c’est ce qui fait le sel de ce genre de bande dessinée. Mais il me faut des bons interlocuteurs à la base. Et le point commun entre cette BD-ci et la suivante, c’est que ma grand-mère et le prof de maths sont des bons clients pour faire une BD. Vraiment, il suffit de les écouter parler, de prendre note et de recracher le tout. Je vais m’acheter un dictaphone pour le prochain, d’ailleurs.

Planche de Comment nourrir un régiment
©Etienne Gendrin - Casterman

Vous n’avez pas de dictaphone ?

Non, non, je prends des notes à la main, puis je remplis les trous. Ceci dit, je vis à trois pas de chez ma grand-mère. J’ai mon atelier chez elle. J’y vais tous les jours, donc les expressions reviennent. Le personnage, je le vois au jour le jour, au quotidien. Je l’ai sous la main quand j’ai des questions. Et puis, quand il y a des erreurs, elle me dit « ah non, ce n’est pas ce que j’ai dit ! ».

Est-ce que vous êtes passé par une période de croquis de votre grand-mère ou alors est-ce que c’est à force de la fréquenter que vous êtes parvenu tout de suite à la dessiner ?

Au début, je me suis pas mal perdu dans des photos, surtout quand elle était jeune, parce qu’elle était très jolie quand elle était jeune –enfin, elle est jolie encore maintenant, mais c’est différent. J’ai pas mal recopié et ça m’a pris pas mal de temps, mais ça m’a permis de comprendre des choses aussi. Mais là où j’ai été bon, je crois, c’est pour les images que j’avais en tête, en effet. Et puis elle a peu changé depuis que je la connais, enfin, depuis quinze ans en tout cas, elle a toujours la même forme. Donc, je l’avais dans l’œil. Ce qui n’a pas empêché le personnage de ma grand-mère de bouger au gré de l’histoire.

Oui, on a l’impression que la technique aussi a évolué.

En fait, les premières planches je les ai dessinées en technique directe, c’est-à-dire directement l’aquarelle et puis l’encrage dessus après. C’était plus vivant, plus osé comme dessin. Mais c’était plus hasardeux, donc plus long. Je voulais garder l’énergie, garder l’envie de faire le projet jusqu’au bout. Je savais que ce serait un projet long et j’ai pris compte de l’exemple de Delisle. Je me suis dit, ok, un trait plus simple, que je repasse au stylo et sur lequel je reviens en couleurs ensuite.

Détail de Comment nourrir un régiment
©Etienne Gendrin - Casterman

Donc, c’est un album que vous avez composé un peu dans le désordre. Les premières planches exécutées que vous me montrez ne se trouvent pas du tout au début de l’album.

Au milieu du projet, j’ai eu plusieurs contacts avec l’éditeur et avec d’autres personnes qui m’ont dit ce serait bien que j’organise mes séquences chronologiquement. Au début, ça devait être un kaléidoscope qui présente ma grand-mère. Mais je crois que j’aurais perdu le lecteur parce qu’il n’y aurait rien compris. Du coup, là, les séquences sont dans l’ordre mais ça continue à être un kaléidoscope. En réalité, c’est à partir du milieu de l’album que j’avais mon plan. Après, il y a des choses qui ont sauté, d’autres qui se sont déplacées. Et puis, j’apprenais de temps en temps une histoire en plus en vivant chez ma grand-mère. Jusqu’à la fin, il y a eu des planches qui sont apparues.

A côté des scènes de dialogues, il y a pas mal d’illustrations qui viennent documenter votre propos

Oui, il y a des montages photos. Je vais sur Google et j’assemble plusieurs photos. Je fais du collage et après je décalque mon collage. La partie créative à ce moment là est dans le collage.

Photomontage et dessin d’Etienne Gendrin
©Etienne Gendrin - Casterman - emprunté au blog d’Etienne Gendrin : http://cimer.albert.over-blog.com/

Il y a un beau travail de couleur aussi sur ces images-là

Oui, justement, c’est cette histoire de la chèvre pendue que j’ai présentée aux éditeurs à Angoulême. Ils ont rigolé et finalement Casterman a accepté.

Pourquoi n’êtes-vous pas retourné chez Des Ronds dans l’O, qui avait édité Droit d’asile  ?

Le succès commercial de mon précédent bouquin n’a pas été au rendez-vous. Ce n’est pas de la faute de Des Ronds dans l’O, qui est un petit éditeur et qui doit ramer pour pouvoir lancer quelque chose. Moi, j’avais travaillé pendant trois ans sur ce projet. J’avais beaucoup donné pour pas grand-chose. Alors, ce nouveau projet, j’ai voulu le tester auprès des « gros ». Cela a été très vite. J’ai eu du répondant et quatre cartes de visite tout de suite. Et puis, j’ai vu un petit éditeur qui m’a dit que c’était bien mais que ce n’était pas pour eux parce que trop commercial. Cela n’empêche pas qu’on s’entende encore avec Des Ronds dans l’O. Je leur ai annoncé. Ils m’ont félicité. Mais je ne suis pas retourné chez eux parce que j’avais la chance de lancer un plus gros projet chez un plus gros éditeur, surtout que, comme je débute, personne ne connaît mon nom. Je voudrais moins ramer plus tard, quitte à retourner chez un petit après mais en ayant réalisé un truc marquant. Mais si je traite à nouveau un jour un sujet plus de société, je me tournerai vers Des Ronds, parce que c’est une chouette maison d’édition. Cela dépendra aussi beaucoup du succès de cette BD-ci ou de la prochaine. Moi, je débute dans le métier, je suis nulle part. L’idée c’est de mettre un coup dans la porte et d’attirer l’attention.

En parlant d’oser, le choix de mêler dessin et photographie, ça s’est imposé ou vous avez hésité ?

Je n’ai pas hésité du tout. En fait, j’ai en parallèle d’autres projets en rapport avec la BD. Je compose pas mal de photos-dessins et c’est un truc qui marche bien, notamment dans l’archéologie. Il y a des associations de défense du patrimoine qui m’appellent parce qu’elles ont un château en ruines dont elles me fournissent les photos et moi je fais le château en intégrant des personnages. C’est un procédé très intéressant et du coup cela me semble normal d’intégrer des photos dans la bande dessinée.

J’avais dessiné l’éponge, par exemple. Et elle est était moins bien qu’une vraie photo, donc je me suis pas embêté, je l’ai photographiée. Surtout, il fallait rendre l’impression que son éponge était pourrie et qu’il fallait la changer. Et puis, cela vient aussi de mes lectures de jeunesse. J’étais abonné à Astrapi et visiblement dans Astrapi il y a beaucoup de montages de ce type. Mon éditrice m’a dit que ma manière de faire était très "astrapiesque".

Après, je l’utilise aussi pour caser des photos de famille par exemple. Je ne veux pas qu’on reconnaisse les personnes, alors je rajoute des personnages dessinés façon BD dans la photo et je la corrige derrière. C’est aussi pour ne pas casser complètement la dynamique de lecture, ne pas perdre le lecteur.

Photomontage et dessin
©Etienne Gendrin - Casterman - emprunté au blog d’Etienne Gendrin : http://cimer.albert.over-blog.com/categorie-12585890.html

Cela vous a pris combien de temps toutes ces opérations ?

Sur trois ans, ça m’a pris douze mois. Il y a le fait que je travaille à côté, mais aussi le temps de latence. J’apprécie d’avoir du temps où je reviens sur ce que j’ai fait, je corrige. Parce que souvent, au début ça part dans tous les sens. Quand on m’a dit de faire un plan et de mettre les choses dans l’ordre, ça m’a fait du bien et ça m’a permis de repartir dans un autre sens. Et puis, je suis revenu à Delisle et ses Chroniques birmanes et j’ai dessiné 17 planches dans la foulée parce que je m’étais décidé à adopter un trait plus simple, plus efficace narrativement, moins « beau ».

Cela rappelle un peu la tendance des blogq, ces dessins flottant librement sur la page, avec pour fil narratif un texte très présent.

Oui, un autre éditeur y pensait. Moi, de mon côté, je ne tendais pas vers ça. Avec Casterman, on a discuté de l’idée aussi, mais c’était il y a deux mois et c’était un peu court parce qu’il aurait vraiment fallu retravailler l’œuvre pour extraire les dessins des planches et les réaménager pour le format du blog. Il fallait tout redécouper pour le blog.

Cet effet blog, c’est sans doute l’usage de la narration autoréflexive, à laquelle pas mal de dessinateurs recourent pour raconter leurs histoires sur le Net
Joe Sacco faisait ça il y a dix ans. Et puis, dans les documentaires vidéo, il y a souvent la question qui se pose : « Est-ce que je vais apparaître ? Est-ce que je pose mes questions avant ou est-ce qu’on me voit poser les questions ? ». Moi, j’avais envie de dessiner les choses comme ça parce que j’avais envie de faire des blagues, tout en faisant attention de ne pas être énervant dans l’autre sens.

Il y a vraiment des jolies trouvailles, comme par exemple l’utilisation des couverts pour expliquer votre famille.... Et toujours cette volonté didactique omniprésente dans votre œuvre.

Cela vient vraiment du fait qu’on a tiré la sonnette d’alarme, en me disant "attention, votre truc, c’est un bordel !". Donc, je me suis dit que chacune des quatre parties chronologiques devait commencer par une page qui recontextualise ce dont on va parler plus loin, comme ça j’accompagne le lecteur, surtout pour passer les ellipses.

En même temps, on a l’impression que vous vous en foutez un peu de la linéarité de votre histoire.

Oui, je pense que ça peut être désagréable parfois de parler d’une chose puis la planche d’après de parler de toute autre chose, mais justement j’ai essayé d’accompagner le lecteur dans ces sauts d’une anecdote à l’autre. Maintenant, la forme n’est pas encore parfaite. Je n’ai pas encore trouvé la formule qui permet de raconter une histoire. Pourtant, j’ai pas mal décortiqué les Chroniques birmanes de Delisle, en m’en servant comme d’un calque. Lui, il met à chaque partie une page pour séparer les différentes histoires, parce que ses chutes sont aussi parfois abruptes. Évidemment, cela vient aussi du fait qu’à la fin, il y a une ou l’autre planche qui a bougé. Les sauts d’histoire sont assumés. Mais parfois j’aurais peut-être pu un peu plus assurer la transition.

Pour conclure, il faut revenir à la couleur, parce qu’il y a un réel travail dessus, non ?

En fait, j’ai une feuille à part pour le trait, et puis une autre feuille avec les couleurs et je superpose les deux à l’ordinateur. Je ne mets pas de la couleur sur mon encrage. J’imprime souvent mon trait à l’envers sur une feuille, je la retourne et je mets la couleur à la table lumineuse sur l’envers. Puis, je passe encore pas mal de temps sur l’ordinateur pour corriger. Au début, je me disais qu’il fallait rendre autonome la couleur, comme chez Matisse, mais voilà, de temps en temps, corriger un peu ça permet de rendre lisible, même si c’est plus sage. C’est très bavard, donc il faut que ce soit humoristique. Un dessin plus léché, plus réaliste, cela aurait été barbant. Ce dessin-là, même s’il est moins classe, il fonctionne. Et puis, je me suis octroyé quelques cases où, scolairement, je m’imposais que toutes les deux-trois pages, je faisais un beau dessin. Techniquement cela me permettait aussi de ne pas être que dans le sketch, le crobard et le blabla, de m’offrir quelques respirations. Au début, j’étais pas trop branché là-dessus, et au final, je pense garder le truc, mettre un peu plus de beaux dessins pour faire de l’esbroufe et faire venir le lecteur.

(par Sarah COLE)

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5 Messages :
  • "Des beaux dessins pour faire de l’esbroufe" ? Vous confondez beaux dessins et dessins appliqués. Loisel, mœbius, Boucq par exemple font de beaux dessins, mais où rien n’est gratuit, où chaque trait est habité et raconte. Un dessinateur appliqué va tout traiter avec distance (l’utilisation de docs photo n’arrange pas les choses) en se retranchant derrière la seule technique et la seule application laborieuse. Ses personnages seront traités de la même manière qu’un immeuble. Sans vie, sans âme. Ce genre de faux "beau dessin" - impressionnant pour le néophyte car y voyant la sueur et le labeur- envahit actuellement bon nombre d’albums réalistes. Mais les dessins sans âme existent aussi, hélas, dans les autres genres de bd, y compris dans le dessin jeté. Il est dommage que l’éducation artistique (l’expression mais aussi l’apprentissage du regard, même de celui qui ne saura jamais dessiner) ait été tellement délaissé que peu d’éditeurs et de lecteurs ne savent faire de différence entre dessin habité et dessin sans âme.

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    • Répondu le 3 avril 2014 à  23:55 :

      Amen.
      Comment parler en autant de mots de ce qu’on ne connait pas.

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      • Répondu le 4 avril 2014 à  13:44 :

        Et voilà. Les éternels anathèmes péremptoires des commentateurs. Sachez, monsieur, que je suis dans le métier depuis plus de trente ans. Et vous ?

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    • Répondu le 4 avril 2014 à  00:33 :

      Tâchez à la prochaine d’organiser votre discours. Votre message qui devait avoir un point ne fait aucun sens, c’est dommage. Je vous comprends à moitié mais ne peut pleinement réagir du coup.

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      • Répondu par Sergio Salma le 6 avril 2014 à  00:00 :

        L’avis d’une personne est intéressant quand elle signe. Perso, je serais le modérateur de ce site, je ne publierais que les commentaires signés . " 30 ans dans le métier" et ne pas se nommer, bizarre. Oubli ? Sinon, être un pro ne nous fait pas bénéficier de la Vérité, je ne crois pas. Une discussion avec un "amateur" , même un néophyte voire une personne qui s’en fout peut nous apprendre beaucoup sur nos obstinations.

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